Carnet des temps inédits : Nos yeux étonnés

De retour au travail, des collègues, deux par deux, à deux mètres de distance, se disaient des choses intimes, du genre qu’on ne raconte à des amis que tard le soir. Dire qu’on prédisait des rapports humains distanciés.

Photo : Daphné Caron

À la télé, les images montraient des émeutes dans les rues de villes américaines, à la suite du meurtre de George Floyd à Minneapolis. Les poings levés, les incendies, CNN ciblée, la colère tranchante, légitime. Le ras-le-bol total. Des manifestants masqués, avec sur leur couvre-visage « I can’t breathe ». Nous basculions dans le nouveau monde, dont les racines puisent dans le sol asséché de l’ancien. Quelque chose comme un souffle inquiétant se levait au Sud, attisé par des actes désaxés et les paroles folles du président.

Pendant ce temps, à l’abri d’une église, ma gang télé et moi abordions aussi le nouveau monde, ébahis, heureux de nous retrouver pour tourner notre émission. Nous sommes entrés, à pas feutrés et à deux mètres de distance, sous l’œil vigilant d’un représentant syndical, étouffant des envies de nous serrer dans nos bras, prenant des nouvelles les uns des autres. Étranges scènes où des collègues, deux par deux, à deux mètres de distance, se disaient des choses intimes, du genre qu’on ne raconte à des amis que tard le soir. Pis toi, le confinement, ça s’est passé comment ?

À l’orée de la reprise du travail, alors que le temps réaccélérait, les confidences déboulaient. Celui dont le beau-père est entré à Herron en santé trois semaines avant les révélations de The Gazette, qui y est mort et dont la famille ahurie a appris le décès trois jours après. Celui qui a décidé de réorienter sa carrière médiatique, de dorénavant choisir plutôt que subir. Celle qui s’est aperçue que sa solitude n’était pas due à moins de monde, mais à plus d’elle-même. La famille recomposée qui a confiné avec quatre enfants, mais qui doit douloureusement se séparer avec le déconfinement, car les enfants de l’une recommencent l’école en région, tandis que les enfants montréalais de l’autre séchent en ville. Ceux qui ont fait le ménage de leurs vies. Ceux dont les blondes ont perdu leur job, car la crise a un sexe. Les contrats, les revenus envolés. Les amitiés rompues.

Tout cela sortait, vendredi soir, en propos murmurés, étonnés. Les mots tissaient un tapis invisible qui nous faisait entrer dans la nouvelle réalité où on prédisait des rapports humains distanciés, mais qui ce soir-là étaient doux, fulgurants et vrais. Plus tard, Marina Orsini, une des invités du premier plateau de Y’a du monde à messe, dira, à propos de ce que nous venons de vivre individuellement et collectivement pendant 10 semaines : « Si on n’est pas heureux, on va le savoir pas pire. Et si on l’est, on va l’être davantage… » Partout, un ménage se fait.

Ma gang et moi entrions officiellement dans le monde d’après en nous regardant dans les yeux. Pendant ce temps, un rorqual à bosse, mammifère égaré, remontait le Saint-Laurent jusqu’à Montréal, se demandant ce qu’était ce nouveau monde étrange qu’il apercevait. Les États-Unis s’embrasaient au feu du racisme ordinaire.

Ce n’est pas que le monde ait tant changé, comme les candides le souhaitaient. Il continue sur la même track, pour le meilleur, mais aussi pour le pire. Les enjeux sont juste plus limpides, plus visibles à nos yeux étonnés.

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Je trouve que Marie-France Bazzo n’a plu rien à dire – elle nous informe de la reprise de son émission, de l’émotion des retrouvailles et de la baleine bosse. C’est court et de peu d’intérêt. Par contre j’ai beoucp aimé les billes de Venise…

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