Avoir honte à Muskoka

Les yeux du monde sont tournés vers le Canada, alors que la région de Muskoka, en Ontario, accueille le Sommet du G8. Mais le spectacle ne sera guère réjouissant ; le gouvernement canadien fera une opération politique sur le dos des plus faibles de la terre : les femmes du Sud, pauvres et enceintes.

Éditorial de Carole Beaulieu : Avoir honte à Muskoka
Photo : Andrew Vaughan/PC

Dans un riche décor de lacs et de forêts, les représentants de huit des économies les plus puissantes de la planète se réuniront pour discuter de développement international, de relance économique, de lutte contre les changements climatiques, de bonne gouvernance… et de santé maternelle ! L’ajout de ce sujet étant une initiative du gouvernement Harper.

Le Canada se pétera les bretelles à propos de sa bonne santé économique. Et le premier ministre fera le beau devant les caméras du monde entier. Mais la compassion ne sera pas au rendez-vous.

Le gouvernement Harper refuse en effet que la contribution canadienne au nouveau programme du G8 pour soutenir la santé maternelle et infantile dans les pays du Sud serve, notamment, à offrir des services d’interruption de grossesse.

Les aphorismes de la ministre responsable de l’Agence canadienne de développement international (ACDI), Bev Oda, n’y changeront rien. La lâcheté aura des visages à Hunstville.

L’avortement est pourtant parfois la seule solution lorsqu’une grossesse de plus risque de tuer la mère, qui laisserait derrière elle des enfants nombreux, souvent déjà démunis. Mais ça, Bev Oda ne le dira pas. Elle cherchera plutôt à apaiser la frange pro-vie de son parti en se drapant dans sa vertu. D’autres bien-pensants évoqueront l’adoption – internationale, pourquoi pas ? – comme solution miracle aux drames de ces femmes pauvres, niant leur droit à avoir le contrôle de leur reproduction.

Il ne s’agit pas de « promouvoir » l’avortement, comme le craignent les militants pro-vie du Parti conservateur. Seulement de permettre aux organismes d’aide qui utilisent de l’argent public canadien d’offrir aux femmes qui en ont besoin une interruption de grossesse dans un cadre sécuritaire, dans des pays où l’avortement est autorisé !

L’an dernier, plus de 60 000 décès auraient pu être évités dans ces pays pauvres si des services médicaux d’avortement avaient été offerts. Chaque année, environ 20 millions de femmes dans le monde subissent des interruptions de grossesse dans des conditions dangereuses. Plus de 8 millions ont besoin de soins hospitaliers en raison de complications.

Pour que les femmes puissent contribuer à développer leur pays, à faire reculer la pauvreté, encore faut-il leur permettre de rester en vie.

Qu’importe si Stephen Harper soutient qu’il ne veut pas rouvrir le débat sur cette question au Canada. Son geste parlera plus fort que ses mots. Refuser aux femmes pauvres du Sud un droit qu’il est prêt à consentir aux Canadiennes – intérêt électoral oblige – équivaut à traiter ces femmes du Sud comme des personnes de moindre valeur. L’effet est ignoble.

Cette décision des conservateurs – décriée par la secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton, lors de son récent passage au Canada – soulevait un tollé, fin mai, dans bien des coins du pays. On ne peut que souhaiter qu’il enfle au point de faire changer d’idée le très têtu premier ministre du Canada.

Jusqu’où ce gouvernement ira-t-il dans la négation de la volonté de la majorité des Canadiens de respecter les droits des femmes à disposer de leur corps, sur leur territoire mais aussi hors de leurs frontières ? Le Canada a déjà été un chef de file mondial de l’aide humanitaire et de la défense des droits. Ce qui en reste fait peine à voir.

Il faut saluer l’initiative de Stephen Harper d’inscrire la santé maternelle au programme de ce Sommet du G8. Mais il faut aussi souhaiter qu’il entende raison d’ici la fin de la rencontre.

Les femmes du Sud ne valent pas moins que celles du Canada.

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