Carnets des temps inédits : Le silence du pilote du Romano-Fafard

Didier Lucien a le droit de se taire, et le droit de rassembler plutôt que d’accuser, dit Marie-France Bazzo. 

Photo : Daphné Caron

Nous sommes sortis du confinement, mais pas encore assez pour un spectacle de la Fête Nationale avec des milliers de personnes rassemblées, célébrant, buvant, chantant, se faisant des calins. Nous en aurions tellement eu besoin. En lieu et place, nous regarderons un show confiné, dans notre salon, le sentiment de collectivité en bandoulière et l’esprit festif dans la poche arrière. Certains pourraient y voir une métaphore de ce qu’est devenu le Québec : une gang de tu-seuls chacun dans son coin, mais là n’est pas mon propos.

Je veux parler de Didier Lucien, comédien de grand talent, porte-parole cette année de la Fête Nationale, qui avait accepté ce rôle bien avant la Covid et ce réveil collectif qui survient avec l’assassinat de Georges Floyd à Minneapolis. Didier Lucien, comme à son habitude, a demandé (et ce fut maladroitement exposé dans un communiqué officiel) à ne pas parler de racisme ou de culture lors des entrevues pour promouvoir la Fête. Des chroniqueuses militantes sont immédiatement montées au front, suggérant dans un premier temps que l’organisation de la Fête nationale avait voulu museler le comédien; puis, s’apercevant que c’était SA décision, se mettant à sous-entendre que c’était de la lâcheté sa part, vu la couleur de sa peau.

Pour toute une génération, Didier Lucien est Bob, le pilote du Romano Fafard de la série Dans une galaxie près de chez vous. C’est également un comédien qui a choisi de parler par son art, par ses gestes. Après avoir dénoncé avec constance la discrimination dans le milieu théâtral, il a décidé de générer ses propres projets. Mais ça, les militants ne vous en parleront pas, tous à leur idéologie. La culture n’entre pas dans leurs cases rigides.

En insinuant qu’il avait été muselé, on lui retirait son libre arbitre. On sous-entendait aussi que la Fête nationale muselait ses porte-paroles ; elle serait donc le MAL, comme tout ce qui est nationaliste au Québec. Comme si Normand Brathwaite n’avait pas animé brillamment la Fête pendant des années, y conviant une diversité aussi joyeuse que normale sur scène. Et quand on a convenu finalement que c’était le choix de Didier Lucien, on a un peu suggéré qu’il était un « vendu ».

Peut-on lui câlisser patience ?

A-t-il le droit de se taire ? Faut-il que tous les Noirs déploient la même stratégie ? En se proclamant Québécois, démérite-t-il ? A-t-il le droit de vouloir rassembler, plutôt que d’accuser ? Car par son silence, Didier Lucien dit : « Nous sommes tous Québécois, et c’est la meilleure façon de vivre tous ensemble ». La question du racisme, que nous devons absolument regarder en face, comme société, est la question de TOUT LE MONDE, de l’ensemble du Québec. Il faut que cette question soit portée par un maximum de Québécois, que TOUS ouvrent les yeux, peu importe la couleur de leur peau. Ne pas respecter ni vouloir comprendre le poids du silence de quelqu’un qui a déjà payé un lourd tribut au racisme mais qui choisit implicitement le rassemblement pour faire société, c’est, de la part de certains militants, de l’idéologie. Le silence de Didier Lucien est plein, il est un choix. Il dit : « Tous ensemble, au Québec ». Lutter contre le racisme, c’est aussi respecter ce silence, comme on le ferait pour n’importe quel Blanc.

Nous fêterons donc la Saint-Jean en vase clos, sans foule, devant nos télés. Nous aurions pourtant bien eu besoin d’une méchante brosse nationale, tous réunis, de toutes les couleurs…

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Je suis tout à fait d’accord avec vous Mme. Bazzo, sauf qu’on ne peut pas oublier l’énorme maladresse de la communication des intentions de Didier Lucien. « …ne fera AUCUN commentaire et ne répondra à AUCUNE question. » Si on avait voulu ameuter des militants antiracistes surchauffés, aux voiles gonflés pas un vent de tempête et, comme vous l’avez dit, habituellement allergiques au nationalisme québécois, on n’aurait pas fait mieux.
Par ailleurs, je profite de l’occasion pour critiquer l’adjectif « systémique » dont on qualifie aujourd’hui le racisme.
Ma mère, Dieu ait son âme, est née en 1921. « Il est beau pour un noir » m’a-t-elle déjà dit à propos de je ne sais plus qui, et une autre fois, en parlant d’Élizabeth Blouin-Brathwaite, elle a dit « Elle est jolie, dommage qu’elle ait des traits négroïdes ». Cette attitude était normale chez les gens de sa génération, et elle m’en a légué des relents que je dois surveiller et combattre. Peut-on parler ici d’un racisme « systémique »? Je dirais plutôt qu’il est intrinsèque, intégré, coutumier. En fait, le terme qui me paraît le plus juste, c’est le mot anglais « embedded ».
Pour notre système politique, notre système social, notre système judiciaire, tous sont égaux quelle que soit la couleur de leur peau. Les inégalités sont perpétuées par ceux, agents de police, fonctionnaires, propriétaires de logements, décideurs économiques de tous les niveaux, qui appliquent la Loi dans la vie de tous les jours. Il ne me paraît pas très approprié ou très productif de qualifier cela de « systémique » alors que c’est aujourd’hui surtout sur des attitudes personnelles ataviques plutôt que sur des systèmes qu’il faut agir pour combattre le racisme.

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M.Lamarre je m’apprêtais à donner mon commentaire quand en lisant le vôtre j’y ai vu un résumé complet de ma vision et surtout sur votre explication du mot employé à toutes les sauces.Je souscris entièrement à votre opinion. Merci

Je respecte votre avis. Toutefois je déplore que vous trouvez qu’un terme en anglais rend mieux votre pensée. Je crois que nous devons chercher le terme le plus français pour s’exprimer ne serait-ce que par respect pour son lecteur qui n’est pas obligé de connaître l’anglais quand il lit une revue écrite en français. Pourquoi faudrait-il que je cherche dans un dictionnaire anglais-français pour comprendre ce que vous dites? Saviez-vous que l’Office de la langue française rend disponible sur son site des dictionnaires extraordinaires pour nous aider à trouver le bon mot? Outre cela je suis d’accord avec vous et Mme Bazzo que tout citoyen noir n’est pas obligé de se prononcer sur toutes les polémiques.

Il semble que vous ayiez de la difficulté avec le mot «systémique», comme d’ailleurs le PM Legault. Le racisme systémique est issu des lois et des politiques de la société en général; il n’est pas l’œuvre d’une personne en particulier, ce serait du racisme, point. Au Québec le racisme systémique est justement dans les lois, dans le système judiciaire et dans toute l’organisation gouvernementale qui agit comme un état colonial.

Notre pays et notre province ont des lois qui discriminent en particulier les peuples autochtones mais cela déteint sur toutes les minorités – si on peut discriminer contre les uns, pourquoi pas à l’encontre des autres? Le racisme systémique c’est la loi sur les Indiens, c’est un système judiciaire qui est imposé à des gens qui étaient ici bien avant les Européens et qui ont des cultures à l’opposé de celle de notre système qui prétend en être un de «justice» alors, qu’en fait, il est un système profondément culturel qui refuse de voir la différence et qui perpétue la violence et l’incompréhension.

Pas de racisme systémique? Alors expliquez donc comment un état peut unilatéralement, sans leur consentement, déposséder des populations de leurs territoires et de se les approprier sans vergogne, et pousser l’insulte à confiner ces premiers peuples dans des enclos qu’on appelle «réserves».

Ce n’est pas du racisme systémique de déclarer les deux langues coloniales comme langues offielles d’un pays fondé sur le dos de ses premiers occupants alors que leurs langues sont victimes de poltiques d’éradication par le biais des pensionnats et des écoles, même aujourd’hui ? Ce n’est pas du racisme systémique quand on veut effacer de la face de la terre des peuples entiers sous le prétexte de les «civiliser» ? En fait ça s’appelle un génocide en droit.

Enfin, c’est collectivement que les Québécois et les Canadiens de la société dominante contribuent au racisme systémique en appliquant les lois et les règlements qui soutiennent la discrimination envers des gens et des peuples. J’en ai fait partie et j’ai constaté par moi-même l’impact de ce racisme systémique, ce colonialisme officiel, sur les populations autochtones que j’ai côtoyées. Cela a pris beaucoup de temps avant de m’éveiller à cette réalité terrible et je le dois en grande partie aux Inuits avec lesquels j’ai vécu plusieurs années en Arctique. Maintenant, j’espère seulement que ma société sera assez adulte pour reconnaître ses erreurs et réparer les pots cassés en acceptant de se décoloniser et de décoloniser ses lois et ses pratiques et, surtout, en reconnassant aux peuples autochtones tous leurs droits reconnus dans la Déclaration des NU, y compris le droit au territoire et à se gouverner.

J’endosse chaque mot. Merci Marie-France. C’est quoi cette facon d’embrigader tout le monde de force? ca ne sert nullement la cause!

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J’ai lu, dans le parcours de Didier Lucien, qu’après avoir joué un « prof d’histoire » dans « Pure Laine » (série humoristique qui traite de l’identité québécoise telle que vue par ses minorités ethniques),
il s’était retrouvé 10 années sans travail. Hasard??
Quelle occasion ratée pour lui que de n’avoir pas su profiter de la tribune de l’emblématique Fête Nationale pour aborder la question du racisme d’un ton rassembleur et « non pas accusateur ».
C’aurait été très à propos et ajouté une dose de crédibilité à une fête dont l’aspect inclusif est souvent remis en doute.
Quand vous dites: « La Fête Nationale « Elle serait donc le MAL » comme tout ce qui est nationaliste au Québec »…
on serait tout autant, sinon plus justifié, d’en dire de même de la Fête du Canada: « Elle serait donc le MAL », comme tout ce qui fédéraliste au Québec. »
Les fédéralistes québécois aiment le Québec et veulent le fêter mais ils aiment aussi Le Canada.. Nous sommes toujours 60% à croire que la survie des francophones est assurée dans l’appartenance à une fédération plutôt qu’isolée dans une marée d’anglophones en Amérique du Nord. C’est un sentiment « d’amour de soi » qui nous habite.
Je suis une fière québécoise de souche « pure laine » et l’apologie du « Nous Autres, les autres » ne fait pas partie de mes valeurs. J’adore la culture québécoise, je ne manque jamais, entre autres, « Y a du Monde à messe ». J’aime aussi les autres cultures et les emprunts qui ajoutent à ce que nous sommes.
Aussi, je peux comprendre les Noirs québécois d’interpréter le refus de Didier Lucien comme un manque de solidarité.
Je vous sens à fleur de peau, Mme Bazzo.. Ce qui m’amène à conclure que « malheureusement » « quoiqu’on dise, quoiqu’on fasse il devra encore s’écouler beaucoup d’eau sous les ponts avant que l’élite nationaliste québécoise soit enfin prête à une introspection libératrice.
Cela étant dit, j’aime les artistes québécois et je ne bouderai pas mon plaisir les 23 et 24 juin prochain. Bonne fête Nationale! à tous et n’oublions pas de rester Zen.
En ce temps de pandémie et d’isolement, seul un rassemblement « apolitique » pourra mettre un baume sur les trois derniers mois. On aura bien le temps de reprendre nos chicanes! On dirait que c’est dans notre ADN.

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Ah oui, la farce eût été de profiter de la fête nationale pour faire la promotion de l’idéologie de votre multiculturalisme canadien?? Vous voulez rire, j’espère?

Selon moi il il fait très bien et de toute manière la chose la plus importante sur Bob( M.Lucien) ce n’est pas sa couleur
C’est sa chevelure donc Bob avec ou sans cheveux le reste peut importe notre race, couleur, religion, orientation sexuelle à l’intérieur on est tous pareil
Sauf les cons eux a l’intérieur c’est des plein de marde

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« Peut-on lui câlisser patience ? » (Sic)
Comme québécois non montréalais, je « m’approprie » cette puissante question: « Peut-on NOUS câlisser patience, NOUS AUSSI? »

Deux mois de confinement nous avaient pourtant déconfiné du bruit assourdissant du montréalisme-plateau. Pour un temps, les enculeurs s’étaient montrés discrets, occupés sans doute à compter les morts d’un des plus grand foyers d’infection au monde.

Oh! Le silence béni! Juste le bruit rassurant des sirènes sanitaires…

Mais il leur manquait – comme un grand vide existentiel – un événement importé de leur planète culturelle: la mort filmée d’un noir américain qui réclamait le droit de respirer. Et les grands médias montréalais ont saisi au vol le feu du racisme systémique: la Presse+, Radio (du) Canada, etc.

Posons le genou au sol pendant 21 secondes, nous sommes tous coupables du genou étrangleur d’un malade. Et faisons-le avec la claque en pleine face sur nos pancartes dans la langue de Shakespeare et de Donald Trump, histoire de s’assurer que les Nègres blancs d’Amérique sachent que c’est bien eux les racistes, Pas ceux qui les oppriment depuis 260 ans. Pas ceux qui tentent de le faire maintenant au nom du multiculturalisme canadien.

« Speak White! » nous crient-ils et gardez le genou de la soumission par terre, c’est comme ça qu’on vous aime.

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René Daniel Dubois avait, après de longues années à se poser la question sur le nationalisme victimaire québécois, fini par jeter l’éponge. La conclusion pessimiste de sa réflexion avait été détaillée dans « La guerre perdue »… Et ce texte magistral a disparu du WEB. Voilà ce qui arrive encore en 2020 à ceux qui osent sortir du rang de la bien-pensance nationaliste. On s’arrange pour qu’ils soient oubliés. Et ensuite on utilise la logique inversée pour faire diversion.. le racisme anti-blanc est devenu le subterfuge pour éviter le débat.. Comme à chaque époque, ce sont les jeunes générations qui auront le dernier mot sur le monde en devenir.. et comme ce fut le cas dans les années 1968, on sent un vent de changement dans nos sociétés.

« Nous fêterons donc la Saint-Jean en vase clos, sans foule, devant nos télés. Nous aurions pourtant bien eu besoin d’une méchante brosse nationale, tous réunis, de toutes les couleurs… »

Ironique de rester confiner par mesures sanitaires pour célébrer une fête nationale quand tout est permis pour protester contre un crime commis dans un autre pays. Alors dansons dans nos têtes, chantons dans nos silences.

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