Attention, électeurs en colère

L’électeur en colère est un animal imprévisible. Et c’est cette bête-là que les deux candidats à la présidentielle américaine tentent de séduire.

Entre le jeune démocrate Barack Obama (47 ans) et le vieux républicain John McCain (77 ans), la partie est loin d’être jouée.

Il est vrai que les Américains en ont marre de George Bush. En matière de promesse de changement, le charismatique sénateur de l’Illinois a quelques longueurs d’avance. Il attire les foules en Europe, séduit l’opinion publique étrangère, fait revivre, le temps de discours flamboyants, une Amérique grande et généreuse.

Mais ce n’est pas cette Amérique-là qui ira aux urnes le 4 novembre prochain. L’Amérique réelle est morose, endettée, inquiète, de plus en plus religieuse et en panne d’essence. Cette Amérique-là pourrait trouver plus rassurante la chevelure blanche de John McCain !

Sans compter qu’elle n’a pas fini — même si on le souhaiterait — de digérer sa question raciale. Dans de nombreux États (chez nos voisins des Appalaches, par exemple), Obama ne fait pas recette. Comme l’écrivait récemment un journaliste du quotidien britannique The Observer, ce grand mulâtre dont le père est né au Kenya n’est pas « l’un des leurs ». Même des gens qui jusque-là ont toujours soutenu les démocrates admettent qu’ils ne voteront pas pour lui. Une éditrice noire de Caroline du Nord me disait récemment qu’ils auraient élu une femme avant d’élire un Noir ! À chacun son « nous ».

John McCain a beau être septuagénaire et n’offrir qu’un bien faible espoir de changement, à leurs yeux, il est un membre de la tribu. Conséquemment, plus digne de confiance.

Il ne faut pas sous-estimer l’état de morosité des Américains. Leur dollar s’enfonce par rapport à l’euro. La hausse du prix du pétrole frappe durement leur mode de vie. Belles autoroutes et belles banlieues riment mal avec pétrole coûteux. La valeur des maisons est en baisse. Le coût des aliments est en hausse. Le déficit du pays bat un record, alourdi par l’interminable guerre irakienne. Les États-Uniens n’ont pas besoin de lire le best-seller de Fareed Zakaria — The Post-American World (Kindle Edition) — pour conclure que leur génération est la dernière à connaître « la grandeur de l’Amérique ». (Conclusion discutable, mais bon, ils ont l’optimisme dans les talons.)

Quatre Américains sur cinq estiment qu’il est plus difficile aujourd’hui qu’il y a cinq ans de préserver le niveau de vie de la classe moyenne. Ils blâment tout et rien. Les délocalisations, la montée de la Chine et de l’Inde, les immigrants clandestins, le libre-échange. Ils oublient souvent d’autres raisons : un trop grand nombre de leurs travailleurs sont en mauvaise santé ; leur réseau public d’éducation a pris du retard sur celui de l’Europe ; leur société, étouffée par son obsession de sécurité, est moins libre et moins innovante qu’avant.

À défaut d’un revirement, c’est dans cet état d’esprit qu’ils iront aux urnes le 4 novembre prochain. Grognons. Inquiets. Préoccupés par le piètre état de leur économie.

John McCain, ex-héros de la guerre du Viêt Nam, a déjà dit en souriant qu’il ne connaissait pas grand-chose à l’économie, mais qu’il saurait s’entourer. Ses politiques sont très proches de celles de George Bush (moins d’impôts, plus de libre entreprise, plus de privé dans les soins de santé). McCain est un libre-échangiste passionné (ce qui réjouira les entreprises canadiennes), plus écolo que George Bush. Il est en faveur d’un plafond d’émissions de gaz à effet de serre, tout comme l’est Barack Obama. L’un comme l’autre devrait toutefois en convaincre le Congrès américain. Ce même Congrès, contrôlé par les démocrates, qui a récemment refusé d’adopter un plan de lutte contre les changements climatiques !

Changement, vous dites ? Oui, on peut en rêver. Mais l’Amérique est un fichu gros cargo. Qui ne tourne pas si rapidement que ça.

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