Ce que nous avons perdu dans le feu

Une fois la crise derrière nous, peut-être que certains retomberont dans leurs vieilles ornières. Notre chroniqueur, lui, est persuadé que sa manière d’envisager son existence sera transformée. Merci, la pandémie.

Photo : Daphné Caron

Comme tant d’entre vous, je suis ressorti lessivé d’un an de pandémie. Plus blême que blanc.

Je me suis immergé dans le boulot pendant que la crise vidait ma batterie en sourdine. Comme une application énergivore que j’aurais oublié d’éteindre sur mon cellulaire. Mais dans quelle prise branche-t-on les humains qui se déchargent trop rapidement ?

Je ne crois pas exagérer : je suis passé très près de l’épuisement professionnel au moins deux fois cette année. Ce qui ne m’était jamais arrivé. Je n’avais pas d’autre choix que de ravaler, de me fouetter, de continuer à courir, parce que si je m’arrêtais, je sombrais.

Je le dis en ne cherchant surtout pas à trivialiser le récit de celles et ceux qui tombent. Mais le fait d’avoir marché au bord du gouffre m’a permis de réellement apprécier à leur juste valeur les rares exutoires qui m’étaient offerts.

Je ressors de cette année lessivé, mais aussi grandi.

Parmi mes chroniques pandémiques, j’ai écrit qu’une fois la crise passée, les choses redeviendraient comme avant. Que nous allions oublier les privations, les épreuves. Que les années folles qu’on nous prédisait nous replongeraient plus profondément encore dans nos anciennes ornières.

Un an plus tard, j’ai changé d’avis. Si les autres oublient tout, tant pis pour eux. Ce serait trop bête de s’être ainsi (re)trouvé pour se (re)perdre.

Les amitiés ne seront plus jamais les mêmes, de toute manière. Les amours non plus. Les premières, véritables bouées lumineuses, bien que parfois lointaines, m’ont permis de naviguer à vue grâce aux messageries numériques. J’ai d’ailleurs préféré ces dernières aux rencontres vidéos. Les images et les messages qui y apparaissaient ponctuaient mes jours, mes soirées. Nos vieilles blagues devenues des socles de normalité. Radoter n’a jamais été aussi bienfaisant.

Même chose avec la famille. Nos dynamiques de groupe ont conservé les habitudes d’autrefois. La douce et coutumière étrangeté d’affectueuses pointes, d’élans d’humeur empreints de petites et moyennes fâcheries antédiluviennes et d’humour comme démineur universel. En fait, si nous nous sommes moins vus, nous n’avons sans doute jamais autant parlé. Et écouté plutôt que de simplement entendre.

La distance et le manque exacerbent la valeur réelle des relations. J’aime les miens plus qu’avant et ne raterai plus l’occasion de les voir de près, comme cela m’est trop souvent arrivé dans le passé.

Quant à l’amour, mis à rude épreuve dans certains foyers, il a été chez moi galvanisé par la cohabitation permanente forcée. « Je suis chanceux d’être pogné avec toi », ai-je dit cet hiver à ma fiancée. Je lui dois ma santé mentale, mille discussions stimulantes, une présence aimante et apaisante. Peu importe ce qui nous arrivera plus tard dans cette vie, la crise m’a confirmé que j’aurai connu l’amour, le total, le vrai.

Par ailleurs, j’ai dû affronter le reflet de mon adolescence dans le miroir qu’est devenue ma fille. C’est avec moi autant qu’avec elle que j’ai dû faire la paix. Faute de quoi, dirait Jim Corcoran, nous nous serions perdus dans le même décor.

Prisonnier du quotidien, j’ai cultivé la fuite. Fictions pulpeuses et paradis artificiels. Puis j’ai retrouvé, comme jamais, le potentiel cathartique des romans et des chansons hurlées dans la noirceur. Karaoké privé défiant l’ennui de nos nuits.

Le sport est devenu mon club social. La nature, mon lieu de culte. Les sorties de vélo de montagne ou de ski de fond au jour levant m’ont offert quelques-uns des plus beaux moments de cette année.

Ce qui me rendait heureux s’est confirmé en me sauvant. Ce qui m’ennuyait (la télé, les réseaux sociaux) s’est tassé dans un coin. Le travail, que j’aime et qui me construit, reprend sa place de manière saine.

Et en attendant la fin de la pandémie, j’ai fait des listes. Parfois sur papier. Souvent dans ma tête. Des voyages. Des défis. Des fantasmes. Des choses simples comme les plaisirs de la Foule sentimentale de Souchon.

J’ai modifié mon rapport au désir. J’ai laissé l’incertitude devenir un mode de vie qui rend leur aspect véritable aux choses que j’avais tenues pour acquises, tout bonnement parce qu’elles étaient soumises à des pressions externes qui en évacuaient le sens profond.

Le monde reviendra peut-être à la normale. Mais, j’en suis persuadé, ma manière d’envisager mon existence sera transformée.

C’est ce qui me fait croire que ce que nous avons perdu dans le feu nous a déjà été rendu au centuple.

La gratitude est au goût du jour ? Très bien. J’en fais mon plat favori. Merci pour ça, la pandémie.

Les commentaires sont fermés.

Ce que nous avons perdu dans le feu par David Desjardins

Merci d’avoir partagé votre vécu de la pandémie qui s’achève. J’ai cru comprendre que vous avez regardé dans l’angle mort de votre vie. Ce fut aussi le cas pour plusieurs d’entre nous. Questions: Avons-nous bien regardé brûler ce que nous avons perdu dans le feu? Y aurait-il plus à jeter dans les braises encore chaudes? Saurons-nous partager ce nouveau savoir entre générations et sociétés ?

Gérald Fafard