Au Québec, il y a…

Entre résignation, fracture sociale, recul des femmes, abandon de la culture et retour à la campagne, le Québec confiné bouillonne d’une grande complexité émotive.

Photo : Daphné Caron

L’hiver achève, et chaque jour qui nous rapproche du beau temps nous rend un peu plus fous. Nous espérons, tout en sachant que la vaccination hoquette et que la fin de la pandémie, lorsqu’elle arrivera, nous réservera des surprises. 

Un an déjà ! Nous avons beaucoup appris sur nous, collectivement et individuellement. Nous sommes tannés, mais pas aveugles. Désormais, nous sommes conscients qu’au Québec, il y a…

… de la résignation, du lâcher-prise, de l’abandon. Plus capable d’entendre le mot « résilience », cette bannière de cheerleader qu’on brandit comme un cache-misère chaque fois que ça va mal, pour faire croire aux gens que « ça va bien aller », et que ça tient à leur bonne disposition mentale. La pandémie aura révélé que nous n’allons pas si bien, étranglés par nos vies impossibles, stressés par la course à la performance, jonglant avec des horaires de malades et des envies de fous.

… de l’appauvrissement, un retour des âpres rapports entre les classes sociales. Des Québécois ont recours à l’aide des banques alimentaires et d’autres paient sans difficulté les 2 000 dollars de quarantaine au retour de leurs vacances. Certains qui avaient une vie correcte viennent de glisser financièrement, l’angoisse au ventre, parce que des pans entiers de l’économie se sont écroulés.

… des femmes qui reculent silencieusement. Des femmes qui travaillaient dans les services, la culture, la restauration, l’hôtellerie, et qui voient leur gagne-pain et leur émancipation anéantis. Des femmes qui assument une charge mentale démesurée à la maison. Des travailleuses retenues chez elles et qui y resteront non par choix, mais parce que l’économie leur a tourné le dos, et que ce sera bien d’adon la prochaine fois que l’école fermera ses portes. Des femmes qui perdent des années de salaire, de progression, de savoir-faire et de retraite décente.

… une marginalisation des oppositions, noyées dans l’immense chantier national qu’est la lutte contre la COVID-19, et une tentation gouvernementale d’occuper TOUT l’espace démocratique. Il y a une manière populiste de faire face aux situations qui s’installe, et qui sera difficile à détricoter lors du « retour à la normale ».

… les bases d’une dynastie caquiste qui sont en train d’être coulées, en région comme en banlieue. Le taux de satisfaction à l’endroit du gouvernement est très élevé, et cimente l’appui de la population à ce parti qui est celui du confort quotidien, de la pensée rassurante, des petites affaires qui vont leur petit bonhomme de chemin, du nationalisme tempéré et du triomphe des comptables. Il y a pire. Il y a mieux aussi, mais pas pour un bout.

… une méfiance envers l’autre qui est un beau-frère, une voisine, un proche. Nous avons vu des complotistes, des tricheurs et des délateurs se dresser. Nous avons entraperçu du laid dans ce peuple pourtant tolérant et consensuel. Du laid vociférant, drapé dans son assurance. Ça nous a inquiétés et ébranlés…

… un divorce consommé entre Montréal et le Québec. La métropole s’éloignait déjà du reste de la province, mais la crise économique qui approche montrera à quel point la ville devient le repaire des très riches et des plus déclassés. Montréal se détache non seulement du territoire québécois réel, mais aussi de l’idée de ce que peut être une ville francophone accueillante et inclusive, mais francophone d’abord. Le fossé a atteint un point de non-retour, alors que le Québec a pourtant besoin de Montréal, et Montréal du Québec, quoi qu’elle en dise.

… des envies de changer d’air, de vie. De s’installer dans de petites villes ou à la campagne, avec son lot d’idéalisation, de déceptions ou de belles surprises à venir. Il y a un début de brassage qui peut enrichir les régions.

… un évanouissement de la culture. Les salles de spectacle ont été les premières fermées, et seront les dernières à rouvrir. Des hommes et des femmes ont perdu leur job et leur raison de vivre dans l’indifférence. Le gouvernement n’a jamais fait remarquer que la culture rapportait gros économiquement. Certes, il y a des galas, de la télé et du Netflix : c’est en masse pour nos besoins, semble-t-il. Alors que la culture anime la société, reflète son identité, amène réconfort, argent… Avec le confinement, on l’a collectivement abandonnée.

… un surprenant engouement pour la quiétude de la vie ordinaire. Malgré la hâte de revoir parents et amis, de se toucher et de faire la fête, beaucoup redoutent, au fond d’eux-mêmes, la reprise de la normalité avec toutes les angoisses induites par la vie en société, dont plusieurs se passent très bien. Il y a ce repli dans sa bulle, confortable, agréable, simple et éloignée du paraître et des artifices. 

Le Québec confiné bouillonne d’une grande complexité émotive. Des lignes inédites se dessinent, des idées neuves percolent, lesquelles vont dans toutes les directions. Nous pourrions avoir des surprises postconfinement. Toutes sortes de surprises.

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J’aime vous lire.
Votre lecture de la situation est réaliste.
Je suis inquiète de mon Québec .
Je suis inquiète des bâillons. Je suis préoccupée par ce voile noir, lourd , qu’on a mis sur nos têtes en nous disant «  laissez nous gouverner, décider pour vous ».
Je suis inquiète pour ces choix que nous avons de moins en moins.
Je suis infiniment triste.
Mais…je suis heureuse de vous lire aujourd’hui. Il y en a encore qui ne dorme pas malgré le somnifère politique qu’on nous administre en grande dose.

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Merci Marie-France, toujours brillante de pertinence . Vivement un retour à la radio et télé, vous êtes « Essentielle »!

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Même s’il n’arrivera pas plus vite, je vous souhaite d’arriver vivement à l’été afin de faire comme dans la chanson ¨Jos Monferrand¨, soit ¨Le cul su’l bord du Cap Diamant, les pieds dans l’eau du St-Laurent¨ avec Jacques Labreque ou Gilles Vigneault. Quoi de mieux pour remonter un moral enlysé jusqu’au cou dans la glue pandémique.
Bonne semaine.

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Quelle juste analyse sociologique. Elle met les mots à ce que je ressens. Pourrons-nous, saurons-nous reprendre une vie normale ? Ceux et celles dont les carrières, les rêves, les ambitions (culture surtout) ont été brisés, pourrons-nous les sauver ? Les restaurateurs qui ont fait briller le Québec, survivront-ils ? Le Québec touristique et le centre-ville de Montréal et le Vieux Québec revivront-ils ? C’est à espérer.
Merci de cette belle réflexion.

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Faut pas se laisser abattre comme ça. On est loin de sortir d’une guerre et pourtant, le monde s’en est relevé, et plus fort.
La grippe espagnole avait fait plus de 50 millions de morts (certains parlent même de 100 millions). Des victimes, peu importe le nombre, sont toujours de trop, mais 2,5 millions de décès de la Covid, c’est peu à côté des 50 à 85 millions de décès lors de la 2e guerre mondiale seulement. Et je ne parle même de la destruction matérielle de ce conflit.
Alors, cessons de nous plaindre le ventre plein et retroussons nous les manches. l’avenir, on le voit déjà venir après seulement un an. Faut pas lâcher, ¨Ça va bien aller¨.

Jusqu’à maintenant, la vie nous avait épargnés.. Quand on relit le récit de l’Histoire parsemé de guerres, d’épidémies et de catastrophes, la question qu’il nous restait à se poser c’est : »Pourquoi pas nous? »
On peut se servir de cette épisode de sacrifices pour réfléchir.. Serait ce sage de souhaiter un retour à ce qu’était devenue « la normalité » en cette époque moderne? Pourra-t-on vraiment continuer à se vautrer dans le confort de l’indifférence?
On était parmi les privilégiés de la Planète.. on vient de perdre notre insouciance.. Si au moins cette pandémie pouvait nous avoir sensibilisés à l’urgence de revoir nos choix politiques.. Chose certaine, si on refuse de prendre au sérieux les signaux de plus en plus nombreux sur la fragilité de notre écosystème, il surviendra d’autres pandémies. Malgré tous les sacrifices et les souffrances vécus par de trop nombreux citoyens, la situation en ce moment est récupérable. L’économie a tenu le coup.. Rien n’indique qu’on traversera une grande dépression comme dans les années 1920.. Le sort de notre avenir est entre nos mains.. Ce qui compte c’est la vie et tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir!

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D’abord les hommes travaillaient aussi dans les services, la culture, la restauration, l’hôtellerie, et ont aussi vu leur gagne-pain et leur émancipation anéantis !

« beaucoup redoutent, au fond d’eux-mêmes, la reprise de la normalité avec toutes les angoisses induites par la vie en société, dont plusieurs se passent très bien. Il y a ce repli dans sa bulle, confortable, agréable, simple et éloignée du paraître et des artifices ». Comment peut-elle penser que nous sommes à l’aide avec les files d’attentes partout, le port du masque forcé, ce stupide couvre-feu à géométrie variale, les contrats annulés les espaces publics devenus anonymes…?

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Montréal cité-état? Montréal est tellement différente du reste du Québec que c’est presqu’une cité-état ou une cité-état en devenir. Montréal n’est à peu près pas représentée au gouvernement caquiste et, de toutes façons, vote la plupart du temps en marge du reste de la province. Le gouvernement du Québec ne gouverne pas pour Montréal et l’érosion du français y est la plus évidente, ce qui comprend l’érosion de l’identité québécoise.

C’est tel que j’ai dû déménager ma mère centenaire d’une RPA de Montréal à une petite ville de l’Estrie parce qu’elle ne se sentait plus chez elle à Montréal et trouvait cela trop difficile. Plusieurs Montréalais quittent l’île pour aller en banlieue, là où l’identité québécoise résiste encore. Alors entre avoir une métropole sans gouvernement et constituer une véritable cité-état avec son propre gouvernement, il n’y a qu’un pas, d’autant plus que Montréal a plus de population que toutes les provinces atlantiques réunies ou que le Manitoba et la Saskatchewan ensemble…

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Montréal est en voir de devenir une extension de Toronto. C’est devenu une autre planète comme disait Labeaume, une planète qui s’exprime de plus en plus en franglais dominé par unel’intelligentsia trop à gauche politiquement et antinationaliste. Montréal a changé à un point tel que les Québécois dits »de souche » et francophones ne se sentent plus chez eux dans la métropole et quittent graduellement pour des endroits plus homogènes, exode facilité par le télétravail et l’augmentation des crimes violents par armes à feu à Montréal et ses environs.

Marie-France Bazzo est un peu la « conscience » du Québec. J’aime sa vision globale, honnête, pondérée et sans compromis.

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