Carnets des temps inédits : Le cornet à saveur de liberté

Même en file à la crèmerie, le Québec oscille entre obéissance et déni. 

Photo : Daphné Caron

Hier soir, la crèmerie sur Henri-Bourassa était enfin ouverte. Elle a tardé, je ne sais pas pourquoi. Contrairement aux années précédentes, pas de joyeux tapon désordonné devant le comptoir, mais une file bien dessinée, à bonne distance. Voilà le monde d’après, qui aura réussi à discipliner sur des microdétails des Québécois insoumis. Même si je n’aime pas la crème glacée molle, je me réjouissais de voir ce commerce rouvert, car généralement, début avril, à la veille d’une dernière bordée de neige, il symbolise à lui seul l’espoir obstiné d’une nation. Et en ce moment, nous sommes indécis mais pleins d’espoir : nous sommes comme en vacances, mais sans avoir connu la fin de l’année scolaire ni de l’année de travail. Nous sommes passés sans transition d’un printemps maussade à un été radieux, et du confinement anesthésiant à des vacances sans objectif. Nous voyagerons dans notre cour, n’irons pas à Plattsburgh, traverserons le Nouveau-Brunswick comme des hors-la-loi, coloniserons nos balcons. Le Québec est maintenant déconfiné en entier et résolument entré dans la nouvelle normalité.

Il y a trois mois bientôt quatre, lorsque les lumières se sont éteintes, nous imaginions le retour à la vie comme un scintillant lever de rideau, avec des embrassades dans un monde transfiguré. Nenon. On fait la file partout, on doute de ce que disent les scientifiques, on craint une deuxième vague mais on se protège peu, on s’habitue aux spectacles sans public et nos peaux sont carapacées grâce au Purell. C’est du gros n’importe quoi, next level. Nous étions si tannés, exaspérés et déprimés, avions tellement envie de joie et de légèreté que nous nous sommes relâchés en laissant notre discernement sur le comptoir de la cuisine. On ne veut plus rien savoir des directives et des précautions ; nous sommes tannés.

De toute façon, les chiffres de la mortalité baissent au point où même le premier ministre et l’INSPQ avaient décidé de ne diffuser les statistiques qu’une fois par semaine. Plusieurs ont dénoncé un manque de transparence, dans un des États au pire bilan de pandémie. Le ministre de la Santé s’est d’ailleurs ravisé deux jours plus tard.

Le maskbashing fait fureur. Hors Montréal, si vous voulez vous faire ostraciser, portez un masque. Non contents de ne pas se protéger — c’est leur « libarté » ! —, les antimasques vous reprochent de vous préoccuper de VOS affaires. Vous passez pour un mouton — peureux —attardé mental — victime du complot des Pharmas — 514. Rires et mépris, intimidation, et ça, c’est sans compter les conspirationnistes déjà en train de réécrire l’histoire du coronavirus.

Oui, nous sommes à boutte, l’été est là, le déconfinement enfin, nous avons envie de nous lâcher lousse, mais nous ne sommes pas stupides à temps plein. Et le Québec étant égal à lui-même — insouciant, divisé, un peu botcheux — dans ce monde tout neuf, nous faisons des accommodements avec la sécurité sanitaire et notre conscience. Comment nous le reprocher ? La crise a été gérée de façon paternaliste et rassurante, puis de plus en plus brouillonne, sans trop de reddition de compte. Mais ce n’est pas si grave puisque dans nos têtes, c’est pas mal fini, la pandémie…

Hier soir, à la crèmerie, une fois leur crème glacée en main, les gens se retrouvaient en gros tapons joyeux. C’est l’été. La COVID doit mourir dans la crème glacée molle.

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J’habite en région depuis un an à peine. Hier une dame est venue pour acheter un article que j’avais mis en vente bien avant le virus. Elle arrive sans masque, fait les gros yeux et soupire lorsque je lui demande d’attendre que je mette le mien, et passe le plus beau de sa visite à me dire que tout ça s’est exagéré, que même à 78 ans je ne cours aucun danger car le virus n’est pas dans l’air (ah non?), et puis, sans me connaître le moins du monde – en fait je fais probablement plus d’exercice qu’elle – me conseille que ce qu’il me faut c’est de l’exercice. « Maskbashing » et « âgisme », tout en même temps – merci quand même!

Déprimante cette Bazzo jusqu’à la fin de ses écrit sur le premier volet de la pandémie.
Bonne vacance Madame … allé vous resourcer pour nous encourager à passer au travers.

Hélas! J’ai bien peur qu’elle ait raison… Ce qui est déprimant c’est l’attitude des gens. Il n’est pas nécessaire d’avoir fait sa médecine ou autre spécialité pour réaliser que le virus n’est pas mort, que même en l’ayant eu nous redevenons fragile en peu de temps … Il devient essentiel que tous et chacun nous nous responsabilisions et apprenions à vivre autrement … Il y a là tout un créneau encore inexploité … Bonne Journée!

« Traverser le Nouveau-Brunswick comme des hors-la-loi. » … HaHa! Bien trouvé, Mme Bazzo. Nous vous prions de bien vouloir nous pardonner. C’est plus fort que nous.

Jean-Marie Brideau
Moncton N-B

Quant à moi je vous pardonne volontiers ! Je suis peiné de voir que nos dirigeants ont été aveugles quand le virus se répandait alors que les autres provinces veillaient au grain. Le garnement qu’est le Québec en a subi les contrecoups en étant beaucoup plus infecté que le reste du pays et sa métropole, Montréal, une des pires sur la planète.

Les gens des autres provinces ont bien le droit de se protéger et de fermer la porte à ces «hors-la-loi» que sont les Québécois. Peut-être qu’en fin de compte, nos dirigeants sont bien contents qu’on reste au Québec pour les vacances…

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