Ces gaz qui nous divisent

Ils sont notre avenir énergétique, clament leurs défenseurs. Ils menacent notre sécurité, rétorquent leurs opposants. Récit d’une bagarre qui s’annonce musclée.

Ils sont notre avenir énergétique, clament leurs défenseurs. Ils menacent notre
Photo : Annik MH de Carufel – ruefrontenac.com

Lorsqu’il a vu la langue de feu jaillir au-dessus des arbres à Saint-Édouard-de-Lotbinière, près de Québec, Pierre Bluteau a cru à un incendie dans une érablière. En route vers sa résidence, dans le village voisin de Leclerc­ville, ce robuste grand-père de 62 ans a décidé de bifurquer, s’enfonçant dans le bois en direction de la flamme d’une dizaine de mètres qui irradiait le ciel noir de décembre. Au bout d’un long chemin de gravier, il a découvert ce que très peu de gens de la région savaient : au cœur de la forêt, une équipe d’ouvriers testait un puits de gaz naturel.

Comme Pierre Bluteau, des centaines de résidants de la vallée du Saint-Laurent ont appris par hasard que leur région, voire leurs propres terres, faisait saliver les prospecteurs gaziers. Au cours des derniers mois, des agriculteurs se sont vu offrir de l’argent par des sociétés qui souhaitaient faire de l’exploration sur leur propriété. D’autres personnes ont été alertées en voyant un convoi de camions immatriculés en Alberta traverser leur village, chargés de citernes d’eau et d’équipement de forage. Même le maire de Mont-Saint-Hilaire n’avait pas été averti que l’on sondait le sous-sol de sa municipalité à la recherche de gaz. C’est le coup de fil d’un journaliste de l’hebdo local qui le lui a appris !

La marche du Québec vers l’exploi­tation gazière s’est accélérée cet été. On a foré des puits d’exploration à Saint-Hyacinthe, Saint-Barnabé-Sud et La Présentation, en Montérégie, ainsi qu’à Fortierville et Sainte-Gertrude, dans le Centre-du-Québec. Tout ça pour vérifier le potentiel du schiste d’Utica, formation rocheuse souterraine gorgée de gaz qui s’étend entre Québec et Montréal. Depuis 2008, une vingtaine de puits ont été percés dans ce schiste. Et ce n’est qu’un début : pas moins de 185 permis d’exploration ont été accordés dans une zone couvrant l’entièreté de la vallée du Saint-Laurent. Il est même possible qu’on prospecte un jour dans l’île de Montréal : les droits d’exploration ont été achetés par une société à numéro, propriété de l’italienne Mac Oil SpA.

La production de gaz pourrait débuter au Québec dès l’été prochain. Deux puits près de chez Pierre Bluteau, celui de Saint-Édouard-de-Lotbinière et celui de Leclercville, devraient être les premiers raccordés au réseau de Gaz Métro.

Mais pour des agriculteurs comme Patrick Lemonde, de Saint-Hyacinthe, l’ère du gaz a déjà commencé. Sur la propriété de ce gaillard de 25 ans s’élève une foreuse qui, de loin, ressemble à une rampe de lancement de la NASA. Il a accepté, après six mois de réflexion, de louer sa terre à une compagnie gazière. Mais le bail, qu’il a négocié lui-même et dont il ne veut pas dévoiler la teneur, ne le rendra pas riche. « C’est un peu plus payant que si on cultivait le champ, mais pas trop », dit-il. L’Union des producteurs agricoles négocie actuellement avec les sociétés gazières un contrat-cadre qui serait offert à tous ses membres.

La cohabitation entre propriétaires et compagnies gazières n’est pas toujours heureuse, comme en témoigne Sonia Lafond, qui cultive du maïs à Leclercville. À trois reprises, des représentants de la société Talisman Energy sont venus frapper à sa porte. On voulait faire des tests sismiques sur sa terre, ce qui nécessitait six petites explosions à l’intérieur de trous de 10 m de profondeur. Cette mère de famille de 39 ans a refusé deux fois, avant d’accepter un compromis : seul un fil électrique, essentiel au test qui se déroulait le long de son rang, pouvait passer sur sa terre. Mais en rentrant chez elle, un jour d’avril 2009, elle a été mise devant le fait accompli. « Des employés de Talisman avaient creusé des trous sans ma permission et y avaient placé des explosifs ! » Un représentant a invoqué une erreur de communication avec l’équipe anglophone qui devait faire le test. Et les charges étaient placées de telle façon qu’elles ne pouvaient être retirées sans causer encore plus de dommages au terrain. On lui a offert un petit dédommagement, mais pour l’agricul­trice, le mal était fait.

Difficile de mettre des bâtons dans les roues des sociétés gazières. En vertu de la Loi sur les mines, qui régit le secteur des hydrocarbures, ces sociétés peuvent « acqué­rir, à l’amiable ou par expropriation, tout bien nécessaire à l’accès au terrain ou à l’exé­cution de [leurs] travaux d’exploration ou d’exploitation ». Même les élus munici­paux qui s’opposent à l’arrivée des prospecteurs ont les mains liées. Pour éviter de potentiels conflits, Québec compte signer cet automne avec l’industrie du gaz un protocole d’entente qui précisera les règles de conduite à adopter sur le terrain.

Malgré tout, la résistance s’organise. Le regroupement Mobilisation gaz de schiste, fondé par des opposants de Saint-Marc-sur-Richelieu, où un puits pourrait bientôt être foré, et l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmo­sphérique tentent de former une coalition nationale antigaz.

Pour eux, le débat dépasse largement le spectre du « pas dans ma cour ». Car cette cour est la vallée du Saint-Laurent. Et la majorité de la population québécoise y habite.

Les plus populaires