Buffet de langues à volonté

LangFest, qui se déroule la fin de semaine prochaine à l’Université de Montréal, participe à un récit collectif qui commence à émerger, mais qui a été trop longtemps occulté. Pour toutes sortes de raisons, les Québécois sont porteurs d’un bilinguisme non assumé qu’ils ont choisi de ne pas vanter. 

Photo : iStockPhoto

Quel est le point commun entre le breton, le klingon, le coréen, le mandarin, l’ojibwé et le français et l’anglais ? Réponse : LangFest 2019. Ce festival montréalais, qui en est à sa quatrième édition et qui se tiendra à l’Université de Montréal du 23 au 25 août, s’adresse aux passionnés des langues qui se rêvent en polyglottes ou que les langues fascinent, tout simplement.

Les langues — toutes les langues — m’ont toujours fasciné pour l’univers qu’elles ouvrent à la découverte. Je ne suis pas un foodie et les festivals de cuisine de rue m’insupportent, mais un buffet des 6000 langues du monde ? J’en suis !

J’ai toujours cru qu’il est impossible de régler les problèmes du français, quels qu’ils soient, en ne considérant que le français. C’est en apprenant l’anglais que j’ai appris que le français n’était pas la seule langue avec une orthographe impossible. C’est grâce à l’espagnol que j’ai compris à quoi sert le subjonctif. L’allemand m’a fait mieux comprendre la logique du langage. Et avec l’arabe, j’ai compris ce que c’était que l’écriture. LangFest, c’est comme une paire de lunettes sur la myopie linguistique.

À bien considérer le programme du LangFest, je m’en voudrais de rater la présentation de David Kirsipuu, un Québéco-Estonien passionné de langues africaines qui viendra donner un cours sur le xhosa, la fameuse langue à claquement d’Afrique du Sud. Et aussi Marc Pomerleau, traductologue et chargé de cours à l’Université de Montréal, qui fera une présentation sur l’intercompréhension entre les langues latines. Et la linguiste montréalaise Gretchen McCulloch, qui fait actuellement un tabac avec son nouveau livre Because Internet, discutera des nouvelles règles du langage.

Des gens très parlables

Il n’est pas nécessaire de parler quatre, six ou huit langues pour participer à LangFest. Si vous êtes simplement curieux, vous y serez comme un poisson dans l’eau. Parmi les 400 participants, on croise surtout des « lingues » ordinaires (bilingues ou trilingues normaux, dans mon genre), et seulement quelques rares hyperpolyglottes parlant 12, 15 ou 20 langues.

Les trois fondateurs, Nicolas Viau, Joey Perugino et Tetsu Yung, se situent dans le milieu : ce sont des polyglottes parfaitement normaux, en ce sens qu’ils ont autre chose à faire dans la vie, étant respectivement biologiste, physicien et gestionnaire. Nicolas et Joey parlent chacun quatre ou cinq langues et deux autres de manière plus rudimentaires. Tetsu, lui, est le vrai hyperpolyglotte du trio : il maîtrise le français, l’anglais, le mandarin, le japonais et l’espagnol, mais il baragouine aussi en taïwanais, en hakka, en italien, en allemand et en portugais. Des types parlables, quoi !

Enfants de la loi 101, les trois fondateurs se sont rencontrés pour la première fois à New York en 2015, à l’occasion de la Polyglot Conference, première et unique fois où ce congrès européen se réunissait de ce côté-ci de l’Atlantique. Tous les trois en sont revenus amis et animés par la folle idée de créer leur propre conférence dès l’année suivante. La première édition, en 2016, s’est déroulée sous le nom de Polyglot Symposium, mais les organisateurs ont opté pour LangFest dès la deuxième année, car ils voulaient s’adresser à un public plus large. « L’idée de polyglotte intimide certaines personnes », m’a expliqué Nicolas Viaux.

Ville-langues

Ce petit événement, qui se déroulera dans quelques salles à l’Université de Montréal, est tenu à bout de bras par ses organisateurs bénévoles soutenus par une demi-douzaine de commanditaires. J’espère que les pouvoirs publics vont se réveiller et lui trouveront des fonds. Un festival des langues, cela vaut bien un festival de la Poutine, des Mongolfières ou de la Galette de sarrasin.

Après tout, LangFest, c’est la quintessence de ce que nous sommes réellement. Montréal est la métropole d’une société qui se définit par sa langue — quoique, à mon avis, il faudrait dire : « ses langues ». J’ai beau chercher et je ne trouve pas d’autres exemples d’une grande ville où sont solidement implantées les deux principales langues internationales, qui s’y déploient en un contact quotidien, dans presque toutes les sphères de l’activité humaine. À l’échelle du continent, il n’y a pas de société plus bilingue, voire trilingue, que le Québec.

Si les économistes s’en donnaient la peine, ils découvriraient sans doute que les langues sont la principale richesse naturelle du Québec, et plus particulièrement de Montréal. Le Québec n’est pas le pétrole, mais il a le français, il a l’anglais, et d’autres langues encore — et plus qu’ailleurs sur le continent.

Selon Statistique Canada, Montréal compte 21 % de trilingues — le double de Toronto ou de Vancouver. Ce qui est facile à expliquer : il est plus facile d’arriver au trilinguisme quand presque la moitié de la population québécoise est déjà bilingue. Bref, Montréal est la seule métropole authentiquement bilingue d’un pays qui se voudrait bilingue, du moins officiellement.

En fait, LangFest participe à un récit collectif qui commence à émerger, mais qui a été trop longtemps occulté. Pour toutes sortes de raisons, les Québécois sont porteurs d’un bilinguisme non assumé qu’ils ont choisi de ne pas vanter. Tout le contraire de Toronto, qui est essentiellement une monoculture malgré ses prétentions multiculturalistes.

Ces cachotteries linguistiques vont très loin. HEC est déjà une des rares universités dans le monde à offrir un programme trilingue. J’ai toujours trouvé bizarre qu’aucune université montréalaise ne tienne de statistiques quant aux langues parlées par ses étudiants et ses professeurs — un point aveugle absolument étonnant pour des établissements de haut savoir au milieu de la ville la plus trilingue du pays, voire du continent. C’est comme si l’on ne voulait pas savoir quelles langues on parle. Il faut le faire, non ? Le recteur de l’Université de Montréal, Guy Breton, à qui j’en avais parlé, m’a répondu un jour que c’est un sondage difficile à faire, mais plus j’y réfléchis, moins je comprends en quoi c’est difficile au juste. J’espère que l’université hôtesse de l’événement prendra l’initiative de tenir ce recensement : les surprises seront nombreuses.

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2 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Bonjour Monsieur Nadeau. J’exerce la profession de traducteur (de l’anglais vers le français), mais j’ignorais même l’existence du LangFest. Très intéressant! Existe-t-il un site Web pour en savoir plus à ce sujet?

Par ailleurs, quand vous affirmez que « Montréal est la seule métropole authentiquement bilingue d’un pays qui se voudrait bilingue, du moins officiellement », vous avez parfaitement raison. J’irais même jusqu’à dire que si le Canada est officiellement bilingue, c’est justement parce qu’un premier ministre montréalais (Trudeau père) a cru pouvoir régler la question linguistique canadienne en tentant d’étendre, d’un océan à l’autre, la réalité linguistique d’une ville où il est né et a grandi.

Au plaisir de vous lire de nouveau!