Beautés non désespérées

« Naturelle, à mon goût », chante Ferland. Il est bien servi : 9 femmes sur 10 jurent ne jamais avoir eu recours à la chirurgie esthétique. Authentiques, les Québécoises, ou cachottières ?


Photo de Marie-Reine Mattera

Dans les cliniques des plasticiens, ça ne dérougit pas. Ainsi, chez le D r Gaston Schwarz, qui tient bureau sur la chic avenue du Docteur-Penfield, à Montréal, il faut attendre de six mois à un an pour obtenir un rendez-vous. Pourtant, plus de 9 Québécoises sur 10 disent n’avoir jamais fait appel aux talents de ces spécialistes !

Oh ! il y a bien l’intérêt récent des hommes pour ces petits coups de pouce donnés à la nature — ils forment près de 10 % de la clientèle du D r Schwarz, proportion à peu près semblable à celle que l’on observe aux États-Unis. Mais ça ne suffit pas à expliquer les listes d’attente dans les cabinets des plasticiens !

« Ce qui a le plus changé, c’est la démocratisation de la chirurgie, observe le D r Schwarz. Ce n’est plus seulement l’affaire des femmes aisées. » Même son de cloche du côté du D r Éric Bensimon, qui pratique sur le Plateau-Mont-Royal, ou de la D re Lucie Duclos, dont le cabinet est situé dans le quartier Rosemont. Dans ces deux dernières cliniques, les femmes « de la classe moyenne » forment la majorité de la clientèle. Et elles n’hésitent pas à recourir au crédit.

En fait, les cartes sont acceptées partout. Des patientes choisissent de faire affaire avec des sociétés de crédit spécialisées, comme Medicard ou Credit medical (voir L’actualité, 15 avr. 2008).

Si on en croit les femmes interrogées par CROP, les plasticiens ont intérêt à profiter de la manne. Parmi celles qui disent n’avoir jamais eu recours à leurs services, 93 % assurent qu’il est peu probable — ou même pas du tout probable — que ça arrive un jour…

Impossible de savoir combien sont bel et bien passées sous le bistouri du plasticien : contrairement aux États-Unis, le Canada ne tient pas de statistiques sur le sujet. Mais qu’une Québécoise sur dix l’admette sans ambages, c’est déjà beaucoup, diront certains. Et de l’avis des chirurgiens rencontrés, les « vrais » chiffres sont probablement un peu plus élevés.

Chez les adolescentes, la rhinoplastie (chirurgie du nez) est la plus populaire. Au début de la vingtaine, on consulte pour une augmentation mammaire. Le remodelage des seins, la liposuccion et le resserrement de l’abdomen se pratiquent souvent chez les femmes qui ont porté des enfants. On s’attaque au visage une fois la cinquantaine sonnée. En 35 ans de pratique, le D r Schwarz a vu des femmes se taper tout l’éventail. Mais la majorité ne subissent qu’une ou deux interventions.

Quant aux hommes québécois, ils font surtout modifier leur nez, ont recours à la liposuccion et à la chirurgie des paupières. En cela, ils sont bien semblables aux Américains, disent les spécialistes rencontrés.

Lise Ravary, rédactrice en chef du magazine Châtelaine, croit que les Québécoises apprécient la beauté, mais de façon terre à terre, sans exagération. « Nos lectrices veulent se voir telles qu’elles sont. Une image sublimée d’un corps de femme, ça ne marche pas au Québec. »

Bien qu’ils disent rouler à fond la caisse, les plasticiens lui donnent en partie raison. Parmi leurs patientes, rares sont celles qui veulent une poitrine à la Julie Couillard. Les femmes, dans la grande majorité des cas, ne veulent pas changer leur apparence. Elles veulent l’améliorer discrètement, lui donner un coup d’éclat. « Ma pratique serait probablement différente si j’exerçais aux États-Unis, déclare le D r Bensimon. Je pense qu’on m’en demanderait un peu plus. »

Les Américains ont largement adopté le modèle de la grande pulpeuse aux dents blanches. « Regardez les présentatrices de CNN, on dirait des mannequins ! », fait remarquer Sophie Thibault, chef d’antenne au TVA 22 h. Cette dernière croit que les Québécois tiennent à ce que la chef d’antenne soit physiquement impeccable. Sans être trop belle, ce qui mettrait en doute sa crédibilité.

Céline Galipeau, qui affrontera Sophie Thibault au Téléjournal de Radio-Canada à partir de janvier 2009, a dit lors de sa nomination que le grand défi pour les femmes des médias était de pouvoir vieillir devant le public sans recourir au Botox. Sophie Thibault ne s’inquiète pas outre mesure. Elle pense qu’au final c’est la compétence qui primera. Sans fermer définitivement la porte au coup de pouce des plasticiens. « On verra. »