Ce que les Mayas n’avaient pas prévu

À l’approche du 21 décembre 2012, les rumeurs les plus insensées courent sur le Web au sujet de la façon dont l’humanité périra. Le calendrier maya, qui s’achève cette journée-là, annoncerait la date fatidique de l’apocalypse.

Photo : SDO/NASA

Parmi les prédictions les plus folles?: la Terre changera d’axe de rotation ou quittera son orbite pour dériver dans l’Univers pendant 26 000 ans?; un alignement des planètes du système solaire engendrera une série de catastrophes naturelles?; mieux encore, la planète Nibiru, dont la NASA nous a caché l’existence, passera près de la Terre, ce qui causera des perturbations gravitationnelles assez graves pour déclencher des séismes et des tsunamis. Des internautes remplis d’espoir croient plutôt que la prophétie maya annonce l’effondrement de notre civilisation corrompue et l’avènement d’un monde meilleur.

Malheureusement, les auteurs des sites consacrés au 21.12.2012 donnent un vernis de crédibilité à leurs explications en les truffant de termes scientifiques. L’actualité a interrogé d’authentiques chercheurs pour cerner les quelques éléments véridiques ayant inspiré les prédictions qui circulent dans Internet.

Voici ce qui attend vraiment les Terriens?: une inversion des pôles magnétiques de la planète (dans quelques milliers d’années) et des tempêtes solaires (dès l’année prochaine).

Des catastrophes?? Cela dépend du point de vue. Ce ne sont pas les humains qui écoperont, mais leurs technologies. Satel­lites endommagés, cellulaires et GPS hors service, accès à Internet interrompu, pannes d’électricité majeures et autres désagréments de cet ordre seraient au programme en 2013… ou plus tard. Impossible d’en prédire le moment.

La vie de l’homme moderne, intimement liée à ces infrastructures technologiques, pourrait s’en trouver perturbée. Mais ce ne sera ni la fin du monde ni même celle «?d’un?» monde.

***

Quand le soleil s’embrase

 

L’astrophysicien Mike Hapgood est catégorique?: l’humanité n’est pas prête à faire face à une tempête solaire extrême, assez puissante pour couper les communications radio et griller les transformateurs des réseaux électriques à une grande échelle. Or, un tel événement pourrait se produire sans avertissement. Le scientifique du Rutherford Appleton Laboratory, au Royaume-Uni, dirige un comité d’experts chargé de conseiller le gouvernement britannique sur ce genre de catastrophes naturelles inusitées.

En avril dernier, il a signé dans les pages de la réputée revue scientifique Nature un article exhortant les autorités à mieux s’y préparer… en citant un phénomène survenu au Québec?: la panne générale du réseau électrique causée par la tempête géomagnétique de mars 1989. Cette interruption de neuf heures à l’échelle de la province avait coûté la rondelette somme de deux milliards de dollars en dommages et pertes commer­ciales aux entreprises québé­coises. «?Les tempêtes géomagnétiques présentent une menace sérieuse pour nos sociétés dépendantes de la technologie?», écrit Mike Hapgood.

On n’a probablement encore rien vu. En 1859, une tempête beaucoup plus intense que celle de 1989 avait causé des dégâts considérables à la seule «?technologie de pointe?» de l’époque, le télégraphe. Des étincelles avaient mis le feu à des bureaux de récep­tion, et des télégra­phistes avaient subi des décharges électriques. Si un tel événement survenait aujourd’hui, des régions entières pourraient se trouver sans électricité pendant des mois, estime le UK National Grid, l’entre­prise chargée de sa distribution au Royaume-Uni. Un organisme américain, le Comité des études spatiales du Conseil national de la recherche, est encore plus pessimiste?: les répercussions pourraient se faire sentir pendant des années et coûteraient des trillions de dollars.

Le grand verglas de 1998 au Québec et l’ouragan Sandy qui a frappé New York en octobre dernier illustrent bien les conséquences des pannes de courant de longue durée?: impossibilité de se chauffer, manque de vivres, pénurie de carburant, désorgani­sation des transports publics. Une tempête géomagnétique pourrait causer un chaos de cet ordre, l’eau et les débris en moins.

Il suffit que le vent solaire n’abîme que quelques-uns des satellites de télécommunications parmi les centaines en orbite autour de la Terre pour perturber notre quotidien. Impossible de changer une pièce sur un objet spatial orbitant à parfois plus de 35 000 km d’alti­tude. Au mieux, les ingénieurs au sol trouvent une façon astucieuse de le faire fonction­ner autrement. Au pire, l’engin spatial ne répond plus aux commandes et devient un «?satellite zombie?».

En janvier 1994, les satellites canadiens Anik E1 et Anik E2 ont cessé d’émettre à la suite d’une tempête solaire. Plusieurs chaînes de télévision ont subitement disparu des ondes, les villages nordiques ont perdu leur service téléphonique et le fil de La Presse Canadienne est devenu silencieux, l’agence étant incapable de communiquer avec les médias.

Anik E1 a pu être remis en fonction au bout de quelques heures, mais pas Anik E2, incapable de maintenir son orientation vers la Terre. Au bout de trois jours, Télésat Canada a dû se résoudre à demander aux Américains d’en héberger temporairement les signaux sur leurs satellites. Les ingénieurs canadiens ont mis six mois à trouver une façon de commander son orientation à partir de stations au sol. La mésaventure a coûté 50 millions de dollars en réparations et pertes commerciales?; tout de même moins cher que de perdre ce satellite de 300 millions de dollars.

Malgré leur ton alarmiste, les experts qui s’inquiètent des risques d’un orage magnétique ne visent pas à semer la panique. Ils cherchent plutôt des capitaux?! D’une part pour rendre les infra­structures plus résistantes, d’autre part pour financer la recherche scientifique, meilleure façon de prévoir l’ampleur des colères du Soleil.

LIRE LA SUITE >>

Dans les bureaux de Météo spatiale Canada, à Ottawa, Charles Blais, Lorne Mckee et Benoît St-Louis surveillent les sursauts de l’astre solaire. Pour l’instant, tout est calme.

(Photo : Colin Rowe)

On sait déjà que les humeurs de l’astre suivent un cycle d’envi­ron 11 ans. Sa surface devient de plus en plus agitée, jusqu’à atteindre un maximum d’activité au cours duquel elle est traversée de mystérieuses taches noires, qui engendrent habituellement plus de tempêtes pendant quelques années. En vertu de ce cycle, les avertissements d’orage magnétique pourraient se multiplier en 2013.

Des satellites de la NASA sont déjà braqués sur l’astre solaire et retransmettent des images de sa surface en fusion d’une précision époustouflante. Lors d’une éruption de gaz brûlant, impossible de ne pas voir les particules de matière qui jaillissent violemment des flammes. Ce qui est difficile, c’est de prédire si ce mélange de gaz et de particules propulsé dans l’espace atteindra la Terre. Le taux de succès des prévisions est pire que celui de la météo. Les scientifiques se trompent une fois sur deux.

La tâche des météorologues de l’espace est compliquée par le fait que le Soleil crache plusieurs types de particules aux effets fort différents. Pierre Langlois, responsable du programme des sciences solaires à l’Agence spatiale canadienne, compare ces éruptions à un feu d’artifice?: une explosion de lumière, suivie du son, puis de résidus de papier qui retombent lentement au sol.

La lumière d’une éruption solaire parvient à la Terre en à peine huit minutes, sous forme de rayons X pouvant brouiller les communications radio de haute fréquence. Elle est suivie, moins d’une heure plus tard, d’un bombardement de protons rapides (des particules chargées positivement) particulièrement dommageables aux satellites.

Les amateurs de feux d’artifice savent qu’il faut se méfier du papier enflammé qui retombe. Dans le cas d’une éruption solaire, c’est pareil. Une énorme masse de gaz chargé électriquement peut mettre jusqu’à deux jours avant d’atteindre la Terre et d’y déclencher une tempête géomagnétique. «?C’est très difficile de prévoir ses effets, explique Pierre Langlois. Cela dépend de sa trajectoire, des vents solaires et de son interaction avec le champ magnétique de la Terre.?»

Ce champ magnétique bloque en partie l’assaut, mais il n’est pas infranchissable. C’est bien ça le problème?! La dose massive d’énergie qui y est injectée cherche à se décharger quelque part, le plus souvent sur les lignes de transport d’électricité. Le Québec n’a d’ailleurs pas été le seul à écoper, en 1989. Un transformateur américain de 12 millions de dollars a été complètement bousillé et deux transformateurs britanniques ont été envoyés à la réparation. Il faut parfois des mois pour remettre à neuf ce genre d’équipement lourd.

En mars 2012, une éruption solaire majeure a fait craindre le pire… mais a surtout démontré le besoin d’améliorer les pré­vi­sions. Les agences de météo spatiale de plusieurs pays ont tenté de prédire le moment de l’impact?; or, les différentes estimations s’étalaient sur plus de 18 heures?! La tempête n’a finalement causé aucun dégât majeur.

«?Si les compagnies de distri­bu­tion d’électricité se font dire de limiter la quantité de courant sur les lignes de façon préventive cha­que fois qu’une éruption solaire a lieu, et qu’il ne se passe finalement rien sur Terre, c’est comme crier au loup, dit Pierre Langlois. Elles vont finir par se dire qu’elles perdent plus d’argent à prévenir le choc qu’à l’encaisser.?»

Dans les bureaux de Météo spatiale Canada, à Ottawa, cinq scientifiques surveillent les sursauts de l’astre solaire à tour de rôle. «?C’est calme aujourd’hui?», dit Lorne McKee, debout devant le grand écran où s’affichent les prévisions. Les trois zones couvrant le Canada sont d’un vert rassurant. En cas de veille orageuse, elles vireront au rouge. Huit autres écrans diffusant des images vidéo du Soleil, des cartes et des graphiques couvrent entièrement le mur.

Un bulletin météo est automatiquement transmis tous les quarts d’heure à partir d’une foule de données, dont celles des satellites américains qui scrutent l’espace. Pour mieux prévoir les effets d’une tempête, les scientifiques doivent aussi tenir compte de l’intensité du champ magnétique de la Terre, qui varie constamment. Le Canada dispose d’un impressionnant arsenal de radars et d’instruments de mesure de l’activité magnétique, déployés au sol de Yellow­knife à St. John’s.

Le météorologue en service surveille toutes ces données et les adapte au gré des informations reçues de ses partenaires. Météo spatiale Canada fait partie de l’International Space Environment Service, un réseau d’une douzaine d’organismes situés aux quatre coins de la planète, dont Tokyo, Moscou, Bruxelles et Boulder, au Colorado, siège de la respectée National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA).

Ces prévisions sont diffusées en temps réel sur le site Web de Météo spatiale Canada. Pour les compagnies aériennes et Hydro-Québec, elles sont aussi cruciales que celles de Météomédia. En cas d’avertissement d’orage magnétique, les avions devant voler près des pôles changent de trajectoire, ces régions étant alors souvent plus agitées. Télésat Canada, responsable des satellites de télécommunications Anik, peut mettre ses engins en mode veille pour limiter les dommages.

«?Le Canada compte parmi les pays les plus à risque de subir les conséquences d’une tempête géomagnétique, parce que nous sommes près du pôle Nord magnétique et que les particules ont tendance à se concentrer près de cette zone quand elles entrent dans le champ magnétique terrestre. Cela crée de belles aurores boréales, mais nous rend plus vulnérables?», dit Lorne McKee.

«?Le fait que nos réseaux électriques soient étendus, pour aller chercher l’électricité loin au Nord, amplifie le facteur de risque?», ajoute son collègue Benoît St-Louis. Pas étonnant que ce soit notre réseau qui ait flanché en 1989…

Hydro-Québec en a tiré sa leçon. La société d’État a installé des équipements de compen­sation sur les lignes de haute tension pour accroître la sta­bilité du réseau et a calibré différemment ses équipements de protection. Quand les météo­rologues de l’espace annoncent une tempête géomagnétique de forte intensité, Hydro diminue la quantité de courant transporté sur les lignes. Grâce à ces précautions, le réseau a résisté aux tempêtes du dernier pic d’activité solaire. Ainsi, en 2003, le réseau électrique de l’Ohio a flanché?; pas celui d’Hydro-Québec. «?Nous abordons sereinement le cycle solaire actuel?», assure François Lévesque, chef des Études de réseau à Hydro-Québec TransÉnergie.

Tel un monarque capri­cieux, le Soleil peut cependant s’empor­ter à tout moment. Sa colère historique de 1859 s’est manifestée de façon soudaine, au cours d’une année de calme relatif.

Comme le tremblement de terre de Fukushima, au Japon, en 2011?: un événement hors norme, soudain, durant lequel les infrastructures, conçues pour résister à des séismes de moindre intensité, se sont effondrées.

«?Les tempêtes solaires ont toujours existé, mais elles ne nous ont jamais causé de problème tant qu’on n’a pas eu de technologies reposant sur les satellites et le réseau électrique?», souligne Pierre Langlois.

Le réseau de satellites GPS, par exemple, ne sert pas qu’à retrouver son chemin en voiture. Toutes les banques et les grandes entreprises s’en servent pour dater les transactions financières à la seconde près, grâce aux horloges atomiques à bord des satellites. Ce «?temps GPS?» garantit la synchronisation des systèmes informatiques des entreprises et la traçabilité des transactions.

On peut imaginer les pertes financières abyssales si, en plus, les tours de transmission cellulaire tombent en panne et que les réseaux informatiques sont paralysés.

Contrairement à un tsunami ou à un virus pandémique inconnu, les vies humaines ne sont pas directement menacées par un orage magnétique extrême. Pierre Langlois se fait pragmatique?: «?Dans une société où on utilise beaucoup de technologie, il faut accepter que parfois ça ne fonctionne pas. Ou alors, bâtir en conséquence pour que ça résiste.?» Bien difficile d’estimer ce qui, des deux, coûte le plus cher.

***

Mayas?: tempête autour d’un calendrier

 

Les Mayas seraient sûrement étonnés du boucan entourant leur calendrier en cette fin d’année 2012. Selon toute vraisemblance, c’est une mauvaise interprétation de leurs écrits qui a fait croire à cette sombre prédiction de fin du monde.

La civilisation maya n’avait pas un calendrier mais plusieurs, dont un calendrier civil de 365 jours, un calendrier religieux de 260 jours et un très long calendrier courant sur plus de 5 000 ans. Les scribes avaient mis au point ce «?compte long?» pour pouvoir dater les événements historiques, les deux pre­miers calendriers ne mentionnant pas les années. C’est ce compte long qui viendrait à échéance le 21 décembre 2012.

Des adeptes du Nouvel Âge – dont l’Américain José Arguëlles, auteur du livre Le facteur maya, publié en 1987 – ont contribué à répandre l’idée que la fin de ce calendrier marquerait le début d’une ère nouvelle. Fait à noter, la fameuse date ne fait même pas l’unanimité chez les spécialistes de la civilisation maya. Certains affirment que le compte long se termine plutôt le 23 décembre 2012, d’autres qu’il se poursuit après cette date clé?!

Les Mayas n’avaient pas de représentation physique de l’ensemble du compte long. Il est parvenu jusqu’à nous sous forme d’écrits, de codex et d’inscriptions gravées dans la pierre des monuments et des stèles. Le calendrier religieux de 260 jours a pour sa part été utilisé par d’autres civilisations mésoaméricaines, notamment les Aztèques, qui l’ont sculpté dans leur plus célèbre œuvre, la Pierre du Soleil (dis­que utilisé lors de rituels), illustrée à la une de L’actualité.

Chose certaine, le rapport complexe des anciens Mayas avec le temps et leur conception du monde basée sur la suc­cession de cycles laissent penser que, en arrivant au terme de leur calendrier, ils auraient tout simplement recommencé au jour 1 le lendemain, en marquant ce passage d’un rituel.

LIRE LA SUITE : LES PÔLES SENS DESSUS DESSOUS >>