Avocats au bord de la crise de nerfs

Une proportion anormalement élevée d’étudiants du Barreau du Québec sont en détresse. La pandémie a visiblement avivé de graves travers psychologiques inhérents à la profession.

lemono / Getty Images / Montage / L’actualité

Un sondage sur la santé mentale des 661 étudiants inscrits au Barreau à la session d’automne 2020, mené par l’Association des étudiants de l’École du Barreau du Québec à Montréal, ont scié Justine Sara, la présidente de l’Association, qui pourtant s’attendait à de mauvaises nouvelles. Plusieurs étudiants lui avaient déjà confié souffrir d’être isolés les uns des autres en raison de la pandémie, mais elle ne s’imaginait pas un désarroi de cette ampleur :

– 80 % des étudiants de l’École du Barreau de Montréal disaient ressentir des signes de détresse psychologique (baisse de motivation, irritabilité, troubles du sommeil, troubles de la concentration, etc.) ;

– 60 % reconnaissaient des signes de dépression (grande tristesse, baisse de l’estime de soi, sentiment d’échec, etc.) ;

– 17 % avouaient avoir eu des pensées suicidaires dans les deux semaines précédentes.

La situation est telle que sur les médias sociaux est récemment apparu le mot-clic #justiceàboutte…

Elle-même avocate de formation, Émilie Lavoie-Primeau, cofondatrice et présidente du Profit Club, un cabinet-conseil montréalais spécialisé dans le bien-être des employés, s’est sentie interpellée par les résultats du sondage lorsqu’elle les a vus passer sur les médias sociaux. Elle a aussitôt pris contact avec l’Association dans l’optique d’évaluer la situation plus en profondeur et de déterminer les mesures à adopter pour venir en aide aux étudiants en détresse psychologique. Ce rapport, dont L’actualité a pu prendre connaissance avant sa présentation à la direction de l’École du Barreau à la fin de mars, contient six recommandations, dont la création d’un « réseau de sentinelles » : un groupe d’étudiants formés pour détecter les signes de détresse envoyés, consciemment ou non, par leurs pairs, pour prodiguer les premiers soins psychologiques (parler, faire parler, etc.) et pour faire le pont avec les ressources adéquates (un psychologue, par exemple). 

« Je rêve que nos recommandations soient concrétisées, car elles pourraient contribuer à changer la donne, estime Émilie Lavoie-Primeau. J’ai vu ce par quoi passent les étudiants, et je sais combien ce genre de coups de main apportés de manière continuelle pourraient compter pour beaucoup dans leur vie. »

Les jeunes avocats aussi

En 2019, un rapport de recherche piloté par Nathalie Cadieux, professeure à l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke, indiquait que 49 % des jeunes avocats — moins de 10 années de pratique — présentaient des signes de détresse psychologique et que 19 % étaient au bord de l’épuisement professionnel. Et en 2017, le Barreau du Québec, l’ordre professionnel des quelque 28 000 avocats de la province, avait procédé à un sondage auprès de ses membres : 46 % des « jeunes avocats » songeaient sérieusement à quitter la profession dans les cinq années suivantes si jamais la culture du milieu n’évoluait pas.

« Notre profession est particulièrement stressante », reconnaît Paul-Matthieu Grondin, bâtonnier du Québec.

Selon lui, le stress des avocats découle entre autres du fait qu’ils engagent leur responsabilité professionnelle dans chacun des dossiers, qu’ils doivent être constamment branchés pour, par exemple, répondre rapidement à une procédure judiciaire. « Quand on est avocat, on a de longues, très longues heures de travail par semaine », dit Paul-Matthieu Grondin, en soulignant que cela crée inévitablement « nombre de difficultés pour la vie de famille ».

À cela s’ajoute l’hypercompétitivité qui sévit dans la profession, peut-être bien le facteur prédominant, selon Sara Arsenault, une avocate en droit civil et familial qui exerce depuis janvier 2021, et administratrice de l’Association des juristes progressistes (AJP) : « Les avocats sont en concurrence entre eux pour convaincre le juge, les cabinets d’avocats se targuent de recruter les meilleurs juristes, chaque étudiant est poussé à surclasser les autres. Tout cela est source de stress, d’anxiété, voire de dépression ; et cela se ressent dès les bancs de l’École du Barreau », dit-elle.

Un changement de mentalité nécessaire

Dans la foulée du rapport Cadieux de 2019, le Barreau du Québec a adopté une demi-douzaine de mesures, parmi lesquelles figure la création d’un centre d’aide en ligne. Les membres peuvent y faire une autoévaluation de leur santé mentale et, si nécessaire, entrer en contact avec un psychologue, ou encore visionner des webinaires sur la gestion du stress. « D’ici les prochains mois, nous prévoyons mettre en place le programme Répit, qui consistera à payer les frais fixes du bureau d’un avocat tombé en burn-out, le temps qu’il se remette », indique le bâtonnier Paul-Matthieu Grondin.

Ces efforts sont louables mais insuffisants, croit Sylvain d’Auteuil, expert-conseil en santé mentale au Profit Club. Ce genre de mesures lui font penser à celles qu’on prend sur les circuits de formule 1 : « On ajoute davantage de barrières de protection, on rend plus efficaces les interventions des équipes médicales, on s’arrange pour que les accidents soient moins graves et fassent moins de victimes », raconte-t-il. Autant d’actions en périphérie, pas au cœur du problème. « Si on voulait vraiment rendre les courses plus sécuritaires, il faudrait empêcher les voitures d’aller toujours plus vite. Mais ça, personne ne semble l’envisager. »

Florence Amélie Brosseau, administratrice de l’Association des juristes progressistes depuis 2020, est elle aussi convaincue qu’il est nécessaire de faire évoluer les mentalités : « Parler ouvertement de santé mentale, ou encore parler d’un échec professionnel, c’est encore tabou dans notre profession, dit-elle. Pourtant, c’est en osant enfin regarder ces vérités en face, en faisant front commun pour refuser la course à la productivité dans laquelle chaque avocat et chaque étudiant est embarqué malgré lui que les choses pourront vraiment changer. »

Une approche qu’a adoptée, sans toutefois le réaliser sur le coup, Anne-Florence Béland, 25 ans, en février dernier. Lorsqu’elle a appris par courriel qu’elle n’avait pas obtenu la note de passage à son examen du Barreau, l’étudiante de Québec s’est tout d’abord effondrée en larmes. Son cellulaire a commencé à sonner, ses amis et ses proches voulant avoir la confirmation de son succès, attendu de tout le monde. Les messages de ses pairs ayant réussi se sont mis à débouler sur les médias sociaux, ajoutant à sa peine.

Elle a alors publié sur LinkedIn et Facebook le message suivant : « Je vous partage que j’ai “coulé” parce qu’il n’y a aucune honte [à ça]. Kamala Harris, Hillary Clinton, John F. Kennedy, Michelle Obama et Franklin D. Roosevelt ont tous “coulé” leur Barreau [à leur première tentative]. Si cet échec me permet de faire partie de leur club, je vais l’accepter. En attendant, je range mon suit et je ressors les sweatpants. »

Ce message lui a valu, dit-elle, une vague d’amour incroyable. « Des pairs m’ont remerciée pour le bien que cela leur avait fait : ils avaient eux aussi “coulé” leur Barreau, en avaient eu honte et l’avaient toujours caché aux autres, ce qui les faisait souffrir depuis des années ; maintenant, ils se sentaient soulagés. J’ai même reçu un message du directeur de l’École du Barreau de Québec qui me disait sa fierté de voir quelqu’un faire face à un revers avec autant de cran. »

Cette vague de solidarité a été un baume pour elle, au point de lui donner le courage nécessaire pour retenter sa chance. Comme quoi il se peut bel et bien qu’un changement durable de mentalité soit sur le point de se produire au sein de la communauté des juristes…

 

La version originale de cet article a été modifiée le 17 mars 2021.

 

Besoin d’aide ? Contactez la ligne québécoise de prévention du suicide, accessible en tout temps, au 1 866 APPELLE (1 866 277-3553) ou la ligne d’intervention psychosociale, au 811. Des ressources sont également proposées sur le site Comment parler du suicide.

 

 

 

 

 

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