Attention, on vous« engoogle » !

C’est extraordinaire quand on y pense : nous sommes des millions de personnes devant la petite fenêtre blanche de Google à y inscrire simultanément des millions de questions différentes, et voilà qu’en quelques secondes apparaissent à chacun de nos écrans des réponses personnalisées. Cette fenêtre est même devenue, pour la plupart des internautes, un outil indispensable. Nous avons de la chance ? Google plus encore !

Le fait de « googler » n’est pas innocent. Car même si Google se prétend une « nouvelle démocratie », dans laquelle chaque clic est un vote, cette démocratie est systématiquement « passée au filtre de la technologie », laquelle va jusqu’à exercer — comme elle le fait en Chine, d’ailleurs — une censure servile.

Pour comprendre les rouages du système, on peut lire justement La face cachée de Google. Cet ouvrage intéressant pour tout internaute, rédigé par Ippolita, collectif italien passionné du Net, nous invite à ne pas laisser notre esprit critique au seuil du Web.

L’entreprise Google ouvre ses portes le 7 septembre 1998, à Menlo Park, en Californie. Sergey Brin et Larry Page, deux étudiants du campus de Stanford, ont mis au point un moteur de balayage rapide, qui, grâce à un algorithme secret (dont l’université conserve les droits), offre une qualité de recherche remarquable. Les deux garçons quittent le campus, louent un garage avec sauna, rédigent un acte constitutif et se mettent à l’ouvrage. « Don’t be evil » est leur devise, qui pourrait se traduire par « ne sois pas méchant ». Dix ans plus tard, Google est devenue une société prospère et universellement connue, installée dans Googleplex, à Mountain View, toujours en Californie. Cette aire de travail et de jeux, avec garderies et restaurants, fait le plus grand bonheur des employés.

Aujourd’hui, Google offre divers services : bases de données, blogues, notices, livres, vidéos, conseils financiers, courriels, messageries, groupes de discussion, partages de photos, traductions et le reste, dans plus de 100 langues. On sait que dans le merveilleux monde de la technologie la majorité des propriétaires d’ordinateurs « oscillent », disent les technophiles italiens, « entre l’enchantement émerveillé et la frustration ; s’y joint même parfois l’adoration mystique, comme si le numérique redorait le monde d’une aura ésotérique ». Plus concrètement, en l’an 2000, Google administrait déjà 18 millions de recherches par jour ; six mois plus tard, on en était à 60 millions.

Le système est simple, rapide, efficace et discret. La société Google ne vous impose pas de publicité intempestive. Elle se sert de vos questions, de vos courriels, de vos clavardages et de vos échanges pour tracer un profil de votre personnalité, qu’elle conserve dans ses banques de données. Même si Google s’engage à ne pas divulguer de renseignements personnels, les publicitaires, la police ou l’armée peuvent toujours, par différents moyens, retrouver les gens qui les intéressent. Vous êtes en quelque sorte fiché. En un sens, nous sommes tous devenus « Google », car sa démarche est dynamique. Se déclarant système ouvert, Google sollicite des suggestions, en adapte certaines, récompense les bonnes idées et se transforme à mesure, selon les utilisations. L’approche tient du caméléon.

Au cœur de la machine, un algorithme structure le système de classement PageRank, une sorte d’index. Un algorithme est une formule mathématique semblable à une recette de cuisine. Celui de Google permet de classer les données, d’établir des liens, des nœuds de rencontre, d’accumuler les renseignements. Pour offrir rapidement une réponse, la machine contient aussi des filtres, qui réagissent aux clics, les additionnent et favorisent en retour les plus fréquents. En somme, à toute question, Google répond par une sorte de consensus d’internautes. C’est la démocratie en mode wiki. « Google a su magistralement explorer notre besoin de simplicité » — et, pourrait-on ajouter, notre paresse intellectuelle — pour établir « une stratégie particulière de domination culturelle », avec comme objectif de contenir tout l’univers du savoir humain. Le système est en expansion et reste impatient d’archiver vos intentions de recherches ainsi que vos textes, vos images et vos sons, afin de personnaliser, au nom du libre choix, sa banque de références.

La face cachée de Google est celle d’un capitalisme souple et moderne dont vous êtes le premier moteur et qui vous transforme, un clic après l’autre, en ce que vous ne pensiez jamais devenir : le parfait consommateur de la démocratie numérique.

La face cachée de Google, par le collectif Ippolita, coll. « Manuels Payot », 233 p., 29,95 $.

PASSAGE

« De fait, tout ce qui passe à travers Google est rendu public. Se connecter à Internet signifie ouvrir une porte sur le monde, et une fois cette porte ouverte, c’est le monde qui entre dans votre vie. »

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