C’est positif ? Positif !

Atteint de la COVID-19, le metteur en scène et initiateur du Pacte pour la transition, Dominic Champagne, est devenu malgré lui un acteur de la crise. Pour L’actualité, il témoigne.

Photo : Yanick Déry

Ça y est. Cinq jours après avoir passé le test de dépistage, à la clinique dans les tentes de la place des Festivals à Montréal, la santé publique me téléphone. Et par la voix d’une jeune femme, je reçois la confirmation que je suis positif, officiellement atteint par la COVID-19.

Nos symptômes, à ma femme, Julie, et moi, ne correspondent pas tout à fait à ceux évoqués par les voies officielles. Ce qui a retardé le diagnostic.

Après la relâche, que nous avons passée à notre maison de campagne sur le bord du fleuve (nous avons décidé de ne plus prendre l’avion pour tenter de répondre à l’autre crise), nous ne présentons aucun symptôme à notre retour à Montréal.

Le lundi 9 mars en soirée, nous faisons la bise à Marius, un jeune étudiant parisien en stage à l’École nationale de théâtre, que nous avons accueilli comme pensionnaire à la maison pour quelques mois, et qui ce soir-là rentre de New York, où il a passé la relâche. A posteriori, c’est sur cette bise du lundi soir que se sont portés nos soupçons. Marius est rentré à Paris depuis et, à ce jour, il ne présente aucun symptôme. Ce qui ne signifie pas pour autant que la contagion ne vienne pas de là, tant les mystères demeurent nombreux autour du comportement du méchant virus.

Le mardi 10, nous allons, mon fils Arthur et moi, à la Maison symphonique voir et entendre la merveilleuse Ruée vers l’or de Chaplin dans une salle où, généralement, chaque quinte de toux agace. Ce soir-là, il me semble que ça tousse plus que de coutume. Nous n’y embrassons donc personne. Et pour toute sécrétion, je n’ai que quelques larmes, que je n’ai pu m’empêcher de verser, tant le malheur amoureux de Chaplin me fait le même effet chaque fois, depuis que je suis haut comme ça…

Le lendemain, au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts, Julie et moi assistons à un extraordinaire spectacle de danse de la compagnie néerlandaise Nederlands Dans Theater, avec Hofesh Shechter. Pur ravissement, sans doute l’un des meilleurs moments de danse de ma carrière de spectateur, et ce qui va s’avérer notre dernier spectacle de la saison… La toux des spectateurs alimente à nouveau ma paranoïa, comme si la présence de l’invisible étrangeté commençait à menacer insidieusement le cœur de nos vies. Je me demande combien de temps nous aurons le courage de braver l’incertitude et de continuer d’aller aux spectacles.

(Parenthèse ici, pour saluer mes amis les acteurs et les actrices, ceux et celles que Camus appelle si bellement « les princes de l’absurde au royaume de l’éphémère », créateurs de tous ces spectacles que je me faisais un bonheur d’aller voir et que je ne verrai pas sur scène — sans compter ce Hamlet sur lequel je travaillais depuis près d’un an, qui devait prendre la rue d’assaut en avril et qui ne verra pas le jour —, ainsi que tous ceux et celles qui ont perdu subitement leur emploi, et une partie de leur rêve, mais c’est une autre histoire, fin de la parenthèse…)

Le jeudi 12, j’enfile quelques réunions pour le Pacte (on était en préparation d’une importante rencontre avec le premier ministre Legault au sujet des mesures à mettre en œuvre pour répondre à l’autre crise, rencontre annulée depuis). Le Canadien annule son match contre les Sabres de Buffalo. C’est vraiment cette nuit-là, après quelques heures d’insomnie, que je commence à prendre la contagion au sérieux, à me documenter davantage et à agir en conséquence.

Le lendemain, j’annule toutes mes activités pour prendre le chemin du confinement volontaire, vers ma maison de campagne, plutôt par précaution, car on n’éprouve toujours aucun symptôme. C’est le vendredi 13…

Durant la fin de semaine, les premiers signes de ce qui s’apparente plutôt à un début de rhume apparaissent : vague écoulement au nez et à la gorge, vague toux, bronches vaguement engorgées, rien d’alarmant. Et surtout, rien qui ne semble clairement lié aux symptômes que l’on peut alors connaître du virus.

Puis, dans les jours qui suivent, peu à peu s’installent une fatigue physique croissante, une sensation de fièvre mais sans température, des maux de tête, des frissons, des courbatures de plus en plus présentes, un mal de dos, une léthargie de plus en plus prenante, qui compromettent bientôt les séances quotidiennes de yoga…

Visiblement, de jour en jour, quelque chose se passe qui ne passe pas. Malgré nos appels répétés aux numéros de téléphone indiqués par la santé publique, chaque fois, le protocole communiqué par quelques anges gardiens conclut que nous ne sommes pas atteints par ledit virus… et qu’il n’est donc pas nécessaire de nous soumettre à un test.

Le mardi 24, je me présente à un important rendez-vous médical à Montréal, prévu depuis des mois et qui va se dérouler avec toutes les précautions requises. Puis, il nous paraît sage de nous rendre passer le test à la Place des Festivals. Mais on nous retourne à la maison, le protocole semblant rejeter à ce moment-là toute demande de ceux et celles qui n’ont pas voyagé.

Le lendemain, 10 jours après l’apparition de ce qui s’avère aujourd’hui avoir été les premiers symptômes, nous nous obstinons à vouloir passer le test et nous nous présentons de nouveau à la clinique sans rendez-vous. En moins de 30 minutes, nous le passons enfin ! Manifestement, le protocole a changé.

En ce qui me concerne, la fatigue et les maux à la tête et au dos ont déjà commencé à s’estomper il y a quelques jours. À un point tel que je me demande si les résultats vont être négatifs. En ce qui concerne ma femme, les symptômes identiques aux miens persistent depuis deux semaines, mais heureusement sans évoluer : fatigue, toux, maux de tête.

Cinq jours plus tard, nous recevons le diagnostic.

Depuis l’apparition de ces symptômes qui ont déjoué les premiers diagnostics de la santé publique, nous nous sommes fiés à notre propre intuition. Sans avoir voyagé, sans toux réelle, sans fièvre et sans difficultés respiratoires, on peut être un porteur du virus. Et donc un potentiel propagateur de la contagion.

Ces jours étranges sont une occasion de nous retrouver face à nous-mêmes. Et peut-être l’occasion rare de distinguer l’essentiel de l’accessoire.

Nous avons évidemment limité nos sorties au strict minimum et suivi rigoureusement les consignes de confinement, nous n’avons approché ni touché personne, mais il est possible que nous ayons été porteurs alors que nous n’avions pas de symptômes apparents.

Notre compréhension est que le virus peut être très volatil et se développer de façon bien différente d’une personne à l’autre, et que les mystères entourant son comportement demeurent importants.

Selon la santé publique, je serai probablement immunisé — ce n’est pas tout à fait certain — après une période de confinement de quelques jours suivant la disparition des symptômes… Sans être à l’abri d’une éventuelle deuxième vague du virus, je peux donc présumer que je serai suffisamment peu à risque pour pouvoir à mon tour venir en aide à ceux qui auront besoin d’un coup de main !

D’ici là, je tiens à saluer tous et toutes les braves qui se dévouent pour nous. Le monde de la santé, bien sûr, à commencer par le bon Horacio Arruda et le premier ministre Legault, qui agit avec l’étoffe des grands. Saluer aussi les gens qui nous nourrissent et tous ceux et celles qui sont déjà à l’œuvre pour guérir le monde où nous vivons. Et nous avec lui.

Ces jours étranges sont une occasion de nous retrouver face à nous-mêmes. Et peut-être l’occasion rare de distinguer l’essentiel de l’accessoire.

Nous vivons aujourd’hui une épreuve historique et nous constatons à quel point, au milieu de ce drame, il fait bon retrouver ce qu’on appelle le sens commun.

À quel point nos comportements ont compromis la qualité de la vie sur terre. À quel point nous sommes fragiles et vulnérables. À quel point l’humanité est capable d’amour et de grandeur quand elle s’y met. À quel point nous aimons la vie plus que tout. À quel point il y a de l’amour.

L’heure n’est sans doute pas à rappeler qu’une autre crise profonde menace la santé et la vie. L’heure n’est sans doute pas à nous demander pourquoi soudainement nous sommes capables de répondre collectivement à l’appel de la science, à l’urgence d’agir, alors que la menace que nos actions font porter sur le monde doit cesser. Alors que nous sommes mûrs pour passer aux nécessaires changements rapides et radicaux de nos façons de faire.

L’urgence sanitaire est actuellement plus criante que l’urgence climatique. Mais les deux crises sont liées. Inextricablement. Espérons que, collectivement, nous saurons tirer les leçons de cette crise-ci pour orienter nos actions dans la résolution de cette crise-là.

Car ce qui est en jeu, oui, c’est tout ce que nous sommes. Et tout ce que nous aimons.

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Les commentaires sont fermés.

Je suis désolée de vous savoir malade, votre amoureuse et vous. C’est probablement votre état qui vous a fait confondre la Nederlands Dance Theater (NDT) et la troupe Hofesh Shechter.

Hmmm…. À votre place, je n’aurais pas nommé Marius, cet étudiant qui logeait chez vous, il n’est pas prouvé que ce soit lui qui vous ait contaminé. Le nommer va l’ostraciser!

C’est vrai que l’auteur aurait simplement pu dire « un étudiant français », mais… le COVID n’est pas une maladie honteuse. Je l’ai peut-être, et vous aussi. Et puisqu’elle semble être si mystérieusement et si fortement contagieuse, je préfère savoir, dans la mesure du possible, qui en est atteint. Par pour les ostraciser, mais plutôt pour leur donner du soutien et me protéger (l’un n’exclut pas l’autre).

Il y en a qui sont porteurs sans aucun symptômes et développement de la maladie !!!!

A tous les incrédules qui à causent d’eux la lutte sera longue si on ne suit pas les consignes:l’ennemi attaque de tous les côtés,des voyages faits antérieurement en Europe,à New-York,en Floride,de tous ceux qui continuent d’arriver au Québec par rapatriement,de notre famille et de notre communauté.
Merci de nous avoir fait part de votre situation,bien des gens vivent cette maladie avec grande force,il ne faut surtout pas qu’elle attaque nos vieux sinon l’hécatombe est à prévoir.
Je vous aime moins comme leader de l’environnement mais je vous adore pour votre travail artistique.

Notre Premier Ministre Legault parle du combat de notre vie… Il n’a pas complètement tort, mais en réalité il ne s’agit que d’une pratique pour le combat de nos vies, celui contre la dégradation de l’environnement et du climat.

Quand des milliers de scientifiques annoncent une catastrophe, arrêtons le déni et agissons.

Scientifiquement vôtre

Claude COULOMBE

Lire votre histoire m’a fait rendre compte que je l’ai probablement eu moi aussi .. les mêmes symptômes.. extrême fatigue, maux de gorge subtiles, maux de tête subtile aussi..sueurs mais pas de fièvre.. je ne me suis jamais senti autant fatiguée.durant 7 jours… Bien heureuse d’aller de mieux en mieux .. oui j’ai respecté les consignes.. mais avec tout ces diagnostics, serait-il bon de catégorisé, pour notre santé mentale, tous ces gens qui on le virus ne sont pas tous à l’agonie.. Je comprends aussi que certaines personnes n’ont pas assez peur pour rester à la maison.. malheureusement 😕

La preuve que les tests devraient être accessibles à grande échelle. Je ne comprends pas pourquoi on n’a pas tout mis là-dessus. On avait du recul par rapport à d’autres pays.

Au Québec nous avons souffert de l’application de règles trop strictes pour le dépistage de la COVID-19, du moins en début d’épidémie. Par exemple il fallait absolument avoir voyagé à l’extérieur du Québec, comme le raconte Dominic Champagne . Cette façon de faire introduit un biais de sélection qui empêche de constater les cas de transmission communautaire et de dépister les cas de porteurs asymptômatiques.

Pour cela, pas besoin de tester tout le monde, il suffisait de faire un échantillonnage au hasard (par exemple à pile ou face) des gens présentant des symptômes. Encore, mieux, nous aurions pu faire une campagne de tests avec un échantillonnage aléatoire sur toute la population ou du moins dans les sous-populations à risques comme le personnel et les résidents des CHSLD et les résidences de personnes âgées.

Je sais que la motivation principale était la peur de manquer de trousses de test et peut-être que mon « beau plan» bien assis en confinement dans mon salon ne tient pas la route.

Scientifiquement vôtre

Calude COULOMBE

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