Bye-bye 2006!

Les Américains ont envoyé un message à Bush, Zidane a donné son coup de boule, le prix du pétrole a explosé, le Québec est devenu officiellement une nation… À suivre.

Ce fut une année bruyante et tumultueuse, pendant laquelle on s’est allègrement chicanés, dénoncés, tapé dessus, tiré dessus. Mais il n’y a pas eu de grosses catastrophes, typhons d’enfer, tsunamis de cauchemars, pas de nouvelle guerre mondiale, que de vieux conflits qui durent — et aucun nouveau George Bush ne fut élu. Alors 2006 aura surtout été l’année des grosses frayeurs. Au printemps, la grippe
aviaire était une pandémie appréhendée, puis, plus rien. La crise du pétrole nous a fait paniquer en juillet mais s’est résorbée en octobre. À l’automne, on angoissait plutôt
sur la fonte de la calotte polaire. On a passé l’année à se dire : ça y est, tout fout le camp. Mais ça n’y était pas. L’année 2006 est peut-être de celles qu’on comprendra mieux
plus tard — une année charnière, une période de transition peut-être? — ou alors on l’aura oubliée à la fonte des neiges.

Dans ce tohu-bohu, un grand moment de communion universelle : au milieu de l’été, le centre de l’univers était le stade de foot de Berlin, et un milliard de paires d’yeux étaient braqués sur l’idole aux baskets dorées. Et le Zizou qui donne un coup de boule à Materazzi et se fait vider de la finale! Tout 2006 était symbolisé dans ce moment magique, un instant d’une extrême intensité, qui se termine en queue de poisson.

Parlant de grandes communions mondiales, on a déjà presque oublié les Jeux olympiques de Turin — où «nos» hockeyeurs se sont fait planter. La patineuse Cindy Klassen fut la meilleure Canadienne (cinq médailles), mais elle peut fréquenter son Tim Hortons tranquille, la gloire passe si vite de nos jours; demandez à Jacques Villeneuve…

On a commencé à mieux voir en 2006 ce qui s’est vraiment passé le 11 septembre 2001. Les électeurs américains ont admis qu’on ne gagnera jamais un affrontement armé contre l’islamisme militant. Ils l’ont dit au président Bush lors des élections de mi-mandat. Le faucon Donald Rumsfeld, architecte des déboires américains en Irak, a été viré le lendemain. La Maison-Blanche cherche une nouvelle stratégie. Le plan de George W. Bush était de démocratiser le monde arabe, parce qu’il n’est jamais arrivé que deux démocraties se déclarent la guerre. Mais cela n’a pas marché. Partout où ils le peuvent, des citoyens ont élu démocratiquement des candidats islamistes. Au Liban, le Hezbollah a provoqué la guerre cet été, de peur de voir les Palestiniens reconnaître la légitimité d’Israël. Pendant que les Américains s’enlisaient en Irak, les Canadiens ont commencé à se demander ce que leurs soldats font en Afghanistan : peut-on vaincre des talibans qui n’ont pas peur de la mort?

On écrira peut-être plus tard que c’est en 2006 que l’Occident a perdu l’initiative planétaire. Des attentats violents, des complots effarants déjoués in extremis ont tenu les services secrets sur les dents —occasionnant de sérieux dérapages, comme dans le cas du Canadien Maher Arar, dénoncé injustement par la GRC, détenu illégalement par la CIA, torturé par les Syriens, sans motif solide. Partout, l’Occident nerveux trébuche dans l’autocensure et cherche des accommodements raisonnables…

Au Canada, 2006 aura servi à mettre la table pour l’an prochain, une année d’élections anticipées à Ottawa et à Québec. Un nouveau premier ministre, Stephen Harper, conservateur et minoritaire, a été élu en partie grâce à des appuis aussi solides qu’inattendus dans la région de Québec. Les libéraux fédéraux ont aussi un nouveau chef — l’improbable Stéphane Dion, qui a coiffé les clans rivaux des Chrétien et des Martin pour conquérir le titre au congrès de décembre à Montréal.

Le chef du Parti québécois, André Boisclair, a fait son entrée à l’Assemblée nationale à l’automne. Manque de pot : six ex-premiers ministres, morts ou vifs, semblent s’être donné le mot pour lui voler la vedette. Cette semaine-là, on dévoilait la statue de
Robert-Bourassa à Québec, protestait contre l’idée de rebaptiser l’avenue du Parc à Montréal; Lucien Bouchard lançait son sermon annuel sur l’improductivité des Québécois; Jacques Parizeau et Bernard Landry voulaient le critiquer, pendant que Jean Charest se frottait les mains. La télé nous montra un André Boisclair perdu dans une foule de Libéraux applaudissant la statue d’un fédéraliste le soir de sa grande première à lui.

On a eu l’impression en 2006 que la droite, et les fédéralistes, ont commencé à renouveler leur discours — alors que la gauche, et les indépendantistes, faisaient du surplace. Stephen Harper parle toujours français en premier à Ottawa, parce que le français fut, dit-il, la première langue du Canada. Stéphane Dion a revêtu le manteau vert, et a positionné les Libéraux à la gauche des conservateurs — s’éloignant le plus possible de son ancienne marque de commerce, l’unité nationale. Jean Charest, élu il y a trois ans comme un réformiste conservateur pressé, est devenu de plus en plus tranquille, centriste, socio-démocrate et nationaliste — et sa cote a remonté un peu dans les sondages.

Le Bloc québécois ne voulait qu’embêter tout le monde à Ottawa en réclamant que le Canada reconnaisse la nation québécoise, espérant se faire dire non en prime. Quand Stephen Harper a dit «ok d’abord», le Bloc ne savait plus quoi faire. Les Québécois, qui n’avaient rien demandé, ont à peine dit merci. Les syndicats du secteur public, qui accusaient Jean Charest de vouloir détruire le Québec, sont devenus bien silencieux. Ils ont obtenu l’équité salariale pour les femmes. Québec Solidaire, le nouveau parti de gauche, fera peut-être mieux en 2007.

La question nationale était de moins en moins pressante dans les débats de la société québécoise, remplacée par la recherche d’accommodements raisonnables avec les minorités religieuses, les discussions sur la productivité ou le déclin démographique et — la cause qui rallie vraiment la jeunesse — la protection de l’environnement.

Le Québec, qui croyait, dans les années 1960, avoir confiné la religion au domaine privé, l’a vue faire un retour en force dans la sphère publique. Les sikhs peuvent porter le kirpan à l’école, des juifs hassidiques ont obtenu qu’on givre les fenêtres du YMCA de l’avenue du Parc à Montréal, des musulmans ont réclamé des lieux de prière sur les campus. Maher Arar, lui, demande 400 millions de dollars du gouvernement fédéral, pour avoir été erronément qualifié de suspect terroriste. Il exige aussi des excuses…

Très à la mode, les demandes d’excuses. On a exigé des excuses des journalistes torontoises Jan Wong et Barbara Kay, qui n’ont pas été très gentilles avec le Québec. De Michaëlle Jean, qui a dit que les Québécois ne s’intéressaient pas assez au reste du Canada. De Victor-Lévy Beaulieu, qui a traité Michel Tremblay de «trou de cul» et Guy A. Lepage de «fasciste». De Guy Fournier, qui a écrit sur les Libanais des choses qu’on ne va pas répéter ici. Mario Dumont a dit que Jean Charest devrait présenter ses excuses aux victimes de l’effondrement du viaduc de la Concorde, et aux riverains du mont Orford. On a sommé Stephen Harper de s’excuser auprès des familles des soldats morts à la guerre.

Cela nous a tenus bien occupés. Le reste du temps, semble-t-il, on discutait pour bloquer des projets. La privatisation du mont Orford, la construction d’un théâtre du Cirque du Soleil à Montréal, et certains vieux running gags comme le parachèvement de l’autoroute 30, la construction du CHUM, le changement des heures d’ouverture des commerces.

Grandes incertitudes en 2006: GM n’est plus le premier constructeur d’autos du monde. Domtar, Falconbridge, Molson, Sleeman, Intrawest, La Senza — piliers de l’identité économique canadienne — ont été achetés, fusionnés, absorbés dans des ensembles plus grands. Pluton n’est peut-être pas une vraie planète. Le prix de l’essence joue au yoyo, la planète se réchauffe, la banquise fond, le poisson disparaît, des hôpitaux sont contaminés au C. difficile. Fallait avoir le moral pour lire les journaux. Mais l’économie est demeurée en bonne santé et le taux de chômage a même vacillé — sous les 8% au Québec, pour la première fois depuis 30 ans.

Certitude absolue au Québec en 2006: Claude Blanchard est mort, Fernand Gignac aussi, Jean-Pierre Ferland non plus — mais à lire les journaux, c’était tout comme. Du solide aussi: Pierre Bruneau ancre le bulletin d’informations de TVA depuis 30 ans, toujours bon premier — hélicoptère-qui-filme-tout en prime. Virginie dépasse le cap des 1 221 épisodes. Dominique Michel écrit un livre, Serge Losique survit à un putsch et présente, sans aide, son Festival des films du monde. Pas tuables. Les cloches ont sonné pour marquer l’arrivée de Kent Nagano au pupitre de l’OSM. Gregory Charles a fait un tabac avec son nouveau disque — d’inspiration disco, et en anglais. Dominic Champagne et le Cirque du Soleil recréent les Beatles à Las Vegas. Colm Feore est devenu une vedette au Québec — mais les Canadiens anglais ont boudé Bon Cop, Bad Cop, un film pourtant bilingue et racoleur, le plus grand succès québécois pour ce qui est des recettes. Guillaume Latendresse, 19 ans, fut sacré héros national — «Gui! Gui!» — avant même d’avoir marqué son premier but.

En somme, 2006 ne fut ni si tragique ni déprimante, même si le général Jung-il, en Corée du Nord, et le président Ahmadinejad, en Iran, ont voulu relancer la course à la bombe atomique. Ce fut une année plutôt moyenne. Que dire d’autre d’une année où deux castors moyens ont remplacé Monsieur B dans les pubs de Bell? Au moins, le voisin Canadian Tire — celui qui avait une petite génératrice d’urgence, si pratique pour écouter la télé en camping — a été envoyé aux boules à mites.

Nouveautés: on y pense à deux fois avant d’utiliser un sac de plastique au marché. Les gros VUS de luxe n’ont vraiment plus la cote. Plus de gras trans pour le poulet frit Kentucky, des sandwichs végétariens chez McDo, plus de fumée dans les bars du Québec. Une poutine lite avec ça? Où s’en va le monde? En 2006, ce n’était pas toujours évident…

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