Au pays de Carey Price

Même s’il est situé à 4 800 km du Centre Bell, le petit village d’Anahim Lake, en Colombie-Britannique, vibre pour le Canadien de Montréal. Et pour cause : un de ses enfants garde les buts du Tricolore !

Photo : Graham Hughes / PC

Le crachin qui tombe sur Anahim Lake accentue la grisaille du paysage. Des carcasses de voitures rouillées et un cimetière en ruine côtoient des taudis. Des détritus jonchent les rues, non asphaltées. Entre le magasin général et le bâtiment abritant le conseil de bande s’étend une patinoire bordée de gradins délabrés.

« C’est ici que j’ai montré à Carey à patiner », dit Louis Leon, 26 ans, cousin du gardien-vedette du Canadien. Svelte, les épaules frêles, ce chevaucheur de taureau (bull rider) professionnel s’est sévèrement blessé aux côtes et à une main l’été dernier dans un accident de rodéo. Il parle de Carey avec un mélange de fierté et de mélancolie. « Tu le salueras de ma part », dit-il en fixant ses bottes de cowboy, l’air absent. « Moi, si j’étais à sa place, je ne reviendrais pas souvent ici… »

Perdu au milieu d’une enfilade de forêts et de pâturages, à une douzaine d’heures de route au nord de Vancouver, le patelin de 1 500 âmes où a grandi Carey Price semble appartenir au tiers-monde, comme tant d’autres villages autochtones du pays. « Il est souvent difficile d’avoir des espoirs ou des rêves quand on grandit dans une réserve indienne », dit Lynda Price, la mère de Carey, qui était jusqu’à récemment chef de la nation ulkatcho, dont le conseil se trouve à Anahim Lake. « Mais mon fils prouve qu’il est possible de réaliser ses rêves. Il est un modèle pour l’ensemble des jeunes autochtones de la Colombie-Britannique. »

À Anahim Lake, Price est plus qu’un modèle : c’est un héros. À l’entrée du village, un photomontage occupe un panneau géant. « Carey Price, fièrement soutenu par toute la communauté ulkat­cho », lit-on sur l’affiche.

Comme chaque été, le portier des Glorieux est revenu se ressourcer ici après l’élimination de son club dans les séries. Deux mois après son passage, on pouvait encore suivre ses déplacements à la trace. « Il est venu signer ses photos ici, dans l’entrée », dit la gérante du magasin général des Ulkatchos, Darlene Jack, qui collectionne sur un mur les articles sur le héros local. Au magasin général des « Blancs », à proximité de la réserve, la propriétaire exhibe fièrement, à côté de la caisse, une photo de la vedette prise devant son commerce. Près de la vieille station d’essence et du restaurant du village, c’est surtout la contre-performance de Carey au rodéo local, en juillet, qui retient l’attention des passants. Le gardien participait à une épreuve de capture en équipe de deux, qui consistait à attraper un veau au moyen d’un lasso. « Il a été éjecté deux fois de son cheval ! s’amuse Gerald Sill, un Ulkatcho dans la jeune quarantaine. Heureusement qu’il est meil­leur au hockey… » Son ami Clark Hans a été témoin d’une scène moins cocasse pendant la soirée qui a suivi le rodéo. « Carey avait placé des bouteilles d’alcool sur la banquette arrière de son beau camion tout neuf, dit-il. Des jeunes ont brisé la vitre pour les voler. » Dur retour à la réalité…

Né à Vancouver, le jeune Carey avait à peine deux ans, en 1989, quand ses parents, Jerry et Lynda Price, ont mis le cap sur Anahim Lake. C’est là que sa mère, native de Bella Coola, sur la côte du Pacifique, avait grandi. « Ma propre mère m’a transmis l’importance des traditions ancestrales, dit Lynda Price. Chaque saison a son rituel qui permet de se connecter à la nature, comme la pêche au saumon, la chasse à l’orignal et au cerf ou la cueillette de fruits. C’est précieux. » Aussi a-t-elle pris grand soin de transmettre ces valeurs à Carey et à sa sœur cadette, Kayla. Été comme hiver, elle les emmenait aussi souvent que possible sur les terres ancestrales, au lac Lessard, à quelques kilomètres au nord de la réserve. « C’est essentiel de respecter la nature et de pas­ser du temps avec le Créateur pour être équilibré émotionnellement, spirituellement et intellectuellement », dit-elle.

Même s’ils vivaient dans un petit ranch à l’extérieur de la réserve, les Price se sont rapidement impliqués dans la vie de la collectivité. Pendant que Lynda se lançait en politique (suivant ainsi les traces de son arrière-grand-père, Domas Squinas, chef de la nation ulkatcho dans les années 1920), Jerry Price, lui, obtenait un poste de travailleur social pour le conseil de bande. « Je suis blanc, originaire d’un petit village de l’Alberta, mais je me suis toujours senti comme un membre du clan », dit-il. Il a longtemps organisé, l’été, un stage de hockey pour une vingtaine de jeunes d’Anahim Lake, parmi lesquels figurait son fils. Le stage avait lieu à l’aréna le plus proche, situé à… 320 km du village, dans la petite ville de Williams Lake (12 000 habitants). « J’aidais surtout les jeunes gardiens de but à parfaire leur technique », dit Price, qui a lui-même failli être gardien dans la Ligue nationale de hockey (repêché par les Flyers de Philadelphie en 1975, il n’a cependant jamais joué dans la LNH).

L’hiver venu, c’est à son fils – et à lui seul – qu’il prodigue ses meilleurs con­seils. Dès que la température le permet, il aménage une patinoire sur l’étang glacé devant la résidence familiale. « Déjà, à deux ou trois ans, Carey chaussait plus souvent ses patins que ses bottes d’hiver », se souvient Jerry Price. S’il multiplie les matchs avec des amis et des cousins sur les rares patinoires extérieures du village, ce n’est qu’à l’âge de 10 ans que Carey se joint pour la première fois à une ligue de hockey organisée. « C’était sa décision », insiste Jerry Price, qui n’a jamais poussé son fils à suivre ses traces.

Une décision lourde de conséquences… Car pour permettre à son fils de participer aux activités de l’équipe la plus proche, à Williams Lake, il doit parcourir, trois fois par semaine, l’équivalent de la distance Montréal-Baie-Saint-Paul… aller-retour ! Le trajet dure jusqu’à quatre heures (aller simple) sur une route parsemée d’obstacles – il n’est pas rare que des cerfs et des orignaux s’élancent sur la chaussée ou que des troupeaux de bœufs la traversent. Quand l’entraînement débute tôt le matin à Williams Lake, Jerry et son fils descendent la veille, un peu avant minuit, dans un petit studio loué. « C’était long, mais on en profitait pour se raconter nos journées et on écoutait parfois des matchs de hockey à la radio », dit Jerry.

Le père finit tout de même par se lasser de ces interminables parcours en voiture. Sa solution ? L’avion ! Titulaire d’un permis de voler depuis longtemps, Jerry Price avait acheté, peu après son arrivée à Anahim Lake, un vieux Piper Cherokee, pour un peu plus de 13 000 dollars. « C’était plus une tondeuse à gazon avec des ailes », dit-il en riant. Les Price grimpent désormais dans le vieil appareil lorsque les conditions le permettent (l’hiver, le soleil se couche tôt et la piste d’atterrissage d’Anahim Lake n’est pas éclairée), ce qui divise par quatre le temps du trajet tout en leur procurant une bonne dose d’adrénaline. « Je m’occupais du décollage et de l’atterrissage, mais en vol, je passais souvent les commandes à Carey. Il n’était pas nerveux, mais j’avoue que parfois, moi, je l’étais ! »

Ces aventures aériennes prennent fin quand Carey Price commence l’école secondaire. La famille déménage alors à Williams Lake, rapprochant du coup le jeune hockeyeur de ses coéquipiers. Vite repéré par les dépisteurs, il est recruté par la Ligue de hockey de l’Ouest et devient le gardien numéro un des Americans de Tri-City, dans l’État de Washington. Ses performances sont si étincelantes que le Canadien de Montréal en fait son premier choix au repêchage de 2005 – et ce, même si le Tricolore compte alors un gardien-vedette, José Théodore.

Deux ans plus tard, Carey donne raison à l’état-major du Canadien en menant l’équipe canadienne à la médaille d’or aux Championnats du monde de hockey junior. Il remporte ensuite la coupe Calder avec les Bulldogs de Hamilton, le club-école du Canadien dans la Ligue américaine. Une étoile est née. Il a tout juste 20 ans quand il dispute son pre­mier match au Centre Bell, à Montréal, sous les applaudissements nourris de 21 000 spectateurs.

Il hérite alors du boulot « le plus stressant dans le monde du sport », selon le magazine américain ESPN. Les médias le comparent à Patrick Roy ; certains le surnomment « Jesus Price », espérant qu’il conduira son équipe à la « Terre promise ». Tout un accueil pour un jeune qui, il y a à peine quelques années, jouissait de l’anonymat tranquille que lui procurait son village rural du nord de la Colombie-Britannique…

Ses proches jurent que l’adulation – et la colère occasionnelle – des foules ne l’a pas changé. Encore cet été, raconte son père, Carey était bénévole au Stampede de Williams Lake, nourrissant le bétail et effectuant d’autres menus travaux. « Oui, il gagne plus d’argent que la plupart des gens, mais il reste un garçon terre à terre », dit Jerry Price. « La vraie richesse ne se mesure pas en dollars, ajoute Lynda Price. Beaucoup de per­sonnes prospères sont aussi très pauvres spirituellement. »

Cela dit, le salaire de vedette versé à Carey Price (il touche « seulement » 850 000 dollars par saison, mais devrait empocher des millions au cours des prochaines années) met davantage en relief l’extrême pauvreté des siens à Anahim Lake. Lynda Price assure que son fils mettra bientôt sur pied une fondation pour venir en aide aux plus pauvres de la réserve, durement touchée par les problèmes de drogue et d’alcool ainsi que par la crise forestière, aggravée par une infestation du dendroctone, petit insecte qui a détruit des millions de pins tordus dans la province au cours des dernières années.

« La vie ici, c’est l’enfer », écrit dans son blogue une jeune résidante d’Anahim Lake, Shauna B. « Si tu ne sors pas d’ici, c’est que t’es pris ici, et si t’es pris ici, tu dois être soûl, et si t’es soûl, ta vie est typique de la vie à Anahim Lake. »

Pour survivre, beaucoup de membres de la réserve multiplient les petits boulots dans les ranchs de la région et n’hésitent pas à s’exiler.

« Les Ulkatchos forment un peuple semi-nomade ; de la vallée du fleuve Fraser à la côte du Pacifique, ils ont toujours bougé pour assurer leur subsistance », dit Sage Birchwater, ancien journaliste du Williams Lake Tribune, qui connaît bien Carey Price et ses parents. « Carey est aussi, à sa manière, un nomade : il s’éloigne de sa patrie pour mieux gagner sa vie. Dans un sens, il poursuit la tradition ulkatcho. »

____

Le royaume des Amérindiens… et des cowboys

À l’exception de quelques régions de l’Alberta, nulle part au Canada on ne voit autant de bottes de cowboy et de chapeaux Stetson qu’au pays de Carey Price. « Le sport national, ici, a toujours été le rodéo », dit Sage Birchwater, autrefois journaliste au Williams Lake Tribune. Trois des champions provinciaux de bull riding cette année sont originaires d’Anahim Lake.

Des partisans déchirés

Grâce à la télé satellite, les proches de Carey Price à Anahim Lake ne manquent pas un seul des matchs du Canadien. Beaucoup d’entre eux se sentent toutefois déchirés. « On est contents pour lui, mais on ne peut pas aller le voir jouer. C’est loin, Montréal », dit Laura Sill, dont le fils a appris à patiner avec Carey. « Si seulement il pouvait venir jouer pour les Canucks de Vancouver… » Sur la photo, de gauche à droite : Sydney Prest, Lana Leon, Becky Holte, Michael Holte (à l’arrière-plan) et Wendy Leon.

Carey le fêtard : des échos jusque dans son village

Tapez Carey Price dans le moteur de recherche Google et vous obtiendrez une avalanche de textes et de photos compromettantes du gardien de but en train de festoyer, cigarette au bec, alcool à la main et filles dans les bras. Alors que la 100e saison du Canadien tournait au cauchemar sur la patinoire, le jeune gardien a été montré du doigt pour son comportement hors de la glace.

À Anahim Lake, tous ont entendu parler des dérapages de leur héros. Et tous lui pardonnent. « Vous feriez quoi à sa place, si vous étiez aussi jeune, populaire et riche que lui ? » me demande la serveuse du restaurant Dutchman. « Carey a fait des erreurs et il le sait », dit son père. « Je sais dans mon cœur qu’il sait ce qu’il doit faire, ajoute sa mère. Il doit simplement faire plus attention aux personnes avec qui il s’associe. »