Ce qu’il faut savoir sur les crimes d’honneur

Le drame de Kingston a fait ressurgir dans l’actualité le concept des crimes d’honneur. Mais que sont ces crimes? Les femmes en sont-elles les seules victimes? Et dans quels pays surviennent-ils?

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Qu’est-ce qu’un crime dit d’honneur?

Le terme « crime d’honneur » couvre un ensemble de violences infligées principalement à des femmes par de proches parents masculins – père, frère, oncle. Les victimes sont perçues comme ayant apporté le déshonneur à la famille pour des raisons souvent liées à un comportement jugé immoral : refuser un mariage arrangé, avoir été victime d’une agression sexuelle, souhaiter un divorce. Dans certains cas, le simple fait qu’une femme ait été vue avec un homme étranger, ait échangé dans Internet avec un soupirant ou soit soupçonnée d’avoir eu des relations intimes avec un homme hors d’un mariage sanctionné par sa famille peut déclencher les violences.

Le comportement jugé immoral par les proches peut aussi bien être présumé que réel.

Les crimes d’honneur peuvent aussi toucher des femmes qui ont choisi elles-mêmes leur petit ami, amant ou conjoint, à l’encontre des volontés familiales.

 

Les femmes en sont-elles les seules victimes?

Non. Les femmes constituent la majorité des victimes, mais des hommes sont aussi parfois visés. Au Pakistan, par exemple, lorsqu’une famille retrouve une jeune femme en fuite avec un amoureux non approuvé, le jeune homme peut aussi être tué. Au cours des dernières années, en Turquie, des hommes auraient aussi été assassinés parce qu’ils étaient homosexuels et que leur famille y voyait une cause de déshonneur.

 

Un crime d’honneur n’est-il pas similaire au crime passionnel?

Oui et non. Les motivations du crime sont parfois similaires, mais dans bien des pays, aux yeux de la loi, un crime, pour être qualifié de passionnel, doit avoir été commis spontanément, sans préméditation. Un crime d’honneur a été planifié et fait l’objet d’un complot avec d’autres membres de la famille. Il est rarement commis par un seul individu. Les crimes dits « passionnels » ont encore dans certains pays un statut spécial. Jusqu’en 1975, le code pénal français jugeaient excusables les maris qui avaient tué leur femme après l’avoir surprise en flagrant délit d’adultère. Le code pénal haïtien pardonne aux hommes qui ont tué leur femme dans de semblables circonstances. En Colombie, un pardon automatique a été en vigueur jusqu’en 1991.

 

Comment définit-on l’honneur?

L’honneur, lorsqu’il est associé au crime, n’est pas facile à définir et varie selon le sexe. L’honneur de la femme est lié à un concept de virginité, de pureté sexuelle. Celui de l’homme est lié à sa capacité à défendre l’honneur de la femme, à assurer son rôle de pourvoyeur ou à faire en sorte que tous les membres de sa famille se conforment aux codes moraux de sa société.

 

Les crimes d’honneur surviennent-ils uniquement dans les pays arabes?

Non. Même si les crimes d’honneur sont répertoriés principalement dans des pays musulmans et arabes, ils ont aussi lieu dans certains pays latino-américains, comme le Brésil et l’Équateur, et dans des pays comme l’Inde, notamment chez les Sikhs, au Pendjab, mais aussi dans des familles hindoues.

 

Les crimes d’honneur sont-ils culturels ou individuels?

Les deux. Ils sont « culturels » au sens où les agresseurs se sentent obligés, par les contraintes de leur société, de leur clan ou de leur groupe social, de punir une femme qui aurait porté atteinte à l’honneur de leur famille. S’ils ne le font pas, ils craignent que leur famille en entier soit mise au ban et subissent des représailles amicales, commerciales ou de voisinage. Leurs autres enfants pourraient être jugés infréquentables car « pollués » par le comportement de leur sœur. Leurs fils, par exemple, pourraient ne pas trouver à se marier. La pression sociale et psychologique serait donc forte. Reste que tous les hommes ne réagissent pas de la même manière à ces pressions. Certains se refusent à tuer une femme, quel que soit le comportement reproché. Ces crimes sont donc d’une certaine manière individuels.

Les crimes d’honneur ont aussi une dimension économique et politique, au sens où ils régressent dans les États qui les combattent par des lois et une forte répression policière et judiciaire. Là où des États trop pauvres ou trop faibles les tolèrent, ils continuent de fleurir.

 

Combien de crimes d’honneur sont commis chaque année?

Le nombre est impossible à évaluer, plusieurs de ces crimes étant maquillés en suicides ou en accidents. Ceux commis dans des régions pauvres et isolées ne sont parfois jamais connus des autorités. Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) les estiment à plus de 5 000 par année.

 

Pourquoi ces crimes ne sont-ils pas interdits?

Ils le sont dans bon nombre de pays.

En Occident, ces meurtriers ne bénéficient d’aucun traitement d’exception. En 2009, la Cour d’appel de l’Ontario a refusé d’accepter la défense « d’atteinte à l’honneur familial » d’un jeune Canadien d’origine afghane accusé d’avoir tué sa sœur et le fiancé de celle-ci – union que la famille désapprouvait. Il a été trouvé coupable de meurtre au premier degré et est passible de 25 ans de réclusion.

Dans certains pays arabes, latino-américains ou du sous-continent indien, ces meurtres demeurent permis ou tolérés. Selon un rapport des Nations unies (2002), une dizaine de pays prévoient dans leur code pénal ou leurs lois une tolérance partielle ou totale aux crimes d’honneur, notamment l’Argentine, l’Équateur, l’Égypte, le Guatemala, l’Iran, la Jordanie, le Pérou, la Syrie, le Venezuela et l’Autorité palestinienne. La liste qui suit n’est pas exhaustive, mais donne tout de même une idée de la situation.

Les crimes d’honneur sont illégaux en Irak depuis 2002. Ils sont aussi illégaux en Turquie, mais s’y produisent quand même en grand nombre, faute d’une police ou d’un système judiciaire suffisamment fort pour les appliquer.

Au Pakistan, le général Pervez Mucharraf a dénoncé ces crimes, interdits par la religion musulmane et par la loi. Mais des centaines de meurtres d’honneur – appelés karo-kari – continuent d’être commis, surtout dans des régions plus pauvres, parmi les populations les plus illettrées. La loi exige qu’ils soient traités comme n’importe quel autre meurtre, mais dans les faits, policiers et juges les tolèrent souvent.

En 2006, devant la pression internationale, le Pakistan a adopté une loi rendant les crimes d’honneur passibles d’une peine pouvant aller de sept ans de prison à la peine capitale… mais la loi prévoit aussi que le coupable peut se racheter par une compensation financière.

En Syrie, l’article 548 du Code pénal exempte de toute poursuite un homme qui tue ou blesse sa femme, sa sœur ou l’une de ses filles, sans préméditation, après l’avoir trouvée en flagrant délit d’adultère ou en train de commettre des actes sexuels jugés illégitimes.

En Jordanie, où la famille royale les dénonce avec force, le nombre de ces crimes recule. Mais il continue d’être élevé. Le Code pénal du pays prévoit en effet la clémence en cas de crime relié à l’adultère.

Dans les territoires palestiniens et à Gaza, l’Unicef estime que plus des deux tiers des femmes tuées le sont dans le cadre de meurtres d’honneur.

En Inde, les crimes d’honneur sont en principe interdits. Des milliers de femmes sont toutefois tuées chaque année parce que leur dot est jugée insuffisante.

Au Liban, comme dans quelques autres pays arabes, les tribunaux font souvent preuve d’indulgence envers les hommes auteurs de crimes d’honneur.

 

Qui assassine des femmes dans le monde?

De nombreuses enquêtes mondiales suggèrent que la moitié des femmes victimes d’homicides sont tuées par leur conjoint ou ex-conjoint.

En Australie, au Canada, en Israël, en Afrique du Sud et aux États-Unis, entre 40 et 70 % des femmes victimes de meurtre ont été tuées par leur partenaire, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

La violence à l’égard des femmes ne se limite pas à une culture, une région ou un pays. Les raisons profondes résident dans l’inégalité historique de pouvoir entre les hommes et les femmes.