Aux biberons, citoyens!

On n’avait pas vu un tel taux de fécondité depuis 10 ans! En 2006, les couples québécois auront donné naissance à plus de 80 000 bébés. Les pessimistes y perdent leur latin. Serait-ce la fin du déclin?

Les 90 employés du Centre de service à la clientèle du régime québécois d’assurance parentale n’ont pas vu le temps filer cette année. Depuis l’inauguration de leurs bureaux, à Rouyn-Noranda, il y a un peu plus d’un an, ils sont inondés d’appels à propos du régime amélioré de prestations de maternité et de paternité — selon les plus récentes projections, ils devraient avoir répondu à plus de 600 000 demandes d’information en 2006!

Est-ce l’effet de ce généreux congé parental? Des conditions économiques favorables? D’un retour aux valeurs familiales? En 2006, les couples québécois auront donné naissance à plus de 80 000 bébés, du jamais-vu depuis 10 ans.

«C’est remarquable», dit Normand Thibault, démographe à l’Institut de la statistique du Québec. Comme tout scientifique rigoureux, il se garde bien de tirer des conclusions trop hâtives de ce sursaut de fécondité. Il est encore trop tôt, dit-il, pour parler de baby-boom — il faudrait pour cela que le phénomène s’observe pendant plusieurs autres années. Mais il n’y a pas de doute dans son esprit quant à l’année qui s’achève: elle se démarque par l’augmentation importante du nombre de naissances, poursuivant une tendance amorcée en 2005. Et Normand Thibault ne peut s’empêcher de s’en réjouir. «C’est humain. Je pourrais me contenter de dire que je suis un informaticien qui observe froidement des tendances, des chiffres. Mais admettons-le, c’est positif, des bébés!»

Ils s’appellent William, Mégane, Mathis, Léa… Pour leurs 160 000 parents, leurs 320 000 grands-parents ainsi que des millions de jeunes frères et sœurs, d’oncles, de parrains ou d’amis proches, rien n’a été plus important cette année que leur naissance. Aux quatre coins du Québec, à grand renfort de cigares, de champagne ou de jus d’orange, leur entourage a célébré cet événement à la fois si intime et si crucial pour la suite du monde.

Après avoir été le royaume des familles nombreuses, le Québec s’est révélé, pendant de nombreuses années, l’une des sociétés les moins fécondes de la planète. Grâce au mini baby-boom amorcé l’an dernier, le taux de fécondité du seul État francophone d’Amérique soutient aujourd’hui la comparaison avec celui du reste du Canada, et devance celui de la Colombie-Britannique, des provinces de l’Atlantique ainsi que de nombreux pays industrialisés, tels l’Italie, l’Allemagne et le Japon. Longtemps figé à 1,45, l’indice synthétique de fécondité — le nombre moyen d’enfants par femme — pourrait cette année atteindre 1,6. Une hausse en apparence modeste, mais susceptible, si elle se confirme, d’avoir d’importantes répercussions à long terme sur l’économie et les finances publiques québécoises.

La chute de la natalité est un facteur dont Québec tient compte dans presque toutes ses décisions importantes depuis quelques années, de l’augmentation des quotas d’immigrants aux mesures encourageant la retraite progressive en passant par le soutien aux régions et la création du Fonds des générations. Les couples québécois déjoueront-ils les sombres pronostics des démographes, qui prédisent en chœur un vieillissement accéléré du Québec et une chute de son poids au sein du Canada? Quoi qu’il advienne au cours des prochaines années, le bouleversement de la pyramide des âges et l’afflux massif de retraités transformeront à coup sûr la société québécoise, comme ils l’ont déjà fait dans de nombreux pays industrialisés (voir «Québec: Les années zéro», L’actualité, 15 mars 2005, et la série sur le choc démographique dans les 14 numéros suivants). Mais si la tendance se maintient, comme dirait Bernard Derome, elle pourrait à tout le moins retarder le déclin probable de la population du Québec, prévu pour 2031. Sans tambour ni trompette, l’Institut de la statistique du Québec a d’ailleurs revu à la hausse, en juin dernier, ses projections à long terme sur la population québécoise. «On se rapproche de ce qu’on appelait le “scénario fort” dans nos prévisions sur l’évolution démographique du Québec entre 2001 [NDLR: date du dernier recensement] et 2026», dit Normand Thibault.

«C’est une très bonne nouvelle», dit la ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Michelle Courchesne, convaincue qu’il faut voir là l’influence du nouveau régime bonifié de congés parentaux, dont elle a piloté la mise sur pied. «On avait prévu que ce programme provoquerait une augmentation du nombre de naissances, on s’aperçoit que l’effet est réel. En Abitibi, en Montérégie, en Chaudière-Appalaches, partout au Québec, je n’ai jamais vu autant de femmes enceintes.»

De nombreux couples ont sciemment retardé le moment d’abandonner les mesures contraceptives afin de profiter du nouveau régime. L’Institut de la statistique a noté une baisse du nombre de naissances en décembre 2005, suivie d’une hausse sensible en janvier. Mais on ne peut pas toujours prévoir le jour exact du passage de la cigogne… Stéphane Brouillard et Catherine Bureau, de Montréal, espéraient secrètement que leur premier bébé, dont la naissance était annoncée pour le 27 décembre 2005, se blottirait dans le ventre de maman jusqu’au jour de l’An. Le petit Léon a finalement pointé le bout de son nez le 26 décembre et ses parents ont dû se contenter de l’ancien régime de congés parentaux. Un manque à gagner de 10 000 dollars pour Stéphane et Catherine. «Mais on a très vite oublié ça quand Léon est né», tient à préciser la nouvelle — et heureuse — maman de 32 ans.

Avec ses prestations parentales, ses garderies subventionnées et ses déductions fiscales pour enfants, la politique familiale (et non nataliste , insiste le gouvernement) québécoise ressemble à s’y méprendre à celles mises en place dans les pays scandinaves. Le Québec suivra-t-il l’exemple de la Suède, où le taux de fécondité n’a cessé d’augmenter (il avoisine 1,8), après avoir chuté à 1,5 enfant par femme il y a sept ans? C’est bien possible, s’il faut en croire les conclusions d’une étude menée par des démographes pour le compte du ministère de la Famille.

«Le Québec se situe très près des pays nordiques en ce qui concerne l’adoption, par les couples, de valeurs modernes», écrivent les auteurs, Laurent Roy et Jean Bernier, qui ont étudié une foule d’indicateurs, tels le nombre de mariages, de divorces, de naissances hors mariage, le taux d’activité des femmes et la pratique religieuse. Alors que les valeurs modernes ont entraîné, au Québec et ailleurs, une chute de la fécondité, on observe une remontée de celle-ci en Scandinavie. La faible fécondité des Québécoises s’expliquerait donc au moins en partie, selon les auteurs, par le retard qu’a pris le gouvernement québécois par rapport à ceux des pays nordiques pour «adapter ses institutions aux valeurs et aux réalités des couples à deux revenus». Les deux chercheurs sont d’avis que la politique familiale québécoise se trouve aujourd’hui à un niveau comparable à celui atteint en Scandinavie dans les années 1985-1990! Mais puisque Québec travaille d’arrache-pied à combler ce retard, concluent-ils, la fécondité pourrait se redresser durablement au Québec. Le festival des poussettes ne fait donc peut-être que commencer…

Chicoine sera content…
L’âge moyen des enfants qui entrent à la garderie aurait augmenté.

En place depuis moins d’un an, le régime bonifié d’assurance parentale semble déjà avoir un effet sur la fréquentation du réseau des centres de la petite enfance. L’Association québécoise des CPE note une tendance à l’arrivée plus tardive des poupons en garderie — vers 10 à 12 mois plutôt qu’autour de 6 mois. Des données propres à réjouir le pédiatre Jean-François Chicoine, qui a provoqué un vif débat cette année avec son livre Le bébé et l’eau du bain, écrit en collaboration avec l’éditorialiste Nathalie Collard, de La Presse.

Le flamboyant spécialiste y décrit minutieusement le processus d’attachement des enfants et soulève des questions troublantes sur les CPE, qui ont des horaires trop rigides, se substituent trop souvent aux parents et font, selon lui, l’objet d’un interdit de discussion au Québec. Accusé de culpabiliser les parents, et en particulier les femmes, avec son réquisitoire — il estime que les enfants ne devraient pas fréquenter la garderie avant 18 mois —, il rétorque avoir voulu placer les bébés au centre du discours. «Certains me crachent dessus, d’autres m’idolâtrent. Mais les commentaires les plus importants, parmi les milliers que j’ai reçus, sont ceux de gens qui se posent des questions. De parents qui se demandent combien d’heures par jour et combien de jours par semaine leur enfant devrait fréquenter la garderie, en fonction de son état, de son cheminement, de son caractère. De la même façon qu’on s’est collectivement posé des questions sur la gestion de nos forêts et de notre réseau routier, on doit se pencher sur nos services de garde.»

Son livre, dit-il, est avant tout une réflexion sur le temps, celui qu’on accorde ou non aux enfants. L’agressivité chez les jeunes bébés, l’échec scolaire et même le taxage proviennent souvent, à la source, d’une grande insécurité affective. Or, dit-il, la majorité des problèmes affectifs et sociaux découlent des trois premières années d’existence. «La prévention, ce n’est pas seulement choisir des légumes pour vaincre le cancer. Je fais de la prévention en sécurité affective.»

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie