Ces inaccessibles étoiles

«Je me méfie du héros qui prescrit. De la santé comme une morale. De ces idéaux impossibles à toucher du bout du doigt», dit le chroniqueur David Desjardins.

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Illustration : Alain Pilon

Je me méfie des héros, des idoles, des personnages plus grands que nature.

Je me méfie surtout du besoin que ressentent l’homme et la femme moyens, issus d’une société moyenne, dans cette époque tout aussi moyenne, de s’agenouiller devant de nouvelles idoles.

Prenez Pierre Lavoie. Il est le symbole de la mise en forme et de la résilience. Une légende qui respire, qu’on célèbre sans retenue, sur toutes les tribunes. Ses défis sportifs sont archipopulaires. Son système de blocs d’énergie mis en place dans les écoles pour faire bouger les enfants est désormais utilisé par les médecins pour prescrire de l’activité physique à leurs patients sédentaires. Son histoire de « gars de shop », fumeur et inactif, qui change de vie et remporte des triathlons Ironman, et dont les enfants meurent, atteints d’une maladie rare, est de celles dont on fait les plus efficaces psychodrames. C’est la réalité qui rencontre la puissance évocatrice d’un impeccable scénario de fiction.

Et oui, je m’en méfie.

Pas de l’homme, mais du phénomène. Et un peu quand même de ce que les piédestaux médiatiques font aux gens en les déifiant de leur vivant, en leur érigeant des monuments de fierté nationale, en les canonisant en raison de leur vécu, de leurs exploits.

Ils deviennent un peu des statues que l’on parade comme on le faisait autrefois avec celles de la Vierge Marie dans les rues, en tête de larges processions, tandis que les badauds suivent et scandent : « Priez pour nous, mangeurs de Doritos, et notre indice de masse corporelle, maintenant et à l’heure de notre mort en parfaite santé… »

Je disais mes réticences à l’égard de la transformation de Pierre Lavoie en demi-dieu à un ami qui pratique des interventions chirurgicales bariatriques, et il m’écoutait, sidéré, ne saisissant pas une seconde les motifs de mon aversion. Il voit défiler dans son cabinet quantité de personnes obèses qui trouvent chez Pierre Lavoie une inspi­ration : un type ordinaire qui change de vie pour devenir un athlète.

Moi, je vois la petite morale qui vient avec la prescription de santé derrière le défi et les blocs d’énergie. Je vois le doigt sentencieux des coûts du système de santé. Je vois des manifestations gigantesques, avec ballons, musique, cortèges interminables d’autobus, de camions, de soutien technique, médias, entreprises, commandites. Je vois la visite du pape de la santé.

Je ne suis pas insensible à son histoire. Elle est remarquable. « Et il faut au monde des histoires comme celle-là, me dit mon ami. Peut-être pas à toi, mais aux autres, oui. »

Erreur : il m’en faut à moi aussi. Et c’est précisément pourquoi je m’en méfie : je connais la chanson. Au-delà du battage, du petit catéchisme des saines habitudes de vie, je sais que nos idoles finissent toujours par nous décevoir. Soit en trompant leur image, à laquelle ils ne peuvent de toute manière se conformer, parce qu’elle est trop parfaite. Soit en installant dans notre firmament d’idéaux une inspiration qui peut devenir une sorte de poison. Une inatteignable étoile qui nous éblouit plutôt que de nous guider.

Je n’ai rien contre Pierre Lavoie. Son récit de vie est touchant. Je trouve l’athlète admi­rable. Ses exploits sont extraordinaires. Ils sont aussi plus grands que nature.

Et nous, nous sommes la nature.

Cette disparité en fait une sorte de Jésus de la santé. Son implication sportive, un sacerdoce. Et son histoire, un évangile.

Je me méfie du héros qui prescrit. De la santé comme une morale. De ces idéaux impossibles à toucher du bout du doigt. De l’inspiration tout en haut dans les étoiles, et qui fait que lorsqu’on s’envole par-delà la troposphère pour tenter de rejoindre notre idole, le crash est tristement spectaculaire.

* * *

L’autre chose qui m’agace, c’est la nécessité de la manifestation, du grandiose. Les défis de mise en forme sont ponctuels, et aussi sociaux, tandis que le mode de vie actif est un acte intime, personnel, parfois un peu ennuyeux, loin des tapes dans le dos et de la fanfare. Trop de spectacle instille-t-il la motivation, ou si cela la tue ?

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Qu’on soit croyant ou athée ou encore les deux à fois, qu’on soit gros ou maigre ou entre les deux (comme moi…), tout le monde est en quête de sens. Nous essayons de comprendre ou de ne pas comprendre ou ne voulons pas comprendre pourquoi nous faisons ceci ou cela. S’il y a toutefois une sorte de justification dans cela.

Dans nos contrées supposément évoluées. Nous avons en principe du « contrôle » sur nos vies et ce contrôle nous permet de passer d’un état dans un autre, puis de cet état autre dans un autre et ainsi de suite, puis retourner vers d’autres états à des états autres jusqu’à la case départ.

On pourrait alors parler de bipolarité plutôt que de défi. Mais disons que médiatiquement parlant, cela habille mieux Pierre Lavoie de parler de défi Pierre Lavoie que de bipolarité Pierre Lavoie. Peut-être que beaucoup de gens souffrent plus qu’on ne croit de quelques formes de bipolarité, cette dualité qui est la nôtre est ce qui donne une sorte de sens à chaque acte perpétré dans la vie. Puisque nous sommes à la fois uniques et doubles à la fois. Tout et rien, rien et tout.

Même si j’ai fait le mal dans la vie, je peux aussi faire du bien et cela a un sens. Mais je peux tout autant faire du mal et du bien. Souffler le chaud et le froid. Dire vrai et mentir à la fois. Pierre Lavoie est emblématique de ce que nous sommes. Nous aimons ce qui nous ressemble, c’est aussi ce qui nous rassemble.

Au terme de l’exercice, c’est toujours la même chose. Toute chose de la vie est éphémère, réduite dans le temps, transitoire. On peut se choisir les modèles qu’on veut…. Un de mes modèles préféré ces temps-ci, c’est l’exoplanète Kepler-452b.

Supposons une planète plus grosse qui tourne moins vite sur son axe, qui tourne moins vite autour de son étoile et sur laquelle ses créatures vivent dans la paix en moyenne plus de 550 ans. Que de défis sportifs envisageables dans un semblable cas. — Reste bien sûr à savoir lequel d’entre nous tous connait « la voie » qui mènerait à cette planète là !

tout le monde est en quête de sens ? Ben non.
C’est encore une autre prescription ? Sinon on n’est pas quoi ? Humain ? Normal ?

@ Anne G,

Permettez-Moi de vous faire remarquer que le sujet de ce billet de blogue était en rapport avec le rôle que joue des personnalités comme Pierre Lavoie dans le paysage québécois. Puisqu’il est indéniable que le « Défi Pierre Lavoie » est très populaire ici et que le personnage est considéré comme charismatique pour beaucoup….

Je suis parti du présupposé ou de la prémisse si vous préférez que tous les humains sont d’une manière ou d’une autre en quête de sens dans la vie peu importe la condition qui est la leur.

Plutôt que d’imposer votre vision négative comme une évidence (quelque chose qui va de soi), laquelle réfute mon travail honnête au niveau de l’argumentation. Vous devriez nous faire profiter de votre travail de réflexion pour mettre la lumière sur tous vos points d’interrogation qui nous servent de ponctuation. — À défaut de sens, j’imagine au bénéfice des internautes que cela rendrait le débat plus équilibré.

Quels sont vos choix dans la vie pour que votre vie n’ait vraiment aucun sens ? Estimez-vous que ce « non-sens » sur lequel vous postulez, qu’il soit partagé par la majorité des gens ? Est-il possible que tous les corps vivants (et pas seulement les humains) soient aussi en quête de sens ? Qu’est-ce qui est normal ou anormal dans la nature de ces propos selon vous ?

Moi ce qui m’inquiète n’est pas l’homme ou son œuvre mais la machine qu’il y a autour de lui pour mousser ses gestes. Il y a la meute à 2 roues en petit costumes qui sert de fonds d’écran.

Cette grosse machine de commanditaires et de médias profite d’une idée pour nous servir de morale, quelques temps. On le sait tous que bouger et être actifs est bon pour la santé… Moi j’aimerais mieux que tout ce fric servent à ancrer de saines habitudes directement dans les écoles, pas à la TV… À assurer que les petits se remplissent le ventre avant de se remplir le cerveau, que ceux qui sont pauvre et gros ne seront pas mis de côté par ce qu’ils ne peuvent se payer le petit costume de cycliste…

Cette grosse machine, comme celle des élections, porte des promesses qu’elle ne pourra tenir. C’est éphémère,
comme la carrière d’une vedette rock… Et quand elle revient année après année, difficile d’y croire .

Ça me fait penser au Docteur Albert. Vous souvenez-vous? Il avait réponse à tout, professait ses vérités en pointant du doigt les malfaiteurs que nous étions de ne pas lui obéir à la perfection. Eh bien, il est mort du cancer plutôt jeune (dans la cinquantaine). Bien fait pour lui!

Il faut bien être Québécois avec son impressionnante aptitude au pessimisme pour remettre en doute le Grand Défi Pierre Lavoie.

J’ai bondi en lisant votre chronique d’opinion.

Vous parlez d’inaccessibles étoiles mais heureusement soulignez le fait qu’un gars normal a, un jour, pris sa vie en main, pour une fille. Et que finalement, il a pris conscience que la mise en forme dépassait la séduction de la voisine. Que c’était un problème de société. Vous remettez en question un homme (ou l’effet d’entraînement qui le suit) qui a voulu changer les choses pour le mieux. Qui a voulu changer le système pour améliorer la vie de dizaines de milliers de personnes. Parce qu’en se prenant en main, en ayant un peu de volonté et de soutien, on peut guérir des maladies sans médication. Je ne vais pas vous vanter les bienfaits de l’activité physique, ils sont indéniables.

Pourquoi doit-on, trop souvent, au Québec, critiquer ceux qui osent vouloir changer les choses?

Vous mentionnez également que « nos idoles finissent toujours par nous décevoir ». Et bien, avec cette vision, cessons d’admirer les autres, ils finiront par nous décevoir de toute façon. Ne prenons plus de risques, nous pourrions être blessés. N’ayons plus de rêves fous, ils pourraient ne pas se réaliser. N’osons plus… Juste au cas où ça ne serait pas totalement positif.

Je dois vous avouer que je suis impressionnée par ce qu’il a réussi à faire. Par la dose de motivation qu’il dégage auprès des gens de tout âge. J’ai vu des adolescents courir une nuit durant et se dépasser. Nouer des liens dans l’entraînement. Se sentir mieux ou bien dans leur corps. J’ai vu des collègues tenter la boucle en vélo et ne pas réussir mais prendre la décision de se relever, de persévérer et de recommencer. Le genre de chose que les enseignants et beaucoup de parents tentent désespérément d’inculquer aux enfants afin d’atteindre leurs objectifs.

Il en faut des héros qui nous donnerons le goût de repousser nos limites, de croire que tout est possible avec de la volonté. Sinon, retournez manger des Doritos devant la télévision en vous disant que vous êtes nés pour un petit pain. Continuez de vivre avec cette mentalité de défaitiste. En choisissant la facilité d’ingérer des médicaments au lieu de faire preuve d’un peu de volonté.

Moi, je préfère croire que l’humain est capable de grande chose. Et que oui, nous pouvons changer les choses. Pour le mieux.

Bravo pour ce questionnement! Comme il s’agit d’un OSBL il faudrait aussi peut-être avoir le détail des dépenses afin de savoir si le pape et sa famille font beaucoup de bénévolat alors nous pourrions mieux juger. Le dernier grand questionnement sur là Société contre le cancer avait apporté des réponses gênantes.