Bâtir l’intelligence artificielle sur le dos des réfugiés

Des fonctionnalités que vous utilisez tous les jours avec votre téléphone intelligent ont peut-être été créées grâce au dur labeur de travailleurs dans des camps de réfugiés.

Le camp de réfugiées Shatila, à Beirut, au Liban. (Photo : Muhammed Ali Akman / Anadolu Agency / Getty Images)

Entraîner des modèles d’intelligence artificielle requiert beaucoup de données. Pour qu’une voiture autonome puisse reconnaître un arrêt, par exemple, des humains ont identifié des milliers de panneaux dans des heures et des heures de vidéos filmées par des caméras montées sur des véhicules. Un travail de moine, où les clics se suivent et se ressemblent, souvent effectué par des travailleurs payés aussi peu qu’un sou la tâche, sans sécurité d’emploi et sans possibilité d’avancement.

Ce phénomène, le microtravail, existe depuis plus d’une dizaine d’années. Des millions de personnes dans le monde s’installent quotidiennement devant un ordinateur pour réaliser de telles tâches. Souvent dans des pays en développement comme l’Inde, mais aussi au Canada et aux États-Unis, où ils seraient plus de 20 millions, selon le Pew Research Center. L’auteur de ces lignes a même déjà rejoint les rangs de ce cheap labor de l’intelligence artificielle pour un billet.

Dans son livre Work Without the Worker : Labour in the Age of Platform Capitalism, le chercheur britannique Phil Jones dépeint toutefois un aspect moins connu de ce concept : le ciblage de camps de réfugiés par des fournisseurs de microtravail, généralement des sous-traitants d’entreprises technos, et par des organisations comme la Banque mondiale, en partenariat avec ces fournisseurs.

« Beaucoup de camps sont ciblés par des programmes de microtravail, comme le camp Dadaab, au Kenya, et le camp Chatila, au Liban », note en entrevue avec L’actualité Phil Jones, chercheur à Autonomy, un groupe de réflexion progressiste britannique qui s’intéresse à l’avenir du travail et au développement économique.

Pour Phil Jones, il existe une différence importante entre un réfugié dans un camp et quelqu’un qui choisit d’effectuer un tel travail de chez lui : pour les réfugiés, se joindre aux microtravailleurs n’est pas un choix. « Si tu vis dans un camp où il y a du microtravail, c’est souvent ta seule option pour gagner ta vie », souligne-t-il.

Le réfugié travaille alors pour une entreprise qui lui envoie des tâches à accomplir, comme indiquer sur une carte des zones où un drone autonome pourrait atterrir ou transcrire les informations contenues sur des reçus de caisse. Habituellement, le microtravailleur ignore qui est le client qui bénéficie de son labeur.

Les efforts pour recruter des microtravailleurs parmi les populations les plus démunies sont souvent présentés comme quelque chose de positif. Une façon de gagner de l’argent dans des régions où l’emploi se fait rare, plutôt que de seulement profiter de l’aide humanitaire. Des formations sont même parfois offertes aux microtravailleurs afin de leur permettre d’espérer avancer dans leur carrière. Pour Phil Jones, c’est de la poudre aux yeux. « Ces organisations savent que les travailleurs dans le bidonville de Kibera, à Nairobi, ou dans ceux de Calcutta ne sont pas en position de protester contre leurs conditions », rappelle-t-il.

« Le microtravail ne comporte aucun droit, aucune sécurité ni aucune routine, et il paie une pitance — juste assez pour garder une personne en vie, mais en même temps socialement paralysée », résume le chercheur dans son livre.

Malheureusement, même pour les plus optimistes qui croient que le microtravail peut être fait dans des conditions respectables, il est actuellement très difficile, voire impossible, de savoir comment ont été traitées les données utilisées pour créer les algorithmes avec lesquels ils interagissent tous les jours.

Work Without the Worker : Labour in the Age of Platform Capitalism sera lancé au Canada le 5 octobre.

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Je ne vois rien de mal au micro travail. Je ne vois rien de mal à ce qu’il n’y ait pas de sécurité d’emploi, ni, d’avancement. Je ne vois que du bien à tout ça. À la seule condition que les gens ne soient pas physiquement forcés de le faire. S’ils sont libres, pour moi, c’est correct …

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