Ce qu’il faut retenir d’André Arthur

Notre collaborateur, journaliste et chroniqueur de Québec s’est déjà retrouvé au micro d’André Arthur. S’il est de bon ton de dénoncer l’attitude odieuse de l’animateur décédé la fin de semaine dernière, écrit-il, on pourrait aussi montrer du doigt ceux qui se sont enrichis grâce à son style.

Photo : Daphné Caron pour L’actualité

Comme des milliers de gens de Québec, j’ai beaucoup écouté André Arthur.

Il m’a parfois invité à son émission, où j’ai été un très mauvais chroniqueur. Je perdais mes moyens à son micro, me sabotais, même s’il était très gentil avec moi. Après quelques essais ridicules, il a cessé de m’inviter, à mon plus grand soulagement.

Ma rubrique favorite à son émission était celle où il parlait à une dame qui épluchait les circulaires des épiceries pour nous livrer les meilleures aubaines de la semaine. C’était drôle, rempli de sarcasme, on devinait bien qu’Arthur se moquait un peu de son invitée, mais qu’il l’aimait bien aussi. Il riait d’elle, qui ne se doutait de rien, nous semblait-il. C’était un numéro d’équilibriste malaisant dont il avait le secret.

Ce n’était pas bien méchant. J’ai écrit quelques saloperies dans mes premières années comme chroniqueur qui étaient bien pires que cela.

Mais jamais je n’ai été aussi odieux qu’André Arthur. Ni aussi mesquin. Ni aussi vaniteux.

S’il voulait nettoyer la politique locale, il le faisait à la laveuse haute pression, et produisait une autre forme de pollution qui s’est étendue et a fini par devenir la marque de commerce de ce qu’on désigne avec dédain « la radio de Québec ». Cela, même si personne, pas même Jeff Fillion, n’est arrivé à la cheville du roi Arthur. Ni en intelligence. Ni en talent. Encore moins en méchanceté.

Qu’il entretienne un climat de méfiance envers les politiciens était parfaitement justifiable. Et justifié. J’en connais assez sur le milieu politique municipal des années 1990 pour savoir que certaines cliques méritaient amplement d’être dénoncées.

Mais fallait-il pour autant injurier des gens ? Les traîner dans la boue ? Répandre des mensonges à leur sujet parce qu’il était convaincu de détenir la vérité, sans preuve ?

Les écarts de conduite d’Arthur étaient si nombreux qu’on pourrait dire que celui qui a aussi conduit des autocars dans ses temps libres avait pris l’habitude du dérapage presque permanent.

Ah, ça faisait un bon spectacle, c’est vrai. L’équivalent intellectuel d’un derby de démolition ou du Monster Spectacular. Tant pis pour la vérité et la dignité, il le disait : « pas le droit d’être plate ». Même s’il fallait écraser le monde autour de manière tout à fait sadique.

Les curieux — dont j’étais parfois — écoutaient Arthur parce que son émission était un accident de voiture permanent. Du genre qui fait ralentir la circulation, les gens se demandant s’ils ne verront pas un blessé, un cadavre.

Et l’animateur a laissé toute une ribambelle de blessés et de cadavres dans son sillage.

Il était un fervent défenseur d’une liberté d’expression sans limites, sinon celles imposées par les tribunaux. Mais rares étaient ses victimes qui avaient les moyens, émotionnels ou financiers, d’aller défendre leur honneur en cour. Il le savait très bien. Il en abusait et on devinait que cette puissance destructrice qu’il détenait jusque dans ses derniers jours, derrière son clavier plutôt qu’à un micro, lui procurait un enivrement permanent.

Si on mesure l’importance des figures publiques à leur héritage, celui que laisse Arthur n’a absolument rien de glorieux. Il préfigurait l’ère dégueulasse de l’attaque ad hominem que l’on vit aujourd’hui. Tant à la radio « d’opinion » que dans les réseaux sociaux.

Mais ce que l’on doit retenir, ce n’est pas tant la fameuse dualité du personnage, talentueux et à l’égo si démesuré qu’il pouvait le pousser à se saborder pour avoir raison.

Ce dont il faut se souvenir, encore et encore, c’est que des antennes ont profité du talent de ce matamore pour s’enrichir auprès d’annonceurs aussi peu scrupuleux. Ce commerce de l’attention se faisait dans la haine, au mépris de la justice, avec une arrogance impardonnable. Des quantités ahurissantes de demi-vérités ou de mensonges calomnieux débités dans ses émissions l’ont été au profit d’un spectacle qui mettait à mal la démocratie que l’animateur disait pourtant défendre.

Et ce sont les employeurs d’André Arthur qui en ont le plus profité. C’est à eux de porter la honte d’avoir mis ses atrocités en ondes.

Après tout, les clowns ont besoin d’un chapiteau pour se donner en spectacle. Je rappelle, pour mémoire, qu’Arthur commençait son émission avec la pièce d’ouverture du Muppet Show. Il était, lui aussi, une marionnette. Tout aussi odieuse, voire plus encore, que l’élite qu’il dénonçait.

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J’ai découvert André Arthur en découvrant les radios AM de Montréal au début des années 90 alors que j’étais un tout nouvel arrivant. À l’époque je n’avais pas la télé, je n’écoutais que la radio, l’émission journalière d’Arthur était diffusée sur les ondes de CKVL, la station de radio de la rue Gordon à Verdun. J’allais demeurer quelques temps dans cette ville qui n’était pas encore un arrondissement de la Métropole, non loin de cette station devant laquelle je passais souvent.

Pour moi André Arthur était l’emblème de mon nouveau pays avec son style à ne pas mâcher ses mots. Pour dire les choses comme elles sont, sa manière de raconter les histoires me plaisait beaucoup. Je voyais en cela une forme de liberté d’expression qui n’existait pas dans les radios de l’hexagone (la France) que j’avais quitté.

Avec le temps, j’ai bien compris que ce genre de journalisme qui s’est développé par la suite avec d’autres animateurs que tout cela n’était pas la panacée universelle, que parfois la ligne de démarcation entre ce qui relève du « salissage » et de la liberté d’expression, que la marge est faible. Qu’elle est franchissable. Que cela peut causer du mal.

D’un autre côté, je ne trouve pas que l’exercice d’autocensure que nous observons actuellement et auquel nous nous livrons, avec ces mots qu’il ne faut pas prononcer, que tout cela révèle une évolution positive de la société. Je me demande quelquefois jusqu’où peut aller l’hypocrisie. Avec Arthur part encore un morceau de ce Québec « fun » que je croyais avoir trouvé dans mon cheminement.

Un animateur de radio qui conduit des bus pendant ses temps libres. Quelque part, cela vient me chercher. Je pense que c’est encore par certains aspects, l’expression d’une forme généreuse d’humilité.

@ Luciaf,

Merci pour vos commentaires qui auraient certainement gagné d’avoir été un peu plus développés.

Ici j’entends par « humilité » le terme consistant à faire preuve de déférence. En voici une définition : « Considération respectueuse à l’égard d’une personne, et qui porte à se conformer à ses désirs et à sa volonté. » [Source : CNRTL]

Quand vous conduisez un bus vous avez un contrat envers ceux que vous transportez, vous devez scrupuleusement le respecter.

En ce sens, je pense qu’André Arthur respectait ses auditeurs, mais pas réellement : ses détracteurs.

Et pourtant André Arthur devrait être reconnu comme l’homme politique le plus déterminant que le Québec ait connu.

Par sa façon d’inculquer un mode de pensée populiste, primaire mais racoleuse aux auditeurs de la région de Québec, puis de susciter une relève aussi peu respectueuse des faits, il a suscité une méfiance et un manque de confiance en sa destinée qui ont amené la population de la région de Québec – qui aurait pu devenir la capitale nationale d’un nouvel état – à rejeter le projet souverainiste. Les 25000 votes qui auraient fait la différence, c’est de là qu’ils auraient du venir.

Et la tendance se maintient à Québec avec un populisme de droite dont les politiques vont ultimement à l’encontre des intérêts de ceux qui le soutiennent.

La radio de Québec, c’est aussi Radio-Canada, première dans ce marché depuis plusieurs années. Quant aux auditeurs d’Arthur, ils savaient probablement faire la part des choses; on finit nécessairement par connaître le personnage et savoir prendre les choses avec un grain de sel.
Il y a toujours eu des émissions sarcastiques. Que ce soit RBO ou Piment Fort, elles n’ont pas toujours été très édifiantes. Dans ces deux derniers cas, l’humour cachait la violence du matraquage de têtes de turcs qui se faisait alors répondre: « mais voyons, c’est juste pour rire »…

Sauf que contrairement à RBO ou aux intervenants de l’émission Piment fort, André Arthur ne s’est jamais présenté comme un humoriste. De plus, tout le monde ne maîtrise pas forcément le deuxième degré (si deuxième degré il y a)…