Carnets des temps inédits : De bruit et de silence

Le monde d’après est encore plus bruyant que le monde d’avant. Mais avec l’oreille qui s’était faite au silence, c’est fou comme on détecte mieux la dissonance.

Photo : Daphné Caron

Hier soir, les avions sillonnaient à nouveau le ciel de Montréal, se succédant toutes les 60 secondes, presque comme avant. Leurs vols lourds et bruyants venaient perturber le calme de la soirée, particulièrement notables pour nos oreilles qui s’étaient habituées au silence.

Pendant les trois mois de confinement, nous avions retrouvé le silence. Non, pas retrouvé : trouvé. Les villes modernes n’avaient jamais connu cette absence de bruit, ou plutôt, cette superposition gracieuse de sons naturels, comme le vent, les oiseaux, les pas des marcheurs, les jeux des enfants. Du jour au lendemain, tout s’est tu : les bruits de construction, les hurlements de klaxon, les grincements des autos, des trains, des camions lourds.

Il y a eu un silence étonné, puis des sons nouveaux, d’abord timides, puis de plus en plus affirmés. Un merle d’Amérique, un cardinal. L’absence de bruit est pleine de sons. Du coup, les humains se sont aussi mis à être plus mesurés : moins d’agitation sonore, de cris, de télé. Même le bruit des chicanes virtuelles s’est éteint, les militants « crinqués » se sont tus. Le silence imposé par l’inquiétude au sujet de la situation, puis celui de la douleur des deuils invraisemblables ont occupé tout l’espace. La nuit était plus noire, l’introspection s’installait. Tout était calme et ralenti, nous nous sommes refait une santé auditive.

Mais ce silence était aussi angoissant. Vers la fin du confinement, on s’est mis à entendre de la dissonance, de la discorde. Puis le déconfinement arriva. Comme si on souffrait d’un trop-plein de silence, les critiques, les invectives, les insultes ont éclaté. Les conspirationnistes ont déliré, les antimasques insulté. Les Montréalais ont reçu leur dose de venin régional. Peu après a éclaté cette indignation puissante contre le racisme. Partout, des manifestants indignés ont réclamé justice. En fond sonore, certains ont ici traité les Québécois de racistes et de colonialistes, soulevant des répliques outrées. On a entendu dénoncer le peu de drapeaux québécois au spectacle de la fête nationale du Québec. Les travaux de construction ont repris, avec leurs chantiers anarchiques. Les fermetures de rues incohérentes ont fait grogner.

Le niveau de décibels habituel est atteint. Le nouveau monde, issu du silence et de la pause, s’avère calamiteux et hargneux. On s’y engueule, on détourne le sens des mots, on en bannit plusieurs, on expurge l’histoire en croyant réparer, les gueulards imposent aux incroyants de se taire, on accuse, on creuse bruyamment des fossés.

Le monde d’après est encore plus bruyant que le monde d’avant. Le silence nous avait été imposé par la pandémie, mais il a eu du bon : la parole était mesurée et souvent empathique, même celle des politiciens. Les cris et les hurlements qui nous tombent dessus en sont le prix à payer, semble-t-il. Mais avec l’oreille qui s’était faite au silence, c’est fou comme on détecte mieux la dissonance.

Il y a ceux qui élèvent la voix pour les bonnes raisons, qui réclament un meilleur monde, en posant des questions légitimes. La société devra les entendre. Et il y a les délirants, les « crinqués », les fâchés professionnels, et c’est comme si nos nouvelles oreilles, lavées de leurs scories, décelaient mieux les discours qui sonnent faux et les enduraient moins.

Notre ouïe est plus fine. Le silence aura peut-être aiguisé notre jugement. Espérons qu’on s’entendra mieux, ensemble, parce qu’il le faut. En attendant, le retour du bruit des avions me fait douter…

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Alors que nous assistâmes au cours de ces dernière semaines à un « Festival » de déclarations arc-en-ciel de ce que sera le monde d’après. L’écrivain Français Michel Houellebecq rédigeait une lettre à ses amis dont on peut lire l’intégrale ci-dessous :
https://www.franceinter.fr/emissions/lettres-d-interieur/lettres-d-interieur-04-mai-2020

Selon lui, nous n’assisterons pas à l’avènement d’un monde nouveau, après pandémie. Voici de quelle façon il conclut : « Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde ; ce sera le même, en un peu pire. »

— Voilà ! Vous êtes prévenus.

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