Banales et extraordinaires

« Dans ce vent qui souffle en faveur de la nécessaire diversité des voix, la première en importance est la voix paritaire des femmes, de toutes les femmes. »

Photo : Daphné Caron

Drôle d’époque. Longtemps, on a eu l’impression que les choses bougeaient à la vitesse de l’escargot, que tout était immobile et prévisible. Puis, d’un coup sec, ça débloque. Les paradigmes changent.

C’est en tout cas le sentiment que donne ce qui se passe au Québec — comme dans d’autres sociétés occidentales — depuis quelque temps. De façon souterraine, les plaques tectoniques ont bougé lentement, avec obstination. Et un bon matin, on s’est levé et on s’est dit que le paysage avait beaucoup changé pendant la nuit !

Au Québec, ce bouleversement des perspectives a touché deux fronts fondamentaux, ce qui le rend particulièrement excitant pour les uns et si insécurisant pour les autres : le nationalisme et les femmes.

L’idée d’une éventuelle indépendance nationale a été de facto, sans cris ni drames existentiels, reléguée à un imaginaire folklorique par l’élection de la CAQ. Même les penseurs de la cause indépendantiste reconsidèrent, un peu tristes mais résolus, le nationalisme québécois sous d’autres termes. Cela représente un changement majeur dans ce qui a constitué l’articulation même du Québec pendant 50 ans.

L’autre axe de « révolution » concerne les femmes. Dans la foulée du mouvement #moiaussi, elles sont passées à une tout autre perception d’elles-mêmes. Malgré les progrès indiscutables qu’ont amenés 50 ans de féminisme, ce mouvement fut un choc, un catalyseur. Désormais, plus jamais les sévices, la violence, la subordination ne seront tolérables. Ce qui ne signifie pas qu’ils n’existent plus, que les tribunaux fonctionnent dans les cas de violences sexuelles ou que les inégalités de rémunération ont disparu, mais un pas qualitatif a été franchi.

Nous sortons, au Québec, d’une dynamique paralysante. Nous avons l’occasion d’écrire une nouvelle page de notre récit national et social. Et les femmes en seront coauteures.

Les femmes, au Québec, se VOIENT maintenant collectivement comme les égales des hommes. Cette perception est à quelques encablures en avance sur les faits. Car il reste du travail à faire. Sur le plan économique, afin que les salaires féminins rejoignent ceux des hommes. Sur le front des relations interpersonnelles et familiales, où la charge mentale est injustement distribuée, et dans la vie politique, qui est un symbole de la place des femmes dans l’espace public en démocratie.

Les femmes ont investi la vie politique québécoise et canadienne, tous partis confondus ; c’est visible à l’œil nu. Justin Trudeau s’est vanté de diriger un gouvernement féministe. Le Canada a eu une femme première ministre (non élue), Kim Campbell, en 1993. Au Québec, ce fut Pauline Marois, en 2012. En 2013, six femmes dirigeaient des provinces ou territoires. Actuellement, beaucoup de municipalités québécoises, dont Montréal, sont dirigées par des femmes. Mais si nous avons bien intégré l’image d’une femme chef politique, en pratique, tout cela demeure fragile.

En fait, la vraie victoire du féminisme surviendra lorsque nous élirons une deuxième ou une troisième première ministre ou mairesse, et que la chose sera devenue banale.

Voilà pourquoi les courses à la direction des deux partis au Québec seront intéressantes à surveiller. Combien de femmes se présenteront ? Combien seront élues ? L’une d’entre elles deviendra-t-elle un jour première ministre ? Pour en arriver à cette hypothèse, il faut beaucoup de députées. C’est pourquoi la question des quotas revient inlassablement. Cette incitation pourrait amener les femmes à s’impliquer davantage en politique et faire que ça n’étonne plus personne de voir une femme aux plus hautes fonctions. Et que ces femmes ne soient pas des superwomen caricaturales et épuisées, mais aussi ordinaires et familières que leurs confrères.

La société devra s’adapter à cette vision. Toutefois, les femmes devront faire encore un pas. Si les années 1980-1990 valorisaient cette idée de battante inépuisable parfaitement culpabilisante pour la majorité des femmes, un certain féminisme verse ces années-ci dans l’exact contraire. Il définit les femmes comme victimes du système, les enferme dans des cases raciales, de sexe, les réduit à leurs caractéristiques les plus particulières déployées comme des étendards. Elles auraient pourtant tout à gagner à s’unir, à devenir « banalement » 50 % du pouvoir plutôt que d’être enfermées dans ce qui les isole.

Ce grand réajustement de l’histoire est insécurisant, mais il est une chance. Un appel d’air. Dans les sociétés occidentales, le pouvoir est en train de se redéfinir. Il y a certes une attirance vers le populisme, vers des solutions simples aux problèmes complexes. Mais il y a aussi beaucoup de possibilités inspirantes. Nous sortons, au Québec, d’une dynamique paralysante. Nous avons l’occasion d’écrire une nouvelle page de notre récit national et social. Et les femmes en seront coauteures.

Dans ce vent qui souffle en faveur de la nécessaire diversité des voix, la première en importance est la voix paritaire des femmes, de toutes les femmes. Unies, banales. C’est en cela, dans cette force et cette « ordinaireté », que les femmes seront extraordinaires.

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3 commentaires
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Je m’attendais suite à ce billet… à voir un flot de commentatrices prendre d’assaut l’espace virtuel qui leur était à « elles-z’aussi » paritairement réservé. Pourtant, jusqu’à présent, il semblerait qu’il n’en soit rien.

Se peut-il que cette nouvelle dynamique encensée par l’auteure de cette chronique, ait autant de griffes que n’en aurait comme disent les Chinois : « un tigre de papier » ?

Pour obtenir de réels et perceptibles résultats, il faut travailler en profondeur, dans l’ombre et mener un combat de tous les instants. Je ne suis pas certain que la société ait changé aussi vite que cela. Avec toutes formes de banalisation, vient la lassitude généralement, puis c’est la médiocrité de la civilisation qui s’impose, juste précédent sa prochaine extinction.

Je conjecture que nous devrions identifier ce qui a de la valeur dans l’humain. Mettre l’espèce au centre de tous développements. Prendre conscience que nous ne sommes finalement que le produit de transferts imparfaits. Savoir si nous nous définissons encore par rapport à notre sexe seulement ou plutôt en apprivoisant ce que nous sommes réellement.

Tant que des femmes seront subordonnées à des religions qui leurs dictent comment vivre, s’habiller, manger ,ne peuvent penser comme vous et nous.

Mme Bazzo, l’Amérique bouge tout en demeurant à la même place avec ou sans femme au pouvoir car comme l’a décrit Tocqueville, le despotisme nouveau submerge notre société.

Les démocraties peuvent donner naissance à un despotisme d’un type nouveau, que Tocqueville décrit en un texte célèbre. Il s’agirait d’un despotisme « doux », (les chefs étant non des « tyrans », mais des « tuteurs ») mais bien plus étendu que dans le cas d’un despotisme classique, puisqu’il interviendrait dans tous les domaines de la vie des citoyens, comme on vient de le voir.

La chose est si nouvelle qu’il faudrait trouver de nouveaux mots, ou mieux la décrire :

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes et «de femmes» semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme.

Tocqueville se réfère à leur individualisme : Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et amis forment pour lui toute l’espèce humaine .

L’Etat forme le seul lien entre eux : Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux.

Cet Etat a un rapport aux citoyens qui évoque celui qu’a un père avec ses enfants. Mais la comparaison a ses limites : Il ressemblerait à la puissance paternelle si comme elle il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche au contraire qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance : il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir.