Attention, iceberg en vue!

La France, la Suède, la Norvège, l’Angleterre ont toutes changé leur système de santé pour s’adapter au choc démographique qui s’annonce, rappelle Jacques Ménard. Qu’attend le Québec?

L’expression « équité entre les générations » n’apparaît pas moins de 25 fois dans son rapport sur l’avenir des soins de santé au Québec, rendu public cet été. Et ce n’est pas un hasard. « Si j’ai accepté de me lancer dans cette aventure, c’est avant tout pour mes deux enfants [âgés de 27 et 29 ans] », dit le président du Comité sur la pérennité du système de santé et de services sociaux, Jacques Ménard.

Président de la division québécoise de la Banque de Montréal et ex-président du conseil d’administration d’Hydro-Québec et des défunts Expos, Jacques Ménard a passé sa vie à potasser des chiffres. Et ceux qu’il a vus lors de ses travaux lui ont donné froid dans le dos. « J’étais conscient du poids qui pèse sur la génération de mes enfants en raison du vieillissement démographique. Mais je ne me rendais pas compte à quel point le choc était imminent. »

Le Comité se dit contre toute forme de « système à deux vitesses » en santé. Ses membres ont accouché d’une série de recommandations-chocs, dont certaines ont semé la controverse. Les trois représentants des centrales syndicales ont refusé de signer le document, le taxant d’« alarmisme ». « Pour rallier les syndicats, il aurait fallu recommander le statu quo. Ça n’aurait eu aucun sens », tranche Jacques Ménard. Divulgué en partie dans les médias, son rapport aurait difficilement pu être rendu public à un pire moment – en pleines vacances de la construction. « Mais il ne s’agit que d’un seul des ingrédients du débat qui s’amorce », dit Ménard, qui publiera sous peu une version vulgarisée de son rapport et entamera une tournée de sept régions du Québec. « Le surplace tire à sa fin. Il faudra faire preuve de la même audace qui a caractérisé le Québec dans les années 1960. »

L’actualité l’a rencontré au siège social de la Banque de Montréal.

Plusieurs rapports sur la santé prennent la poussière dans les antichambres gouvernementales. Qu’est-ce qui vous fait croire que le vôtre ne subira pas le même sort?

– Avec tout le respect que je dois aux rapports publiés auparavant, le nôtre est le seul qui fait clairement la démonstration de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons. Si rien n’est fait pour renverser la vapeur, les coûts de la santé vont monter à un tel niveau que nous plongerons assurément dans des déficits qui auront un effet dévastateur sur l’ensemble des autres missions de l’État. Nos constats condamnent les élus à bouger. Aucun gouvernement responsable ne peut rester indifférent. À la suite du jugement de la Cour suprême dans l’affaire Chaouli [qui ouvre la porte aux assurances privées en matière de services de santé couverts par le réseau public], Québec sera aussi forcé de baliser plus clairement le rôle du privé dans la société. Et cette fois-ci, le débat va déborder les seuls groupes d’intérêts habituels. Les citoyens vont s’impliquer davantage. Nos solutions sont aussi formulées de façon moins technique et plus pratique, plus concrète que dans le passé.

Qu’aimeriez-vous que les Québécois retiennent de vos travaux?

– Qu’il est temps d’agir. La France, la Suède, la Norvège, les pays nordiques, l’Angleterre ont tous déjà bougé. Au Canada, quelque chose nous immobilise… Or, il y a péril en la demeure. Il aurait été de loin préférable qu’on s’attarde à la question de l’avenir des soins de santé il y a cinq ans. On aurait ainsi eu plus de temps pour s’adapter aux effets du choc démographique. Chaque année perdue à attendre aura une incidence importante sur le choc fiscal qu’on vivra plus tard. Nous ne sommes pas condamnés à l’inaction ni à vivre une crise qui conduirait à des choix beaucoup plus douloureux. Si on ne gère pas mieux nos finances publiques, les agences de notation de crédit pourraient nous forcer la main, comme ç’a été le cas en Nouvelle-Zélande il y a quelques années. J’espère qu’on n’en arrivera pas là.

Laquelle de vos recommandations vous est la plus chère?

– L’avènement de cliniques privées affiliées, financées par le secteur public, toucherait particulièrement les gens. Il s’agirait d’un service de première ligne plus souple et moins intimidant que les grands centres hospitaliers. L’attente serait réduite pour les opérations simples mais urgentes – pour traiter une cataracte ou une appendicite, par exemple. Les soins seraient offerts à meilleur coût pour le système que dans les grands hôpitaux, où l’équipement est plus pointu que nécessaire pour ce type d’interventions. Cela libérerait des ressources pour les opérations plus complexes. Personne ne veut attendre quatre mois pour se faire traiter quand il reçoit un diagnostic de cancer.

Il faudra aussi s’attaquer très rapidement au problème de la dette publique. Ce sera fondamental pour dégager une marge de manoeuvre en vue de financer d’autres secteurs névralgiques, comme l’éducation, le développement économique et la culture.

Des banquiers, assureurs et autres grands décideurs salivent devant la manne de la santé. Votre titre de banquier a-t-il contribué à ce que votre rapport soit mal perçu par certains?

– Cette perception est le fruit de gens qui regardent les choses avec beaucoup de superficialité. Le gouvernement a voulu examiner les conséquences financières, il a donc choisi quelques personnes qui savaient compter… Je n’ai pas de mérite: c’est mon métier. J’ai dirigé Centraide, Oxfam-Québec; mes contributions parlent d’elles-mêmes.

Les trois grandes centrales syndicales vous accusent d’avoir une vision catastrophiste de l’état des finances publiques et de l’effet du vieillissement de la population. Que leur répondez-vous?

– Ces sorties ne sont pas surprenantes, compte tenu des négociations qui s’amorcent dans le secteur public. Mais il faut vraiment être très myope pour ne pas voir l’effet de cannibalisation que commence à avoir la santé sur les autres missions de l’État, et ce, même après 14 ans de croissance économique ininterrompue. La part de la santé dans les programmes publics est passée de 31,7 % à 43 % en 20 ans et la tendance à la hausse se poursuit.

Les baby-boomers ne seront-ils pas en meilleure santé physique et financière que les générations précédentes?

– Oui, mais ils vont aussi vivre plus longtemps et auront recours à des technologies médicales beaucoup plus coûteuses. Ils se feront peut-être poser plus d’un stimulateur cardiaque et plus d’une hanche artificielle au cours de leur existence. La hausse de l’espérance de vie va aussi se traduire par une augmentation du nombre de gens atteints de maladies chroniques comme l’Alzheimer, ce qui risque d’accroître les besoins d’hébergement et de soins de longue durée. On sait que le gros du coût des services de santé est engagé dans les cinq dernières années de vie. Que les Canadiens de 65 ans et plus, soit 13 % de la population, consomment 44 % des budgets de la santé et des services sociaux. Si la proportion de personnes âgées double d’ici 20 ans, comme on s’y attend, elles absorberont sans doute plus de 80 % du budget de la santé.

Ottawa a encore annoncé récemment d’importants surplus budgétaires. Le vrai problème n’est-il pas plutôt le déséquilibre fiscal?

– Québec doit effectivement aller chercher l’argent qui lui est dû, et ça fait partie de nos recommandations. Cela dit, le trou budgétaire prévu en raison de l’escalade des coûts de la santé dépassera les 7 milliards de dollars par an dans 10 ans et pourrait atteindre de 25 à 28 milliards dans 25 ans! L’argent d’Ottawa ne pourra pas tout régler.

Un des grands signes de maturité d’une société, c’est de reconnaître la réalité. Pas de paniquer, mais d’en prendre acte et d’agir en conséquence. Nous, les Québécois, nous sommes très solidaires les uns envers les autres, et ça nous honore, mais il faut aussi faire preuve d’équité intergénérationnelle. Il reste une dizaine d’années pour faire en sorte que les baby-boomers puissent vraiment contribuer à la résolution du problème. Il sera trop tard lorsqu’ils auront 65, 66 ans et prendront leur retraite. Ils ne seront pas nécessairement malades, mais ils auront arrêté de véritablement contribuer au fisc.

Que feriez-vous si vous aviez 25, 30 ans aujourd’hui?

– Je parlerais haut et fort. Je convierais la génération qui m’a précédé à être responsable. Je la jugerais très sévèrement si elle ne l’était pas. Le Québec vieillit plus vite que tous les pays – à l’exception de l’Italie et du Japon. Le poids fiscal que porteront dans quelques années les Québécois qui sont aujourd’hui sur les bancs d’école sera sans précédent. Je m’attends à ce que les jeunes, qu’ils soient étudiants, gens d’affaires ou travailleurs, prennent part au débat.

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