Au petit jeu des prénoms, il y a des gagnants et beaucoup de perdants

Dans la vie sentimentale autant que dans la vie professionnelle, le prénom joue un rôle majeur.

Photo © Andrew Rich / Getty Images
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La scène se passe à Paris, lors d’une soirée organisée le jour de la fête nationale française. Les feux d’artifices battent leur plein dans le ciel de la Ville Lumière, et dans la foule hypnotisée, une femme vient s’asseoir à côté d’un homme, qu’elle ignore être Américain. Après quelques regards remplis de sous-entendus, elle lui demande : « Quel est ton prénom ? »
Fouineur

« Cody », répond-il. Un seul petit mot, un prénom, en fait, a suffi à gâcher le moment.

« Co-zee ? Col-bee ? Cot-ee ? » Chaque essai infructueux de la Parisienne éloigne un peu plus les deux jeunes gens. « Ne pas être capable de prononcer un nom revient à une peine de mort pour une relation », a expliqué Cody C. Delistraty dans un billet fort intéressant pour The Atlantic. « Nos cerveaux ont tendance à croire que si quelque chose est dur à comprendre, le risque associé doit être élevé. »

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Mais les noms et prénoms ne font pas seulement une différence dans le domaine émotionnel. Les personnes dont les noms sont les plus faciles à prononcer sont plus souvent embauchées et promues que leurs collègues aux patronymes plus obscurs.

L’auteur, également historien, explique aussi que les entreprises dont les noms sont simples et faciles à prononcer font l’œuvre d’investissements nettement plus élevés que les actions aux titres complexes, tout particulièrement après l’introduction en bourse, quand les données fondamentales concernant ces actions sont des plus rares.

« Il y a d’autres variables que la prononciation qui rentrent en jeu, cependant. Dans les domaines où règnent la compétition comme le droit et l’ingénierie, traditionnellement dominés par les hommes, les femmes avec des noms sexuellement ambigus ont tendance à avoir davantage de succès. […] Une étude a révélé que les femmes juristes avec des noms masculins – tels que Barney, Dale, Leslie, Jan et Rudell – ont de meilleures chances d’accéder à la magistrature que leurs pairs aux noms plus efféminés. Toutes choses étant égales par ailleurs, changer le nom d’une candidate, Sue, pour Cameron, a pour effet de tripler ses chances de devenir juge, et de les quintupler quand Sue devient Bruce. »

S’appuyant sur plusieurs études, Cody C. Delistraty affirme que nos noms travaillent pour nous. Par exemple, ils influencent les choix des meilleures écoles, les candidatures pour les emplois de même que les embauches.

« Un nom, avec tous les indices qu’il comporte, conduit à toutes sortes d’hypothèses et d’attentes à propos d’une personne, souvent avant même qu’une quelconque interaction ait eu lieu. Un prénom peut laisser supposer une race, un âge, un statut socioéconomique et parfois une religion; il devient ainsi un moyen facile – ou paresseux – de juger les origines, le caractère et l’intelligence d’une personne. »

Ce jugement hâtif commence dès l’école, ajoute-t-il. En effet, les enseignants auraient des attentes élevées envers les élèves aux noms typiquement blancs ou asiatiques, alors que les noms qui semblent appartenir à la communauté afro-américaine sont loin de déclencher le même enthousiasme.

Puisqu’un nom joue un si grand rôle dans la carrière et le futur d’une personne, les parents de milieux défavorisés pourraient-ils donner un coup de pouce à leur progéniture en leurs donnant des prénoms « avantageux » ?

Les résultats d’une étude parue en 2004 ne laissent pas de place au doute. À expérience égale, les Emily Walsh et autres Greg Baker ont 50 % de chances supplémentaires de se voir rappeler par les employeurs que des Lakisha Washington ou Jamal Jones. Dans le cadre de l’étude, aucun face-à-face n’ayant eu lieu avant que les employeurs arrêtent leur décision, une seule conclusion est possible : il y a un avantage certain à avoir un nom typiquement blanc.

Un nom à la Greg Baker vaut environ huit années d’expérience, explique Cody C. Delistraty. « Jamal devrait travailler huit ans de plus que Greg dans une industrie pour avoir les mêmes chances d’être engagé, et ce, même si Jamal vient d’un milieu privilégié et Greg d’un milieu défavorisé. »

De la même manière, si l’auteur s’était appelé Pierre plutôt que Cody, peut-être aurait-il pu approfondir la discussion avec la jeune femme – Edwige – rencontrée le soir de la fête nationale française. Peut-être même qu’ils se seraient bien entendus…

À lire : l’article original, «Who Wins in the Name Game ?», sur The Atlantic >>

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1 commentaire
Les commentaires sont fermés.

Article très intéressant et très bien rédigé ! Très instructif également, notamment en ce qui concerne les prénoms discriminants en termes de religion/origine/milieu social.
En revanche, j’émets un doute sur ce paragraphe : « Les personnes dont les noms sont les plus faciles à prononcer sont plus souvent embauchées et promues que leurs collègues aux patronymes plus obscurs. » L’originalité est un concept très abstrait, surtout en ce qui concerne les prénoms. Hippolyte par exemple est certes rare, mais il n’en demeure pas moins bien connu. Peut-on le qualifier « d’original » ? Peut-il porter préjudice à son porteur ? Autant de questions qui resteront sans réponse…
Ce n’est pas un mince tâche que de choisir le prénom de son enfant…