Carnet des temps inédits : Sauvons les goélettes

À Saint-Joseph-de-la-Rive se trouvent de fabuleux témoins de notre passé, qu’il faut redécouvrir et protéger. 

Photo : Daphné Caron

Parfois, j’en ai par-dessus la tête des Kevin et des Karen, alors je pense à de beaux paysages. Parmi mes préférés au Québec, il y a la vue du fleuve à Saint-Joseph-de-la-Rive, dans Charlevoix. Et ça tombe bien parce qu’à St-Jo, on peut voir des goélettes. Non, la goélette n’est pas la femelle du goéland. C’est une preuve du génie vernaculaire du Québécois patenteux, qui a écrit une partie de cette histoire que nous trouvons folklorique et encombrante, ces années-ci, parce que canadienne-française.

Les goélettes sont des bateaux, `a voile originellement, puis à moteur, construits par des fous brillants de Charlevoix, de l’île d’Orléans, de la côte sud, de Deschambault, du XVIIIe au XXe siècle. Un bateau polyvalent, petit et vif, qui faisait le transport de marchandises, du bois à la dynamite en passant par l’alcool pendant la prohibition des années 1930, voguant de village en village le long du Saint-Laurent et au-delà, jusqu’à Saint-Pierre-et-Miquelon. Au XIXe siècle, certains étés, il déposait d’un bord à l’autre du fleuve des mondains et des élégantes, British ou Américains, qui papillonnaient d’un bal à l’autre dans les belles demeures de Pointe-au-Pic ou de Métis. Des dynasties de capitaines, les Belley, Desgagnés, Tremblay, les Coulombe de l’île d’Orléans, les Harvey, Desbiens et Perron de L’Isle-aux-Coudres, les Gagnon de La Malbaie, les Lavoie de Petite-Rivière, ont bâti la légende. Des cohortes de constructeurs analphabètes mais ingénieux, de calfateurs méthodiques, de marins téméraires, de familles embarquées, ont sillonné le fleuve par tous temps.

Ces goélettes uniques au monde témoignent d’une adaptation fabuleuse au milieu, aux circonstances, à l’époque. Merveilles d’ingénierie, les voitures d’eau étaient d’élégants outils de travail. En deux siècles, il s’en est construit des centaines. Parmi la poignée qui reste, une se meurt à L’Isle-aux-Coudres, trois reposent à Saint-Joseph-de-la-Rive. On peut visiter ces dernières et apprendre leur histoire, qui est notre histoire. Ces émouvants témoins de notre passé incroyable et méconnu sont installés au Musée maritime de Charlevoix. Je parle ici de ce musée parce qu’il est, avec la Papeterie Saint-Gilles, un des joyaux de ce village magique, cœur culturel de cette région que vous (re)découvrirez peut-être cet été, tourisme covidien oblige. Ne passez pas tout droit. C’est comme si les films de Pierre Perrault s’animaient dans la réalité. Les trois goélettes ont fière allure, racontent leur histoire à un public ébahi, varié, et pas que de souche. On constate que le génie des constructeurs tient à une connaissance intime du fleuve, à une volonté de feu et à un tempérament fou. Le fleuve était le Far West de ces capitaines, et les goélettes, leurs chevaux.

Mais j’ai aussi envie de vous dire : allez-y vite. Car ces trois navires survivants sont malades. Protégés par la Loi sur le patrimoine culturel, mais bénéficiant d’un soutien financier insuffisant, ils ont besoin de soins. Il faut les mettre à l’abri, puis les restaurer. Ce sera très coûteux, et ce valeureux petit musée régional ne dispose pas de moyens versaillais. Entre la bonne volonté et le sauvetage, il y a une bureaucratie ministérielle effarante, des règlements nécessaires mais tatillons, des coûts exorbitants, et le temps presse pour les goélettes fatiguées. Tout ça se passe dans le silence, car comme en font foi ces histoires d’églises ou de vieilles maisons dont le sort nous émeut une fois qu’elles ont été démolies par un maire fucké ou un promoteur ambitieux, on se balance de notre histoire.

Nous n’imaginons pas à quel point celle-ci est unique. Nous sommes oublieux, peu soucieux, peu fiers. Et ces temps-ci, certains gens nous font sentir un peu coupables, car ils trouvent cette histoire de survivants francophones en Amérique trop coloniale pour être du bon côté du récit. Les belles goélettes appartiennent à cette histoire, elles sont plus discrètes et modestes que les vieilles pierres. Elles sont mal barrées. Allez les voir pendant qu’elles sont encore vivantes. Elles vous épateront, et leur passé, raconté par des amoureux dévoués, restera gravé dans vos mémoires. Ce sera déjà le début d’un réveil.

Ce n’est pas l’histoire la plus woke, mais elle est belle, et c’est la nôtre.

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Vous allez en titiller plusieurs.
Merci de ce rappel de notre histoire en espérant que de nombreux touristes l’entendent.

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J’aimerais signaler que le terme de goélette ne vient pas du nom de l’oiseau goéland, mais plutôt du mot breton : « gouel » qui signifie deux choses : voile et fête (célébration). Le mot de goéland venant aussi de « gouel ». Ainsi une goélette est un petit bateau à voile, usuellement bien adapté au transport de marchandises.

Ces modèles de navires employés sur les rives du fleuve, sont à toutes fins pratiques des modèles empruntés à ceux construits dans l’Ouest de la France, en particulier dans le Finistère. Ils ont par la suite été adaptés aux conditions spécifiques de la navigation dans le Saint-Laurent, notamment avec des fonds plats puisque les coques traditionnelles risquaient plus de s’échouer en raison des particularités du fleuve et le mouvement des marées qui sont propres aux grands estuaires.

Ce qui peut s’observer dans le Charlevoix.

Je rejoins en tous points l’opinion de madame Bazzo quant-à-la nécessité de préserver notre patrimoine, incluant les objets du patrimoine maritime.

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Oh que je suis contente que vous profitiez de votre tribune pour parler de ce Musée et de ces précieuses goélettes. Le site est magnifique, le travail des gens qui y travaillent aussi, j’y suis très attachée.

Surtout que ce n’est pas la première fois qu’il est menacé: les premières goélettes du Musée sont partis en fumée après la visite d’un groupe. Un mégot avait été abandonné et tout a brûlé pendant la nuit. On a alors acheté les dernières goélettes qui restaient, dont le Saint-André qui hivernait souvent à La Malbaie pendant l’hiver. Je ne compte plus le nombre de fois que j’ai marché jusqu’au bout du Quai Casgrain, mes bottes dans la neige, en pleine nuit, bordant cette structure magnifique en bois. J’ai d’ailleurs acheté une toile de mon père qui avait peint ce bateau…

Bref, merci! J’espère que ce patrimoine pourra être préservé.

Valérie Harvey, fière Charlevoisienne d’origine! 🙂

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Si je pouvais vous envoyer la photo de l’épave de la dernière goélette à fond plat construite en 1959 à Petite Rivière St-François et dont Perrault a tiré le magnifique flm « Le Jean Richard »… Elle gît à quelques rues de chez moi en plein cœur de Gatineau, dans le bras d’un petit ruisseau. Incroyable? Inimaginable? Pourtant vrai et à peu près personne ne sait l’histoire de cette épave à l »abandon. Aucun panneau, Aucune mention sur aucune carte. C’est peut-être mieux ainsi: presque personne ne la dérange. Seule la glace et la différence de nivaux d’eau s’acharnent contre elle. Vous ne me croyez pas? C’est pourquoi, j’en prends régulièrement quelques photos. Depuis 25 ans.
Alors bravo au tenace musée de St-Joseph de la Rive.

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Vraiment incroyable! Comment a-t-elle pu se rendre jusque là et y être abandonnée? Je connais cette goélette…

Après une courte vie comme comme transbordeur, il été racheté à quelques reprises pour devenir le Ville Vanier, sorte de bateau touristique cherchant à devenir bateau-théâtre qui a navigué jusqu’à Gatineau en 1978. Problèmes financiers et techniques l’ont gardé à Gatineau où sa cale a subi des dommages et une infiltration d’eau et est devenu un danger public. Vers 1983, Il a été remorqué dans un bras de la rivière des Outaouais, ce qui a empiré sa situation. Les gens de Petite Rivière St-François appelés à l’aide en 1986 ont dû constater que le bateau était irréparable. il s’est totalement dégradé depuis, Il ne reste que la partie submergée qui émerge partiellement au fil des saisons. Célébrée et pleine d’espoir dès sa naissance, elle disparaît maintenant à la fois physiquement et dans nos mémoires…

Bonjour Monsieur Lagacé, est-ce que vous pourriez publier des photos sur un site quelconque ? Je serais bien intéressé de voir cela. J’ai habité à Aylmer pendant quelques années mais aucune idée de cette épave…

Bravo Marie-France, grâce à votre grand talent d’écriture habituel. vous soulignez une cause tellement importante. Ces navires font partie des cathédrales bâties par les québécois, avec les barrages et ouvrages hydroélectriques. Il faut aussi réécouter les petits chefs d’oeuvre de Pierre Perrault, surtout »Les voitures d’eau », pour réaliser le niveau d’énergie, la résilience, la ténacité et l’ingéniosité de ces artisans. Souhaitons que le musée soit soutenu et que l’on ne bafoue pas une fois de plus notre devise nationale »Je me souviens »!

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