Avoir 60 ans

Le Québec est l’endroit en Amérique du Nord où l’on vit le plus longtemps et en meilleure santé. Quel chemin nous avons parcouru en un siècle ! Une chronique de Josée Boileau.

Photo : Christian Blais pour L’actualité

Ça s’exclame fort ces temps-ci dans mon entourage : « Peux-tu croire, je vais avoir 60 ans ! » Je crois d’autant moins mes proches qui se pincent que je suis moi-même sur le point de devenir « sexagénaire », comme dit un ami en insistant malicieusement sur la première syllabe du mot.

Vieillir est souvent un étonnement quand on franchit le cap d’une nouvelle décennie. Mon incrédulité n’a donc rien d’original.

Et pourtant, ces 60 ans ont quelque chose de particulier, car ils sont à mes yeux l’une des deux étapes charnières qui illustrent à quel point les temps ont changé.

La première étape est celle des 30 ans.

De nos jours, c’est là qu’arrive le véritable passage à la vie adulte : choisir pour de bon un travail, entreprendre une vie de couple, acheter une maison, avoir des enfants… Tout ce qui autrefois se mettait en place dans la vingtaine. Ainsi, l’âge moyen pour une première grossesse au Québec dépasse maintenant le cap des 29 ans, alors qu’il était de 25 ans en 1975.

Différents facteurs expliquent cette situation : des femmes plus scolarisées et autonomes, un marché immobilier peu abordable… Le résultat est néanmoins que l’on garde une mentalité de jeune plus longtemps, comme en témoigne le néologisme « adulescent », et cela donne lieu à une manière bien décontractée de vivre. L’arrivée des 30 ans apparaît d’autant plus lourde.

À l’inverse, avoir 60 ans s’accueille avec une certaine légèreté. Les sexagénaires d’aujourd’hui ne sont tellement pas ceux du passé !

Il suffit pour m’en convaincre de jeter un coup d’œil sur la belle photo en noir et blanc accrochée chez moi : mes grands-parents maternels y posent en famille, dans l’éclat de leur jeune soixantaine.

En fait… il n’y a pas d’éclat. On leur donnerait 20 ans de plus, tant la fatigue marque leur corps. Leur tenue est digne, mais la vivacité n’y est plus. J’ai beau me répéter qu’ils ont le même âge que moi sur cette photo, il m’est impossible d’adhérer à ce constat.

Ce n’est pas une vue de l’esprit, me confirment les études démographiques.

Au Canada, la compilation rigoureuse de données sur l’espérance de vie date du début des années 1920. Mais des recherches menées à l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) ont permis de dresser des tables de mortalité qui remontent jusqu’en 1801. Grâce à elles, on apprend qu’en 1901, moment de la naissance de mes grands-parents, l’espérance de vie était de 55 ans pour les femmes et de 50 ans pour les hommes.

Il est vrai que ces chiffres doivent être mis en contexte. À l’époque, la mortalité infantile faisait de tels ravages que l’espérance de vie en était compromise. Dans un document du Bureau de la statistique du Québec, ancêtre de l’ISQ, on lit : « près du quart des enfants nés au début du siècle ne se rendaient pas à leur 10e anniversaire ». Le quart ! De nos jours, ce pourcentage est infime, sous la barre du 1 %.

Il reste que même en ayant survécu à la terrible étape de l’enfance, un peu moins de la moitié des hommes de la génération de mes grands-parents et un peu plus de la moitié des femmes atteignaient 65 ans. Mais en 1995, voyez le bond ! C’était le cas pour 80 % des hommes et 89 % des femmes du Québec. Ce taux a continué de sensiblement augmenter depuis.

Par ailleurs, quand les Québécois arrivent à 65 ans, ils peuvent maintenant espérer vivre une bonne vingtaine d’années de plus ; en 1924, l’espérance de vie après avoir atteint cette étape était de 13 ans. 

Notons qu’il aura fallu attendre près de 60 ans, soit jusqu’en 1981, pour que l’espérance de vie après 65 ans croisse d’une petite année. Mais depuis, les hommes du Québec ont pu ajouter 5,5 ans aux 14 ans déjà acquis et les Québécoises, 3,3 ans. Une forte poussée en quatre décennies !

En fait, le Québec est l’endroit en Amérique du Nord où l’on vit le plus longtemps et en meilleure santé. Nous sommes même dans le peloton de tête de l’OCDE pour ce qui est de l’espérance de vie totale : 80,6 ans pour les hommes et 84 ans pour les femmes — de surcroît, l’un des plus faibles écarts hommes-femmes au monde.

Et les nouveaux sexagénaires sont déjà différents de ceux qui les ont tout juste précédés : en 2009, plus de 43 % des Québécois étaient partis à la retraite avant leurs 60 ans ; en 2018, cette part est tombée à 27 %.

Bref, nous sommes actifs, avec du temps devant nous pour réaliser des projets tout en pouvant miser sur une bonne santé.

Ah, chers grands-parents, pourriez-vous croire que j’aurai bientôt ces 60 ans-là ?

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