Batailles de mots

Le vocabulaire des combats sociaux se construit autour de mots qui font polémique, comme « woke », « racisé » ou « féminazi ». Les linguistes qui en suivent l’évolution font des constats étonnants.

Montage L'actualité

Certains en ont jusque-là des querelles de mots autour de notions comme « racisme systémique », « inconduite sexuelle », « racisé » ou « Premières Nations », en passant par « minorités visibles ». D’autres ne s’en tannent pas. Même que des linguistes ont eu l’idée de s’offrir la totale : un colloque intitulé Regards de linguistes sur les mots polémiques. Et c’est dans la perspective de voir les « meilleures reprises » de ces grandes polémiques que j’ai assisté à l’événement, qui se tenait les 3 et 4 mai dans le cadre du congrès de l’Acfas.

Convenons-en : il peut paraître casse-gueule de réunir dans un même colloque des sujets aussi variés, et d’y ajouter des débats sur « populisme », « woke », « Indien » ou « Autochtone » saupoudrés de querelles grammaticales sur l’écriture inclusive et le « genre » du français. En apparence, aucun lien.

Or, les deux organisatrices en résument parfaitement le point commun.  « Même pour les enjeux sociaux non linguistiques, la langue est toujours le premier champ de bataille », dit Geneviève Bernard Barbeau, professeure au Département de lettres et communication sociale à l’Université du Québec à Trois-Rivières. « Or, on demande rarement l’avis des linguistes à chaud, quand le débat est en cours », complète sa collègue Nadine Vincent, professeure adjointe au Département de communication de l’Université de Sherbrooke.

Qui choisit les mots utilisés ?

Les mots suscitent des bagarres passionnées pour une raison bien simple. Albert Camus disait : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur de ce monde. » Alors, quand il s’agit de bien nommer les choses, la charge émotive monte vite, parce que les mots sont un enjeu de pouvoir. Qui nomme qui, ou quoi ? Comme l’histoire est écrite par les vainqueurs, la première bataille se livre sur le champ symbolique.

Cas types : ceux que les Européens ont longtemps désignés par les mots « Sauvages », « Indiens » ou « Amérindiens » se revendiquent désormais comme « Autochtones » ou « Premières Nations », forçant la révision des lois et des manuels. Dans le même ordre d’idées, les « Montagnais » et les « Hurons » d’hier sont devenus les « Innus » et « Wendats » d’aujourd’hui.

En tant que journaliste — et donc à la fois prescripteur du langage, artisan et participant aux polémiques —, j’ai trouvé passionnant de voir des linguistes ouvrir le capot et regarder ce qui se passe dans une controverse sur un mot.

La linguistique est une science, et les linguistes ont élaboré un vocabulaire varié et assez pointu pour interpréter une situation et comprendre la partie qui se joue. Par exemple, si tant de gens ont dit « le COVID » au lieu de « la », c’est parce qu’au début de la crise sanitaire, l’on confondait le virus et la maladie. Un linguiste y voit tout de suite une « métonymie ». Cela consiste à exprimer un sens à l’aide d’un mot qui a un autre sens, comme dans l’expression « boire un verre ». « La métonymie est un ressort bien connu du changement sémantique », explique Marie Steffens, professeure aux universités d’Utrecht et de Liège. Elle a d’ailleurs repéré un troisième sens accolé au mot « COVID », celui de « crise sanitaire », comme dans les locutions très courantes « pendant la COVID » ou « après la COVID ».

Je trouve très utile de pouvoir observer une polémique en décrivant le procédé rhétorique ou linguistique en cause. Par exemple, lorsque la presse s’est attaquée aux « inconduites sexuelles » des Salvail et Rozon, l’usage du terme a suscité une grosse polémique sur les réseaux sociaux. Certains accusaient les médias d’édulcorer la situation, d’autres n’y voyaient aucun problème. Or, un linguiste constate tout de suite que le débat se résume à une opposition entre « hyperonymie » et « hiérarchisation ». L’hyperonymie, c’est recourir à un terme générique, comme « animal » au lieu de « cheval ». Dans cette logique, l’inconduite sexuelle peut désigner un regard insistant, des attouchements, du harcèlement ou un viol. Mais dans une logique de « hiérarchisation », l’inconduite reflète un échelon nettement plus bénin que le harcèlement ou le viol.

Pour des journalistes qui ont pour tâche de rapporter ce genre de discussion, la maîtrise des concepts en cause me paraît essentielle, surtout quand le dictionnaire n’est pas la meilleure aide, notamment lorsqu’il s’agit de mots nouveaux, mal définis ou auxquels on donne un sens inédit, comme « racisé », « woke » ou « inconduite ».

Des chiffres et des dates

En tant que scientifiques, les linguistes ont certes leur vocabulaire, mais ils recherchent avant tout les faits, c’est-à-dire les données et les statistiques qui peuvent jeter un éclairage différent sur ce qui se passe.

Pour « inconduite sexuelle », par exemple, Véronique Durocher, étudiante de doctorat à l’Université du Québec à Trois-Rivières, a effectivement noté que l’usage avait explosé en 2017-2108 autour des affaires Salvail et Rozon, mais elle en a relevé la première instance 28 ans plus tôt, soit en 1989. Bien avant #moiaussi, le terme s’était déjà installé avec plus de 300 occurrences sur Eureka en 2015 et autant l’année suivante. « Il est donc faux, explique-t-elle, de prétendre que c’est une expression que les journalistes viennent juste d’inventer. » Idem pour la notion de « racisme systémique », qui a fait son apparition en 1991. Elle s’installait dans l’usage depuis quatre ans lorsque l’affaire Joyce Echaquan a provoqué une montée soudaine de son utilisation, en 2020, avec 1 735 occurrences.

Lors de la présentation sur le terme « féminazi », j’ai été fasciné par l’utilisation qu’a faite Albin Wagener, de l’Université Rennes 2, des outils d’échantillonnage et de mesure en ligne comme Media Cloud, Facepager, Iramuteq et Tropes. Ceux-ci permettent de scruter de très gros échantillons. C’est ainsi que grâce à Media Cloud, il a pu démontrer que ce mot, un épouvantail populaire du côté de l’extrême droite, est plus associé au rejet du « militantisme » que du « féminisme ». Avec Iramuteq, qui analyse les « réseaux de sens », « féminazi » est plutôt lié au concept de « sorcière », et l’invocation du terme s’apparente à un esprit de chasse aux sorcières. 

Je ne serais d’ailleurs pas surpris que ces outils, qui se répandent très rapidement, révolutionnent le travail des linguistes. C’est certainement la seule manière d’examiner les « technodiscours » sur Twitter, Facebook ou Instagram, dont l’influence est énorme dans nos polémiques actuelles. Pour appuyer son travail sur l’inconduite sexuelle, Véronique Durocher a également analysé 3 000 commentaires sur Facebook, en plus d’explorer son usage journalistique sur Eureka.

Les linguistes aiment bien asseoir leur jugement sur un bon échantillonnage, aussi gros que possible — pour en sortir parfois une perle. Ann-Sophie Boily, étudiante en maîtrise à l’Université du Québec à Chicoutimi, s’est intéressée au concept de « réconciliation » qui gouverne actuellement les relations entre les Autochtones et Ottawa. Elle a épluché le vocabulaire employé dans les 132 pages (14 000 mots) en français des débats sur la Loi sur les langues autochtones. Même si la réconciliation en était l’un des buts, la linguiste s’est étonnée de n’avoir relevé que 22 apparitions du mot « réconciliation », soit 0,16 % du corpus. A-t-on voulu noyer le poisson ? Remarquez que c’était pire en anglais, avec seulement 0,1 % d’occurrences — autre débat ! Quoi qu’il en soit, il est plutôt intéressant que dans une discussion sur la réconciliation, on en parle finalement si peu. 

Le droit et la loi jouent un drôle de rôle dans les polémiques sur les mots. Même si le droit a le pouvoir de changer bien des choses, il semble plutôt conservateur sur le plan du langage. L’exemple le plus probant est venu de Mireille Elchacar, professeure à la TÉLUQ. Elle a montré que malgré le fait que le terme « Autochtone » est introduit dans le langage des traités depuis 1909 et l’expression « Premières Nations » depuis 1999, le mot « Indien » se maintient du fait qu’il subsiste dans l’intitulé de lois et de programmes, comme « Loi sur les Indiens », divers règlements, et l’ancien nom du ministère.

Mais quant à savoir si l’on pourra encore longtemps faire la « file indienne » et « s’asseoir en Indien » pour profiter de « l’été indien », le débat est déjà commencé.

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Dans un monde complètement maboule, on chercherait à changer la signification de tous les mots qui ont un sens. On chercherait à les expurger de tout sens négatif ou dérangeants dans l’esprit des supra-puristes qui s’acharnent à vider chaque mot ou expression de tout ce qu’ils contiennent de possiblement toxique pour qu’à la fin ces mots et expressions ne veuillent plus rien dire.
C’est ainsi qu’on veut lessiver l’histoire pour la rendre plus acceptable, même si irréaliste. Ce qui revient à dire ce que je dis depuis longtemps; ¨À force de vouloir être transparants, on devient invisible¨.
Je ne voudrais pas me voir à la place de mes enfants et petits-enfants, un véritable ¨nid de coucous¨ (ou maison de fous comme dans Astérix) où la raison n’a plus de raison d’être.

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Ce que je ne comprends pas c’est pourquoi on n’a plus le droit de dire aveugle, sourd, handicapé – j’aimerais bien qu’on m’explique cela?

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Vous avez ¨crissement raison¨. Je suis ¨vieux¨ et je n’en ai pas honte… tout le monde y passe. Personne ne peut rester à 15-20-40 ans. J’ai un petit pénis, une grande queule, je suis chauve, je ne bande plus, je n’ai plus de dents, je suis endetté, je fume un joint à l’occasion… ! Pis après ???
Un sourd est un sourd… un aveugle est un aveugle … un noir est un noir… un blanc est un blanc… un handicapé est un handicapé…
On peut-tu (peut-on) en finir avec les minorités des minorités ???
J’en ai ras le bol des ces ¨représentants de minorités¨ qui n’en sont absolument pas et qui gueulent comme des cratères (vipères) leur larve (venin) .
La majorité des gens, nouveaux immigrants ou anciens arrivants, sont venus ici pour se faire une nouvelle vie … laissons leur donc la chance de s’adapter à leur nouveau monde et accueillons les comme on voudrait être accueillis dans d’autres pays… (ce qui n’est pas nécessairement pas le cas dans bien des pays réfractaires à notre culture). Mais cou-donc, rien n’est parfait. Faisons donc avec… !
Je me fouts intensément de tous ces intellectuels qui prêchent en faveur de ce qu’ils ne comprennent absolument pas.
Alors, vive tous ces gens qui forment notre peuple… aveugles, nains, handicapés, noirs, jaunes, bleus, violets, etc. Ceux qui veulent vivre avec nous, comme nous… la porte est ouverte.
Voila, ma montée de lait est terminée… ça fait du bien.

Les langues évoluent avec le temps. Le français est issu du latin et de langues locales et a emprunté à plusieurs autres langues. On nomme les choses selon les connaissances du temps et parce que Cristobal Colón se croyait en Inde suite à une « erreur de navigation » on a appelé les « locaux » des Indiens. S’Il s’était cru en Chine on les aurait appelés les Chinois.

Quand les « blancs » ont eu les premiers contacts avec les Inuits on les a appelés Eskimos parce que c’est la façon qu’ils étaient nommés par d’autres peuples et qu’on ne comprenait pas leur langue. Maintenant on sait qu’ils sont des Inuits. Les Français avaient aussi l’habitude de nommer les gens selon leur culture et nous avons eu les Montagnais qui en fait étaient des Innus.

Les langues autochtones n’échappent pas à cette habitude et quand les premières motoneiges sont arrivées dans l’Arctique canadien c’étaient des Skidoos et les Inuits les ont nommés « sikitu » et les blancs des quallunaat qui veut dire « gros sourcils » parce que les premiers étaient des chasseurs de baleines écossais qui avaient des gros sourcils par rapport aux Inuits.

C’est bien intéressant de regarder la sémantique et de voir l’évolution des rapports entre les gens dans une langue.

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