Au 13e mois

Après un long intermède imposé par la pandémie, nous savourons d’autant plus le retour du printemps. Un renouveau qui prend une tout autre dimension cette année.

Photo : Daphné Caron

Nous avons des envies de fleurs, de tissus joyeux, de couleurs éclatantes, de talons qui claquent sur des trottoirs dégagés, bien après 20 h. Envie de terrasses bondées, de réunions spontanées entre amis, de brunchs en famille. Envie de voyages, de lieux dépaysants et lointains. De bouches découvertes, de rires à gorge déployée, de fêtes. D’air et d’espoir…

Cette année de confinement, de libertés rognées, de démocratie bancale, de patience mise à rude épreuve, cette année grise nous aura marqués de manière indélébile, peu importe notre âge ou notre condition sociale. Nous avons été soumis face aux demandes justifiées, craintifs devant un virus si inconnu. Nous avons lu, regardé des séries, fait des casse-têtes. Nous avons rompu avec des amis qui avaient peur de la 5G et des vaccins, solidifié des amitiés par Zoom. Nous avons cuisiné pour nos proches, déposant des poulets rôtis et des poudings chômeur sur le seuil de leur porte, moyen pathétique de se sentir près. Après des mois d’abus de visioconférences, nous avons redécouvert le charme désuet de la fonction téléphone, et investi goulûment la nouvelle plateforme Clubhouse, qui est comme un immense salon où règne l’art de la conversation sans images.

Treize mois de mou, de réconfortant, de coton ouaté, de tricots moelleux. Commencent à surgir les envies de jolies robes, d’ongles d’orteils vernis et de pieds bronzés. Au moment où notre regard est frais et ébloui par le printemps triomphant, qui veut dire tellement pour les Québécois, nous pouvons nous demander : avons-nous été métamorphosés par l’intermède qui nous a été imposé, par ce choc à la fois brutal et terne ?

La pandémie nous a certainement changés profondément : le sens des valeurs de plusieurs a été mis à niveau, avec une priorité nouvelle à ce qui importe le plus. Elle a aussi modifié notre rapport au temps. Aujourd’hui, pour nous tous, le temps presse. Un an volé, À TOUT ÂGE, ce sont des amitiés malmenées, des amours mort-nées, des plaisirs mis de côté, des apprentissages entravés, des urgences arrêtées net. Ça enrage, toutes ces occasions ratées qui ne nous seront pas redonnées. Pour les vieux autant que pour les jeunes, les 13 derniers mois représentent un morceau de vie arraché.

Cette année nous aura ouvert les yeux sur des réalités qui étaient là, mais que nous ne voulions pas voir, tout occupés que nous étions par nos publications Instagram ou nos débats stériles qui tournaient en rond. Ainsi, non en raison de la pandémie, mais parce que révélés par l’attention soudaine qui était mobilisée, le mouvement Black Lives Matter et la mort brutale de Joyce Echaquan nous ont décousu les paupières. Nous avons ressenti des émotions, entendu des messages forts. Le monde qui vient ne pourra plus ignorer ces réalités. Nous avons aussi reçu en plein visage le constat affligeant que, depuis des années, notre indifférence envers ce qui se vivait dans les CHSLD était totale. De l’abandon systémique. Nous ne nous en tirerons pas avec juste une commission d’enquête. Ça nous hantera longtemps.

Le monde postpandémie, espèrent certains, sera fou comme les Années folles, les années 20 du siècle dernier. Rieuses, insouciantes. On se souhaite collectivement la joie, nous en avons terriblement besoin et envie. Mais elles seront surtout occupées et foisonnantes, NOS années 20. C’est que la société a changé, rien de ce qui existait avant ne pourra être envisagé sans un regard neuf. L’année pandémique aura servi de loupe, de révélateur d’enjeux latents. De la vie des familles aux préoccupations environnementales, des droits des femmes aux formes de travail réinventées, du thème du logement à celui des villes, des questions de transport à celles soulevées par l’intelligence artificielle, tout semble nouveau. C’est qu’on regarde en face, pour la première fois depuis des lustres. La perspective vient de changer. De jeunes générations se pointent, avec leur mot à dire sur la marche du monde. Ça peut donner une fracture générationnelle ou, au contraire, une collaboration stimulante pour envisager l’avenir. Nos années 20 seront inédites, renversantes et pleines de questionnements. Elles seront ce que nous en ferons : inquiétantes ou motivantes, mais différentes, assurément.

C’est la fin d’un long hiver. Certains disent qu’il a duré 13 mois. D’autres pensent qu’il couvait dans nos cœurs et nos esprits depuis belle lurette. Nos années 20 commencent ce printemps. Je ne sais pas si elles seront folles ou sages, mais elles seront inaugurées comme rarement une nouvelle année a été accueillie. À nous d’en faire une décennie de SENS. Car nous avons envie de fleurs et d’idées éclatantes, de talons qui claquent joyeusement sur les pavés de l’indifférence.

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