Bye-bye la résidence, bonjour la commune !

Le bingo, la danse en ligne et les parties de bridge, très peu pour eux. Les premiers baby-boomers arrivent bientôt à la retraite et n’ont pas l’intention de suivre les traces laissées par les marchettes de leurs parents ! Regard sur une révolution déjà en mouvement.

Bye-bye la résidence, bonjour la commune !
Photo : Mathieu Rivard

Ce n’est probablement pas ce qu’Alphonse Desjardins avait en tête lorsqu’il a lancé son mouvement coopé­ratif au Québec. Dans un quartier de l’île de Mont­réal, une ancienne caisse populaire vient d’être convertie en… « commune » !

Ici, pas de trips d’acide, de longues jupes à fleurs ni de sabots. Plutôt sept baby-boomers, âgés de 55 à 63 ans, respectables professionnels, dont une jeune retraitée. « C’est une « commune » des années 2000 », précise Esther Gaudreault, directrice générale d’un organisme sans but lucratif, qui a lancé l’idée il y a sept ans avec son chum, sa belle-sœur et son beau-frère. Trois amis se sont greffés à l’aventure.

« On a décidé qu’on voulait vieillir ensemble », dit Daniel, gestionnaire spécialisé en aviation, qui fait partie du groupe (dont certains membres ont requis l’anonymat pour préserver leur intimité). « Quand ils vont nous sortir d’ici, ce sera les pieds devant. » Car les amis entendent se serrer les coudes si l’un d’eux venait à tomber malade.

Dans la « commune » des années 2000, la vie en groupe sait poser ses limites. Oui aux soupers entre amis, aux corvées collectives de jardinage ou au covoiturage. Mais pas question de partager un frigo ou une salle de bains. Chacun a son appartement, comme dans un immeuble en copropriété.

Achetée en 2004, l’ancienne caisse a été éventrée pour faire place à cinq logements. Claude, cadre en télécommunications doué pour le design, a aidé chaque couple ou célibataire à concevoir l’aménagement de son appart. Daniel a déménagé son bureau sur le chantier pour superviser les travaux entre deux appels téléphoniques. Jean, avocat, lui donnait un coup de main dans ses temps libres. Les quatre filles mettaient la main à la pâte les fins de semaine. « On en a nettoyé, de la brique ! » s’esclaffe Esther Gaudreault tandis que les fous rires fusent dans sa salle à manger.

À l’été 2008, le groupe a converti le stationnement en grande terrasse, équipée d’une table réfectoire assez longue pour accueillir les enfants, les amis, les amoureux. Il reste maintenant à transformer le sous-sol commun en cinéma maison.

Quand elle s’est adressée aux caisses Desjardins pour obtenir un emprunt, la bande a constaté que son projet ne correspondait à aucune case sur les formulaires. Mais elle a persévéré : tout pour ne pas finir dans l’un de ces complexes pour retraités actifs dont les dépliants promotionnels affichent des slogans du genre « Le meilleur est à venir ». « Le salon de coiffure au rez-de-chaussée, la navette pour aller au centre commercial… ça ne répond pas à nos besoins », dit Christiane, médecin spécialisée en gériatrie.

On compte au Québec 2,5 millions de baby-boomers, nés entre 1946 et 1966. Les plus vieux fêtent cette année leurs 65 ans. Mais ne vous attendez pas à les voir se ruer de sitôt vers les clubs de danse en ligne. Habitués à tout bousculer sur leur passage, ils entendent bien redéfinir l’image de la retraite et du vieillissement. Et ils ont toutes les cartes en main pour réussir.

D’abord, la cagnotte. « Ils sont plus riches que ne l’étaient leurs parents à leur âge et que ne le seront sans doute leurs enfants », affirme Jacques Légaré, professeur émérite de démographie à l’Université de Montréal, qui travaille toujours à 72 ans. Bien sûr, les baby-boomers ne sont pas tous égaux. Certains ont eu des emplois intermittents, d’autres se sont appauvris à cause d’un divorce. Et nombreux sont ceux qui ont vu fondre leur bas de laine en 2008. « Reste que des centaines de milliers d’entre eux ont occupé des emplois stables assortis de généreuses pensions de retraite », poursuit le professeur.

Les boomers forment aussi une cohorte plus scolarisée, en moyenne, que les précédentes. En 2006, selon le recensement de Statistique Canada, 20 % des 45-64 ans possédaient un diplôme équivalent ou supérieur au baccalauréat. Chez les 65 ans et plus, le pourcentage chutait de moitié.

La cerise sur le gâteau : les boomers sont en meilleure santé que leurs parents au même âge. « Cette combinaison de moyens financiers, intellectuels et physiques en fera des retraités farouchement indépendants », prévoit Jacques Légaré.

C’est déjà commencé ! Depuis 40 ans, la Fédération de l’âge d’or du Québec (FADOQ) organise à l’intention des 50 ans et plus des activités de loisir dans des clubs d’âge d’or disséminés un peu partout au Québec. Avec ses 255 000 membres, c’est le plus important organisme québécois du genre. « Mais on a du mal à aller chercher les boomers », admet Christine Lecuyer, directrice générale pour la région de Montréal. Afin de les séduire, la FADOQ entend changer d’approche.

Déjà, l’expression « âge d’or » a été éliminée du vocabulaire : « FADOQ » n’évoque plus la « Fédération de l’âge d’or du Québec ». On parle du « Réseau FADOQ » tout court. L’organisation est également en voie de revoir sa programmation de fond en comble.

La partie est loin d’être gagnée, croit Ignace Olazabal, anthropologue et chercheur associé au Centre de santé et de services sociaux Cavendish. Âgé de 47 ans, il s’intéresse au vieillissement des populations depuis une douzaine d’années. Avec ses collègues, il dissèque le cas des boomers dans le livre Que sont les baby-boomers devenus ? Aspects sociaux d’une génération vieillissante (Nota Bene). « Ce sont les baby-boomers qui ont imposé le culte de la jeunesse dans les années 1960 et 1970, rappelle-t-il. Il fallait mettre au rancart les idées imposées par les vieux et rester jeune à tout prix. Maintenant qu’ils arrivent à l’âge de la retraite, ils n’accepteront jamais d’être relégués aux salles de bingo. Ça correspondrait pour eux à une mort sociale. »

L’époque où la retraite était une période de repos est révolue, croit Michèle Charpentier, 50 ans, professeure à l’École de travail social de l’UQAM. « Dans notre société obsédée par la performance, c’est mal vu de prendre son temps. Les baby-boomers, même passé l’âge de 60 ans, travaillent, étudient, font du sport, voyagent. » Comme les jeunes, quoi !

Dans les centres d’entraînement physique des enseignes Énergie Cardio et Nautilus Plus, les programmes Énergie 55 ou Top 50, spécialement destinés aux baby-boomers, connaissent un succès bœuf. Les deux chaînes ont équipé tous leurs centres de défibrillateurs, ces appareils de réanimation munis d’élec­trodes qu’on colle à la poitrine, en vedette dans des téléséries comme Urgences. Tous les entraîneurs sont formés pour s’en servir, dans l’éventualité où un client trop ambitieux subirait un malaise cardiaque.

Il n’y a pas que les gymnases qui sont pris d’assaut par les têtes grises. Les campus aussi. À l’UQAM comme aux universités de Montréal, de Sherbrooke ou Laval, les 55 ans et plus forment grosso modo 2 % des effectifs inscrits aux programmes d’études. C’est sans compter les 11 000 étudiants de l’Université du troisième âge de l’Université de Sherbrooke, qui a 26 antennes dans 10 régions, ni les 4 000 étudiants inscrits à l’Université du troisième âge de Québec, affiliée à l’Université Laval.

Les cours des universités du troisième âge ne donnent droit à aucun crédit, mais permettent aux étudiants de parfaire leurs connaissances en histoire, en économie ou en astronomie. « Certains étudiants choisissent de s’inscrire par la suite aux programmes courants, dit Monique Harvey, directrice de l’Université du troisième âge de l’Université de Sherbrooke. Mais la plupart veulent garder leur indépendance. Beaucoup prennent des sessions sabbatiques pour voyager. »

Pour partir six mois en Floride ? Que non ! Les jeunes retraités ont le goût de l’aventure. Ce mot est sur les lèvres de tous les clients qui se rendent à l’agence Uniktour, à Montréal. « Les baby-boomers qui en ont les moyens ont généralement voyagé avant de prendre leur retraite et veulent continuer à explorer, constate Philippe Bergeron, jeune propriétaire de l’agence. Beaucoup doivent aussi s’occuper de leurs parents âgés. Ils hésitent à partir six mois. »

Parmi les destinations privilégiées par les 55-65 ans : l’Afrique du Sud, l’Argentine ou la Russie. Uniktour offre des circuits avec guide-chauffeur privé à destination. « Les boomers ne sont pas toujours friands de voyages de groupe », explique le propriétaire.

L’aventure est un concept à géométrie variable. « Les jeunes retraités s’attendent généralement à un bon verre de vin et à un lit confortable après leur journée de safari en Tanzanie », dit Philippe Bergeron.

Pour se payer ces luxes, une bonne part des nouveaux retraités… travaillent. L’âge moyen de la retraite a beau se situer à 62 ans, selon Statistique Canada, en janvier 2011, 47 % des Canadiens âgés de 60 à 64 ans occupaient un emploi. Chez les 65 à 69 ans, 23 % travaillaient toujours.

Les baby-boomers ne sont pas nécessairement mordus de boulot, signale Julye Vézina, présidente du site de recherche d’emploi 45plusjob.com. « Je vois bien des retraités qui n’ont pas d’autre choix que de retourner au travail. »

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À Joliette, un parc équipé de modules d’exercice a été aménagé spécialement pour les retraités.
(Photo : Ville de Joliette)

Frédéric Lesemann, professeur à l’INRS-Urbanisation, Culture et Société, estime que les trois quarts de la main-d’œuvre de plus de 60 ans travaillent par nécessité, parce qu’ils n’ont pas de pension d’entreprise ou n’ont pas mis suffisamment d’argent de côté. D’anciens travailleurs de la construction, par exemple, donnent des conseils aux bricoleurs dans les quincailleries.

Mais gare au misérabilisme ! « Ces travailleurs tirent beaucoup de satisfaction de leur boulot, à condition qu’ils puissent choisir leurs horaires, explique Frédéric Lesemann. Ils sortent de la maison, passent un peu de temps sans leur conjoint et sont valorisés. »

Le quart restant turbine par plaisir. « Généralement, ce sont des professionnels qui ont eu une carrière passionnante et qui en veulent encore, comme moi, dit le sociologue de 68 ans. Les jeunes workaholics vont devoir s’habituer à travailler avec les vieux qui demandent des horaires à temps partiel. » À la « commune » des années 2000, où un seul des sept membres est retraité, les autres n’envisagent pas le jour où ils rendront leur tablier. Mais ils souhaitent réduire leurs heures de travail.

Les spécialistes en marketing frétillent à l’idée de cette mul­titude de professionnels dont les enfants ont quitté le nid et qui comp­tent profiter de ce que la vie a de mieux à offrir. Les chantiers maritimes construisent de rutilants navires de croisière. L’industrie alimentaire con­cocte des aliments aux vertus protectrices contre les déclins liés à l’âge. Pour la première fois, les consommateurs de plus de 55 ans deviennent un « marché » à saisir.

Mais ne vous attendez pas à voir les pitounes des publicités de bière céder le pas aux mamies ridées, prévient Anne-Marie Leclair, vice-présidente à la stratégie de l’agence de publicité Lg2. « Tout ce qui fait « vieux » fait fuir les boomers. Si on fait une publicité pour une crème contre l’arthrite, on n’utilise même pas le mot « arthrite ». On parle plutôt d’articulations endolories. »

Ils ont beau refuser de vieillir, les baby-boomers finiront bien par souffrir de quelques courbatures ou par plisser les yeux pour lire leur journal. Les fabricants de produits de détail les attendent au détour. On ne compte plus les inventeurs qui espèrent tirer profit du vieillissement de la population : des cannes, noblement rebaptisées « bâtons de marche », faites de fibre de carbone ; des marchettes high-tech pesant à peine un kilo, qu’on peut plier et glisser sous le siège d’un avion.

Mais selon David Foot, démographe et auteur du livre Entre le boom et l’écho (Boréal), l’invention qui fera courir – à leur rythme – les boomers de demain sera sans contredit la voiture adaptée au conducteur âgé. « Des entreprises japonaises planchent sur des prototypes », affirme-t-il.

Les sièges sont plus hauts, au niveau des fesses, pour éviter aux baby-boomers d’avoir à se pencher. Certains sièges sortent carrément de la voiture. Les cadrans y sont plus gros. On y trouve aussi des systèmes d’aide à la conduite, comme des caméras et des rétroviseurs qui permettent de se garer en parallèle sans effort. « Se faire retirer son permis de conduire est un événement traumatisant dans la vie d’une personne âgée, souligne David Foot. Ce genre de véhicule pourra sûrement repousser l’échéance pour les boomers. »

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À Laval, ce sont les panneaux de rues qui ont été adaptés. Impossible de les rater, même sans lunettes
(Photo : Ville de Laval)

Les conducteurs de ces voitures devront toutefois être patients aux feux rouges ! À la Ville de Montréal, on est en voie d’allonger les temps de traversée à de nombreuses intersections. « Bien des personnes âgées n’ont pas assez de temps pour traverser avec les feux actuels », note Maude Landreville, chargée de projet Transport à la Table de concertation des aînés de l’île de Montréal, organisation qui regroupe une soixantaine de groupes citoyens.

L’arrondissement du Plateau-Mont-Royal a installé des passages pour piétons surélevés par rapport à la chaussée à certaines intersections, pour amoindrir l’écart avec la hau­teur du trottoir. À divers endroits, on a également diminué la largeur de la chaussée pour réduire la distance à traverser.

Les Montréalais qui sont représentés par la Table militent pour l’installation d’ascenseurs dans les stations de métro. Ils réclament des trottoirs mieux déneigés. Et ils envient les Lavallois, qui profitent de panneaux de rues comportant des caractères plus gros. « Et pourquoi pas des tricycles motorisés dans les stations Bixi ? » propose très sérieusement Daniel Gill, 55 ans, professeur à l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal.

« À part les panneaux de rues et les tricycles, ces modifications sont prévues », assure François Goneau, relation­niste à la Division des affaires publiques de la Ville de Montréal. Actuellement, 15 % de la population de l’île est âgée de 65 ans et plus. En 2030, ce sera 25 %.

Bien entendu, il n’y a pas que Montréal qui se soucie du vieillissement de sa population. À Joliette, on a aménagé le parc J.-Édouard-Gervais à l’usage des retraités. « Nous avions des terrains de jeux pour les enfants, des parcs de planche à roulettes pour les ados ; nous avons maintenant un parc pour les aînés, dit fièrement le maire, René Laurin. Il y a des modules d’exercice pour entretenir sa force musculaire ou sa coordination. »

Selon Jacques Saint-Pierre, titulaire de la Chaire SITQ d’immobilier, à l’UQAM, l’effet le plus évident du vieillissement de la population sur les villes sera leur densification. « Tant que les boomers pourront conduire leur voiture et entretenir leur maison, beaucoup vont se cantonner à la campagne, pré­dit le professeur de 65 ans. Mais en vieillissant, ils voudront se rapprocher des centres et de leurs services. »

Et tôt ou tard, certains, même les plus récalcitrants, n’auront d’autre choix que d’élire domicile dans une résidence pour personnes âgées, croit Jacques Vincent. Coprésident de la société immobilière Prével, ce boomer de 61 ans a ratissé les États-Unis à la recherche des dernières tendances sur le marché. À Brossard, son groupe a tenté d’implanter le premier gated community au Québec, un quartier de retraités à accès contrôlé. Le Village Liberté sur Berges, installé en bordure du Saint-Laurent, a été inauguré en 2003. Mais sans clôture ni gardien à l’entrée. « On a organisé des groupes de discussion avec notre clientèle cible, les 50 ans et plus, explique Jacques Vincent. Ils trouvaient que la clôture faisait trop « ghetto ». »

Les clients ont aussi recommandé aux promoteurs de limiter l’offre d’activités organisées. « Ils ne voulaient pas se sentir à la maternelle. » Il y a malgré tout un magnifique pavillon, comme dans un club de golf, équipé notamment d’un foyer et d’une salle d’exercice. Les résidents organisent à l’occasion des dégustations d’huîtres ou des séances de yoga. Un succès ? Les logements ont tous été vendus, mais on ne parle pas d’un succès fulgurant. « Disons qu’on ne va pas répéter l’expérience », dit le promoteur.

Prével cible maintenant les personnes plus âgées en construisant des complexes qui offrent les services usuels, centre de santé compris. Ces complexes ressemblent plus à des hôtels de luxe qu’aux résidences tristounettes où l’on a l’habitude de rendre visite à grand-maman. Comptoirs de granit dans les cui­sines, gastronomie à la salle à manger, spa haut de gamme…

Ces ensembles poussent comme des champignons dans la région de Montréal et ailleurs au Québec. On se surprend même à convoiter certains de leurs appartements en naviguant sur les sites Internet des promoteurs, tellement c’est luxueux. Reste la barrière psychologique. « On espérerait aller chercher la clientèle des 60 ans et plus, mais l’âge d’entrée se situe plutôt autour de 75 ans », admet Jacques Vincent.

Nombre de boomers se laisseront tôt ou tard séduire. « Le problème avec ces formules, c’est qu’elles ne sont accessibles qu’à la fraction la plus riche des retraités », note le démographe Jacques Légaré. Au Cherbourg, par exemple, résidence du groupe Prével située à Pointe-Claire, les loyers vont de 1 150 à 2 500 dollars par mois, sans les services.

L’Association québécoise de défense des droits des per­sonnes retraitées et préretraitées, qui regroupe 30 000 membres, se bat depuis des années pour les moins nantis. Afin d’obtenir des services accrus d’aide à domicile et de soutien au logement, par exemple. Elle espère que la génération des boomers, instruite et militante, viendra lui prêter main-forte. « Pour l’instant, ce n’est pas vraiment le cas », se désole Maurice Boucher, 81 ans, qui a présidé l’Association jusqu’à l’an dernier. « Les baby-boomers sont peu nombreux à rejoindre nos rangs. Ils trouvent qu’on est trop vieux pour eux. »

 

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