Avortement : un droit acquis, vraiment ?

En ce 25e anniversaire de la décriminalisation de l’avortement au Canada, il demeure impossible de se faire avorter à l’Île-du-Prince-Édouard. Les militants pro-choix veulent changer les choses.

Avortement : un droit acquis, vraiment ?
Photo: M-E Cousineau

Amanda, 24 ans, s’est retrouvée enceinte il y a près de deux ans. Le début d’un cauchemar pour cette mère de deux enfants, sans argent, qui s’apprêtait à quitter son conjoint violent. Désespérée, elle a tenté de mettre fin à sa grossesse en prenant des médicaments obtenus clandestinement. Elle a atterri à l’hôpital, tordue de douleur. Et toujours enceinte…

La jeune femme vit à l’Île-du-Prince-Édouard, seule province canadienne qui refuse d’offrir des avortements sur son territoire. Amanda n’est pas son vrai prénom. Mais son histoire n’en est pas moins réelle. « Et son cas n’est pas unique », dit Colleen MacQuarrie, professeure de psychologie à l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard, qui relate l’histoire d’« Amanda » à L’actualité. Cette chercheuse a interviewé une cinquantaine de femmes qui ont subi une interruption volontaire de grossesse (IVG) à l’extérieur de l’Île.

Vingt-cinq ans après sa décriminalisation, l’avortement demeure un tabou dans cette petite province de 140 000 habitants. Même les médecins évitent le sujet en public. « Certaines jeunes femmes pensent que se faire avorter est illégal ! » dit Colleen MacQuarrie. Peut-être plus pour longtemps.

En novembre 2011, la PEI Reproductive Rights Organization (PRRO) a orchestré à Charlottetown une manifestation pro-choix – une première depuis plus de 20 ans – pour revendiquer un service d’IVG.

Les militants pro-vie ont répliqué avec leurs pancartes « It’s a child, not a choice » (c’est un enfant, pas un choix). « Nous avons aussi lancé une campagne publicitaire dans les journaux », dit Ann Marie Tomlins, grand-mère de 64 ans et porte-parole de l’association pro-vie PEI Right to Life.

Le débat s’est aussi transposé à Ottawa. Les députés de la Chambre des communes ont rejeté les six projets de loi et motions privés pro-vie déposés depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement Harper, en 2006. Ils se prononceront à nouveau en mars sur une motion condamnant les avortements dits sexo-sélectifs, qui visent à se débarrasser des fœtus féminins. Le débat pourrait être vif.

Kandace Hagen, cofondatrice de l’organisme pro-choix PRRO, ne s’inquiète pas trop de la suite. « Stephen Harper a promis de ne pas rouvrir ce dossier », dit cette petite brunette aux grands yeux verts, qui préfère concentrer son énergie pour rendre l’avortement accessible à l’Île-du-Prince-Édouard.

Kandace Hagen, 25 ans, est devenue la figure de proue du mouvement pro-choix de l’Île. Mère d’un enfant dont elle a la garde, elle s’est fait avorter en 2009 à la clinique Morgentaler de Fredericton, au Nouveau-Brunswick. Cette employée d’un comptoir de restauration a dû payer 800 dollars pour l’intervention, en plus des frais de transport et d’hébergement.

« Mon médecin de famille m’a dit abruptement que la clinique Morgentaler était ma seule option », dit Kandace Hagen. C’était faux. Charlottetown paie les IVG réalisées dans un hôpital de Halifax, en Nouvelle-Écosse (les femmes doivent cependant payer leur déplacement).

Le médecin de famille de Kandace Hagen serait-il opposé à l’avortement ? Elle lui laisse le bénéfice du doute. Beaucoup de médecins, lui a-t-on dit, ignorent l’existence de cette mesure et les démarches à entreprendre pour qu’une résidante de l’Île puisse bénéficier d’un avortement gratuit à l’hôpital.

Avant la manifestation du PRRO d’il y a deux ans, aucune information sur l’avortement ne figurait dans les sites gouvernementaux de l’Île-du-Prince-Édouard. Le ministère de la Santé a depuis mis en ligne des renseignements de base, dont un lien vers le site du groupe pro-choix. Pas question toutefois d’offrir des IVG. Ni de rembourser les interventions en clinique privée – ce que font toutes les provinces canadiennes, sauf le Nouveau-Brunswick. Le gouvernement prône le statu quo pour éviter de rouvrir ce dossier controversé à l’Île.

Kandace Hagen ne désespère pas. Son groupe a donné l’hiver dernier une séance d’information sur l’avortement dans une école secondaire. Le PRRO cherche maintenant un médecin qui acceptera de pratiquer des IVG dans la province.

Militante pro-vie convaincue, Ann Marie Tomlins promet de tout faire pour l’en empêcher et préserver ce « sanctuaire de la vie » qu’est l’Île-du-Prince-Édouard. « S’ils trouvent un médecin, soyez certaine que je serai devant la clinique ou l’hôpital, avec ma pancarte, le jour de l’ouverture ! »