Attraper des truites à la main

Le retour à un semblant de vie normale par le déconfinement permet de ressentir la sensation des premières fois, privilège habituellement réservé à la jeunesse. 

Photo : Daphné Caron

Parmi les choses qui se font rares avec l’âge, il y a les premières fois.

Je ne suis pas de nature particulièrement nostalgique. Même si je radote avec mes amis nos anecdotes de folies de jeunesse, ressassant cette sorte de mythologie à laquelle nous nous accrochons pour contempler nos splendeurs passées, je ne regrette pas le bon vieux temps. Chaque époque de ma vie me paraît à la fois rude et douce, traversée de moments de beauté, de fureurs, de plaisirs, d’ennui, de désirs, de craintes, de réussites et de frustrations.

Je n’idéalise rien. Même si ma mémoire fabrique un best of de ma vie, je sais bien que celui-ci est le produit d’une épuration qui évacue les moments tièdes et oubliables qui composent la majeure partie du quotidien.

Mais l’inédit me manque, j’aimerais vivre encore, si possible, quelques premières fois. Il m’arrive de regarder mon ado presque adulte avec envie. Sa vie est remplie de ces moments d’incertitude, de décisions qui l’amènent à essayer des choses entièrement neuves. C’est le privilège de la jeunesse que je jalouse parfois. Parce qu’il est grisant et délicieux, parce qu’il comporte une part de risque, de découverte. D’exaltation, aussi.

J’oscille constamment entre l’enchantement et la consternation depuis quelques mois. Je me demande si nous apprendrons quelque chose de ce qui s’est produit, ou si nous redeviendrons aussi désespérants qu’autrefois.

D’un côté, j’ai perdu foi en une part de la société qui se réfugie derrière les prophètes de pacotille qui profèrent les mensonges qui vous font plaisir en échange d’un petit pécule, quand ils ne troquent pas leur auditoire contre de la pub.

De l’autre côté, il y a toute la beauté de retrouver ce qui m’a été enlevé, ce à quoi je me suis soustrait parce que c’était la chose à faire.

Toutefois, en ces temps de déconfinement, je retrouve un peu de cette expérience originelle que je convoite. Sous forme de succédané, bien entendu. Comme dans ces parodies de conseils de sexologue où l’on recommande aux couples de se reconquérir au moyen de divers jeux de rôles. Autrement dit, mes premières fois n’en sont pas vraiment. Mais, comme le veut l’expression, ça fait pareil.  

Je n’ai jamais autant profité de l’instant. Je ne me demande plus de quoi demain sera fait. Chaque soirée avec des amis, chaque promenade avec ma fiancée, chaque sortie en terrasse, au resto : tout cela est pure magie, bonheur total, source d’émerveillement.

Ce fameux moment présent qui paraît toujours aussi dur à retenir qu’une truite que l’on voudrait saisir avec les mains est maintenant bien réel. Moi qui suis du genre à croquer les bonbons par impatience, je laisse ceux-là, les métaphoriques, fondre dans ma bouche.

En ces chauds soirs d’été, je me surprends à cesser de parler pour m’imbiber de ce qui se trame autour de moi. Les sons de la ville. Les amis, les discussions, la douce ivresse dans la nuit nord-américaine, ponctuée de la pétarade que produisent les obsédés du feu d’artifice de dépanneur qui peuplent Limoilou.

Je bénis chaque moment de liberté retrouvée. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit. Et c’est peut-être pourquoi cette période me rappelle mon adolescence et ma vie de jeune adulte. Nous ne savons pas de quoi demain sera fait. Tant pis. Aujourd’hui suffit, à condition de prendre le temps de voir celui-ci passer et de saisir ce qui nous a tant manqué. Un tonifiant mélange d’inattendu, de légèreté et d’insouciance.

J’attrape des truites avec les mains.