Canicule et pandémie : la goutte de trop ?

Une vague de chaleur extrême, comme celle qui a frappé le Québec en 2018, pourrait être le coup de grâce pour les CHSLD. Heureusement, il est possible d’éviter la catastrophe en se préparant dès maintenant. 

Crédit : L'actualité

L’arrivée de la chaleur estivale suscite beaucoup d’espoirs. En partie parce qu’elle fera oublier la grisaille du confinement, mais aussi parce que certains experts estiment qu’elle pourrait ralentir la propagation du virus de la COVID-19. L’idée d’un été chaud en inquiète toutefois d’autres, et pas seulement parce que cela pourrait ne rien changer à la pandémie.

Comme le coronavirus, la chaleur extrême affecte de manière disproportionnée les aînés et les personnes ayant des maladies chroniques. Si bien que la combinaison des deux phénomènes cet été pourrait s’avérer dramatique.

Même pour le reste de la population, une canicule en plein confinement pourrait être la goutte qui fait déborder le vase, surtout si les centres commerciaux et les piscines publiques sont encore fermés cet été dans certaines régions. Imaginez être pris dans un quatre et demie sans climatisation avec deux enfants qui tournent autour… Bonne chance pour le télétravail — et pour la santé mentale.

Avant que la pandémie ne frappe, L’actualité préparait un reportage sur les vagues de chaleur extrême, ces périodes où le mercure dépasse les 30 °C pendant trois jours consécutifs, sans descendre sous les 20 °C la nuit. La dernière à avoir balayé la province, en 2018, a emporté 128 vies en sept jours, selon les données compilées par le magazine auprès des différentes directions régionales de santé publique (DRSP) de la province.

Et il n’y a pas que la mortalité qui augmente. Lors d’un épisode de grande chaleur, près de la moitié des habitants des grandes villes québécoises ressentent un effet sur leur santé physique ou mentale, et 8,6 % ont besoin de consulter un professionnel de la santé, révèle une enquête publiée en 2018 par l’Observatoire québécois de l’adaptation aux changements climatiques.

Sur la vingtaine de personnes interviewées avant la pandémie, peu connaissaient aussi bien les canicules que Pierre Gosselin, médecin-conseil à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Il s’intéresse aux changements climatiques et à leurs conséquences sur la santé depuis plus de 20 ans : la première étude canadienne sur le sujet, c’est lui qui l’a réalisée !

Avec les changements climatiques, « ce qu’on voit venir, ce sont les événements en cascade», avait-il expliqué d’une voix calme cet hiver. Il s’agit d’une succession de catastrophes, telle une inondation suivie d’une canicule, puis d’un feu de forêt, qui touchent la même population. L’incidence sur la santé est alors décuplée, tandis que la capacité des autorités à réagir peut être compromise.

Or, avec la pandémie qui s’éternise, « tout est en place pour avoir une cascade », confirme aujourd’hui Pierre Gosselin.

« C’est très préoccupant, poursuit-il. Avec la COVID-19, plusieurs segments de la population sont déjà épuisés mentalement, financièrement et physiquement. Nos systèmes de réponse sont à bout. Dans ces conditions, une canicule pourrait être catastrophique, particulièrement dans la région montréalaise. »

Malgré ces propos graves, la voix de Pierre Gosselin est aussi calme que l’hiver dernier, entre autres parce que le Québec a encore le temps de se préparer. Au début mai, ses collègues de l’INSPQ et lui mettaient justement la touche finale à un avis sur les mesures à adopter en cas de chaleur extrême en pleine pandémie, destiné au ministère de la Santé. Le médecin-conseil n’était pas autorisé à révéler publiquement son contenu, et le Ministère a déclaré que le plan serait dévoilé à la population « en temps opportun ».

Les directions régionales de santé publique se sont montrées un peu plus loquaces. En Montérégie, la DRSP se dit prête à ouvrir « certains lieux » climatisés actuellement fermés, tels les bibliothèques et les centres commerciaux, afin d’offrir un répit aux groupes à risque, « tout en proposant des mesures de distanciation sociale ». Celle de Laval compte offrir des solutions non encore précisées. En Outaouais, la DRSP « travaille actuellement sur la mise à jour » de son plan d’intervention en cas de chaleur extrême, et une attention particulière sera portée aux aînés.

À Montréal, où sont survenus plus de la moitié des décès lors de la canicule de 2018, un porte-parole de la DRSP mentionne qu’en « cas de chaleur extrême, des lieux publics climatisés devront être ouverts même en temps de pandémie ». La Ville de Montréal examine en ce moment quels sont les lieux qui permettront de maintenir la distanciation physique et qui pourront être désinfectés fréquemment.

La DRSP recommande également l’ouverture de « haltes fraîcheur » spécialement pour les personnes atteintes de la COVID-19, afin qu’elles puissent se rafraîchir un moment sans propager la maladie. Même chose dans les CHSLD : il faudra réserver des zones communes climatisées ou déshumidifiées — tous les CHSLD de la région de Montréal en possèdent, assure le ministère de la Santé — différentes pour les personnes infectées et celles qui ne sont pas malades. (Les résidants des CHSLD qui le désirent peuvent installer un climatiseur dans leur chambre si la configuration du bâtiment le permet et s’ils en ont les moyens…)

D’autres mesures pourraient être mises en place dans la métropole en fonction de l’évolution de la crise — la DRSP attend un avis de l’INSPQ pour déterminer ce qu’il adviendra des piscines publiques, dont les heures d’ouverture sont habituellement prolongées lors d’une canicule. Pour le reste, le plan habituel s’appliquera. Et ce plan est très bien rodé, en bonne partie parce que la DRSP a su tenir compte des leçons apprises il y a près de 20 ans en Europe.

En 2003, une vague de chaleur historique a terrassé l’Europe, faisant plus de70 000 victimes. « Pour nous, ça a été une prise de conscience des conséquences à grande échelle que peut avoir la chaleur sur la santé », m’a expliqué Maxime Roy, médecin-conseil à la DRPS de Montréal, en février dernier. « On s’est tout de suite dit : “Qu’est-ce qu’on fait ?” »

Ce travail, réalisé en collaboration avec la Ville de Montréal et la sécurité civile, a mené à l’élaboration d’un plan d’intervention particulier en cas de chaleur extrême — il y en a aussi un pour les grands froids —, qui a été mis en œuvre lors des canicules de 2010, 2011 et 2018.

Le plan est déclenché dès qu’une vague de chaleur est annoncée par Environnement Canada. La Ville lance une campagne de communication pour sensibiliser la population ; les pompiers et les policiers font du porte-à-porte pour rencontrer les personnes préalablement reconnues comme étant vulnérables à la chaleur — il y a eu plus de 40 000 visites à domicile lors de la canicule de 2018 — ; et Urgences-santé transmet des informations sur la hausse du nombre de transports ambulanciers, qui est un indicateur précoce des conséquences de la chaleur sur la santé. Et il ne s’agit que d’une partie des mesures appliquées. « Tout le monde joue ensemble et vise le même but », dit Maxime Roy.

Aujourd’hui, le plan d’intervention est peaufiné au point que la Direction régionale de santé publique de Montréal consacre de plus en plus de temps à la mise en place de solutions pour atténuer les vagues de chaleur extrême de l’avenir.

Cela constitue un chantier essentiel : d’ici la fin du siècle, les vagues de chaleur extrême deviendront un phénomène annuel au Québec, estime Ouranos, un consortium québécois qui étudie les changements climatiques.

Ce texte était à jour en date du 19 mai 2020. Depuis, le gouvernement provincial a annoncé l’ouverture des centres commerciaux à l’extérieur du Grand Montréal dès le 1er juin 2020 et les bibliothèques sont maintenant accessibles.

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De là l’importance de préserver beaucoup d’espaces verts et de tout faire pour réduire les îlots de chaleur… Ça pourrait inciter à ralentir la construction de tours à condos ou de building géants de centre d’achats dans les centres urbains . De toute façon, si le télétravail devient plus populaire , plusieurs bâtiments devraient faire place à des parcs , jardins , pistes cyclables ou plus grands trottoirs etc .. On n’aura peut-être plus besoin d’avoir autant d’espaces pour les bureaux . Souhaitons nous un virage vert .

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