Carole Beaulieu : «Ce que Koivu m’a appris»

Le départ à la retraite de Saku Koivu ravive des souvenirs chez Carole Beaulieu.

Edmonton Oilers v Montreal Canadien
Photo : Getty Images Sports

Le Canadien de Montréal m’avait accordé de peine et de misère «un petit-déjeuner» avec Saku Koivu. C’était en décembre 1996. Il était la vedette montante de l’équipe de Montréal, une méga star en Finlande, et je n’étais rien. Ou si peu.

À peine une journaliste de L’actualité qui n’avait jamais écrit sur le sport et qui, de surcroît, rentrait tout juste de deux ans en Asie et de six mois en Californie. Que je veuille faire un portrait de la nouvelle coqueluche des fans de hockey pour le «grand magazine de langue française» du Canada n’y changeait rien.

J’aurais «un petit-déjeuner», point barre. L’homme était occupé.

Ce matin-là, dans la salle déserte du resto l’Ovation, au Centre Bell, Saku marchait vers moi l’air ennuyé. Sans ses patins, il était un peu plus petit que moi. Je n’osais imaginer ce que le relationniste du Canadien avait bien pu lui dire.

Ce petit-déjeuner a duré beaucoup plus longtemps que prévu. Et avant de me quitter il m’a dit : «Mon père, ma mère et mon petit frère sont en ville. Veux-tu souper avec eux ce soir ?»

Bien sûr, j’ai accepté. Et j’ai eu une soirée chaleureuse avec la famille. Le «petit frère», Mikko, 14 ans, allait lui aussi devenir un joueur vedette de la Ligue nationale quelques années plus tard. (Il joue encore avec le Wild du Minnesota, dont il est le capitaine.)

Au terme du souper, la famille m’a invitée à leur rendre visite à leur chalet traditionnel, comme beaucoup de Finlandais en ont un au bord d’un lac. Je les ai remerciés. Mais je ne suis jamais allée me flageller avec des branches de bouleau près du sauna des Koivu.

Ils m’avaient déjà donné tout ce dont j’avais besoin, et je leur en étais reconnaissante. Ils m’avaient laissée entrer dans l’intimité de la famille, qui avait forgé les valeurs et le caractère du joueur, dont la gentillesse, la générosité, la détermination et le talent avaient séduit Montréal.

J’avais en outre gagné un pari avec mon patron! (Voir le papier que j’en ai tiré.)

Pour comprendre le pari, il faut plonger dans le passé. À mon retour de Californie, en 1995, les salles de rédaction du Québec n’étaient pas encore «branchées sur Internet». Au mieux, il y avait un ordinateur qui y donnait accès. Le Web n’en était qu’à ses premiers balbutiements.

J’avais découvert Internet cette année-là, à San Francisco. Et je voulais que mon patron branche toute la salle. Il était sceptique. «À quoi ça servira, à part récolter des informations à l’étranger ?» me demandait-il. Dans l’enthousiasme, j’avais répondu : «Je vais vous prouver que ca peut servir à tout. Même à faire le portrait d’un joueur de hockey.»

Bien avant l’ère des médias sociaux, comme Facebook et LinkedIn, Internet offrait des «groupes de discussion» organisés par sujets. J’avais lancé ma bouteille à la mer dans une foule de groupes. Je cherchais des Finlandais qui connaissaient Saku Koivu. La pêche a été bonne.

Lorsque Saku s’est assis devant moi, ce petit matin-là, un brin renfrogné, je connaissais déjà son parfum de crème glacée favori, son groupe de musique préféré, et j’avais parlé à son entraîneur finlandais, qui n’avait pas que de belles choses à dire. Koivu a vite compris que j’en savais trop… ou pas assez ! Et la porte s’est ouverte.

À l’époque, le jeune Koivu disait vouloir retourner en Finlande lorsqu’il prendrait sa retraite. Il souhaitait avoir deux enfants et un mökki, une maison en forêt tout près de l’un des 188 000 lacs au pays. Une maison pareille à celle de ses parents : pas d’électricité, des toilettes à l’extérieur, un sauna.

Je sais qu’il a deux enfants. Et après 18 ans de carrière dans la LNH, dont 5 avec les Ducks d’Anaheim et 10 en tant que capitaine du Canadien de Montréal, il a certainement acheté ou bâti son mökki !

L’Hôpital général de Montréal — où il avait reçu, en 2001-2002, des traitements de chimio et de radiothérapie pour lutter contre un lymphome non hodgkinien qui mettait sa vie en danger — le remerciera encore longtemps pour les huit millions de dollars que lui a remis la Fondation Saku Koivu afin d’acheter de l’équipement de pointe pour effectuer des tomographie par émissions de positrons, un première à Montréal. Et les Montréalais se souviendront longtemps de son courage devant l’adversité et de sa rage de vivre.

Le plus prolifique Finlandais de la LNH — 832 points en 1 124 matchs — accroche ses patins. Et j’éprouve une certaine nostalgie.

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4 commentaires
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Les dessous d’un reportage en disent beaucoup sur l’intervieweur et son invité. Merci de partager!

Jari Kurri et Teemu Selanne ça ne vous dit rien? Ce sont eux les finlandais les plus prolifiques de l’histoire de la ligue, Selanne est pas loin du double de points de Koivu!

Il était bien sympathique, Saku, mais ce qui m’a toujours déçu de lui, c’est qu’il n’a jamais été capable d’apprendre deux mots de français même en vivant pendant des années à Montréal. Et j’ai l’impression que son club, le Canadien, ne lui a pas souvent dit que ça pourrait être pertinent d’apprendre quelques phrases dans la langue de Molière…

Gentil le Koivu mais fermé rare à la langue du peuple qui l’a accueilli généreusement pendant une décennie, la rendu multimillionnaire et lui a même sauvé la vie