« Avocasser », « gargoter », « crosseur » : les mots oubliés

Si les dictionnaires français introduisent de nouveaux mots, ils en coupent aussi. Les choix varient d’un ouvrage à l’autre et d’un pays à l’autre, selon ce qu’explique notre collaborateur.

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J’ai toujours été fasciné par les vieux mots oubliés ou sortis du dictionnaire, qui témoignent d’une autre époque ou des changements d’usage. Le petit livre Les mots disparus de Pierre Larousse, publié en 2018, répertorie un grand nombre de termes coupés du  Petit Larousse depuis 1905. Plusieurs d’entre eux se réfèrent à des usages ou des métiers qui ont disparu comme « aoûteron » (journalier employé pour le temps de la moisson), « basse-courier » (personne chargée du soin des animaux de la basse-cour) ou « bombagiste » (fabricant de corbeilles en toile métallique). D’autres témoignent des changements dans la manière de se nourrir, comme « acétonel » (sirop de vinaigre miellé), ou de l’évolution des biens d’usage courant, comme « en-tout-cas » (une sorte d’ombrelle).

Mais dans cette liste, il est remarquable qu’un bon tiers des mots surannés soient tout simplement passés de mode de manière un peu inexplicable puisque leur sens demeure clair. Par exemple, on ne dit plus « avocasser » (exercice obscur de la profession d’avocat), même si le terme « avocasserie » existe toujours. « Acquisivité » (l’instinct d’acquérir) se comprend encore facilement, tout comme « bavoché » (sali, non net), « embabouiner » (séduire par des cajoleries), « gargoter » (cuisiner malproprement), « gastromanie » (amour excessif de la bonne chère), « journoyer » (passer sa journée à ne rien faire), « intrigailler » (s’occuper d’intrigues mesquines), « ruine-maison » (personne extrêmement dépensière) et « savantasse » (qui affecte d’être savant).

Comment expliquer qu’un mot reste, alors qu’un autre est retiré des dictionnaires ?

Chaque dictionnaire fait ses choix

Ce qui sort d’un ouvrage ne disparaît pas forcément pour tous. Certains mots mentionnés parmi les disparus du Petit Larousse (bavoché, embabouiner, gargoter) figurent encore dans le dictionnaire Antidote. Et les exemples en ce sens sont nombreux.

Le fait est que les usages divergent. Le plus bel exemple est « achalandé », que les Québécois ont maintenu au sens de « qui a beaucoup de clients », et même étendu au sens de « très fréquenté ». Cela vient du fait que, étymologiquement, « achalandé » vient de « chaland », qui signifie acheteur, client. En France, le mot a évolué vers un autre sens : « un magasin très achalandé » contient beaucoup de marchandises.

« Crosseur », aujourd’hui disparu en France, est un autre bel exemple. Autrefois, il signifiait « s’amuser à crosser », c’est-à-dire à jouer à la crosse, et il avait pris le sens de querelleur. Les Québécois, eux, l’utilisent encore aujourd’hui au sens de « trompeur ». 

Les mots ne meurent pas

Les francophones ont tendance à penser qu’un mot qui ne figure pas dans le dictionnaire n’existe pas. Et c’est bien dommage, car on se prive d’un beau réservoir de termes très éloquents. 

La vérité est que certains mots ne disparaissent pas vraiment puisqu’ils sont présents dans d’autres écrits ou des dictionnaires historiques. Prenez « maille », une monnaie usitée au Moyen Âge, qui avait disparu des dictionnaires il y a quelques siècles. « Maille » est revenu dans l’usage par le biais de l’argot des banlieues parisiennes dans la seconde moitié du XXe siècle. Le mot « thune », qui signifiait « aumône » dans l’argot parisien du XVIIe siècle, est sorti de l’obscurité à la même période pour devenir un synonyme de « maille ».

Certains vieux termes ne peuvent pas ressusciter pour la simple raison qu’ils seraient très mal interprétés. Le plus bel exemple : « se conjouir ». Ce terme ne signifie pas ce que vous croyez, petits coquins ! Il voulait dire « se réjouir avec quelqu’un de quelque chose d’agréable qui lui est arrivé ». Par exemple, « madame et moi nous conjouîmes de ce beau souvenir ». D’autres termes sont attachés à des façons de faire révolues comme « chaufournier » (opérateur de four à chaux), « coffretier » (fabricant ou vendeur de coffres), « argenteur » (personne qui argente les métaux).

On retrouve ces vieux mots dans les versions originales de textes anciens. Dans le Gargantua de Rabelais, on en compte dix ou douze par page. La langue anglaise, qui emprunte beaucoup au français depuis 1 000 ans, est un très gros réservoir de vieux termes français aujourd’hui disparus. Par exemple, « budget » vient de « bougette », qui désignait alors une sorte de bourse suspendue à la ceinture. « Beaver » vient de « bièvre », l’ancien mot pour castor. Et dans « proud », on entend « prud » (qui voulait dire vaillant, en vieux français).

Bien des anglicismes très critiqués, comme « challenge », sont en fait de vieux mots français. « Obsolescence » et « obsolète » sont deux termes qui étaient eux-mêmes devenus obsolètes en français il y a plusieurs siècles, puis qui sont revenus dans les années 1960, d’abord sous forme d’anglicisme.

« Réaliser » au sens de « comprendre » en est un autre exemple. Le poète Charles Baudelaire lui a ajouté ce sens, qu’il a calqué en traduisant « to realize » dans un texte d’Edgar Allan Poe. 

En faisant cette petite tournée des mots supprimés des dictionnaires, j’ai été surpris par la quantité de termes qui n’ont rien perdu de leur pouvoir d’évocation. Si un journaliste sortait « imployable », « imbrisable » ou « incorrigibilité » des boules à mites, ces mots seraient parfaitement intelligibles sans l’aide de leur définition. De même pour « baliverner » ou « biaiseur », qui n’ont rien perdu de leur pouvoir d’évocation.

D’autres termes disparus sont d’une pertinence remarquable. Le mot « contre-police » (police qui surveille une autre police) aurait été très utile à quelques commissions d’enquête. Quant à « dépopulariser » (priver de popularité), il décrit parfaitement la conséquence immédiate de la fermeture d’un compte Facebook.

Dans la liste de Pierre Larousse, j’ai particulièrement aimé « cartayer » (conduire une voiture en tenant les roues hors de l’ornière afin d’éviter de trop forts cahots). Après tout, cinq millions d’automobilistes québécois « cartayent » chaque matin pour contourner les nids-de-poule. Un beau mot à rajouter au vocabulaire des chroniqueurs de la circulation.

Moins de mots qu’en anglais ?

On lit souvent dans la presse anglophone que l’anglais est la langue qui compterait le plus de mots : un million, contre environ 100 000 pour le français. En réalité, ce que ces nombres traduisent, ce sont deux traditions lexicographiques complètement différentes. Le chiffre d’un million provient de l’Oxford English Dictionary, dont la tradition est historique : il inventorie tous les mots qui ont eu cours en anglais depuis l’an 1149, même s’ils ne sont plus usités. En effet, si vous parcourez n’importe quelle page de l’OED, au moins les trois quarts du vocabulaire qui y est présent sont tombés dans l’oubli.

La somme de 100 000 pour le français provient du Grand Robert, dont la tradition lexicographique est fondée sur l’usage. Les mots qui s’y trouvent sont ceux sur lesquels vous aviez des chances de tomber en lisant un magazine français au moment de sa création, en 1951. Depuis, on en ajoute quelques centaines par année, mais sans trop couper.

Du côté de Larousse, on a moins d’états d’âme que chez Robert à ce chapitre. Depuis 1905, par exemple, ses lexicographes ont supprimé environ 10 000 mots des pages du Petit Larousse pour en ajouter 18 000.

Quant au Dictionnaire de l’Académie française, qui paraît à très faible fréquence (moyenne de presque 50 ans), on coupe environ 500 mots par édition. 

En réalité, bien des linguistes estiment que si l’on produisait l’équivalent français de l’OED, en puisant le vocabulaire ancien dans toutes les sources, on arriverait sans doute à un million de mots.

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Parfaitement d’accord avec vous. Je m’en inspirerais volontiers pour traduire le terme « foodie » vers le français : gastromane.

Bravo ! L’Actualté. Vous nous instruisez . Bonheur total !

Je vous écris du Temple, à Salt Lake City.

Ici, Joseph Smith n’ pas inventé une religion. Mais une nouvelle confession par une fable qu’’il a composée en plagiant les propres mythes de sa religion chrétienne. !

Mais en 1830-43 ce délire religieux fut à l’origine d’une fabuleuse et héroïque Odyssée pionnière.

Salut à roter toutes.

J. L.

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Puis qu’on parle du mot « crosseur », j’aimerais ajouter qu’au Canada français il a la même signification qu’en anglais « double-cross », qui signifie trahir quelqu’un intentionnellement.
Une autre signification ici est: se donner du plaisir sexuelle. En France, se donner un tel plaisir se dit: « se caresser ». Ici on dit: « se crosser ».

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