Le stress de l’abondance

Censé être la revanche du consommateur, l’excès de choix est-il finalement nuisible? Chose certaine, il exacerbe le sentiment permanent de rater un truc. 

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La récente faillite du club de musique Columbia a ravivé mon second souvenir d’abondance extrême. Le premier ? C’était le catalogue de Distribution aux consommateurs, qui me rappelait sans cesse, enfant, ce que je n’avais pas. Rien n’a changé, au fond. Le modèle a seulement été gavé aux hormones de croissance. (Illustration: Alain Pilon pour L’actualité)

Je ne fais pas partie des grincheux qui regret­tent chaque avancée techno­logique. Au contraire.

Cette année, après ne l’avoir à peu près plus regardée pendant trois ans, j’ai même divorcé de la télé traditionnelle au profit des services de films et de séries en continu.

Oh, bien sûr, la télé étant un instrument de cohésion sociale, il m’arrive d’être en léger décalage avec ce qui se trame dans les téléromans, et je ne comprends plus certains numéros du Bye Bye. Mais au-delà de ces quelques lacunes culturelles, rien ne me manque.

Quant à la musique, je suis la tendance et n’achète presque plus d’albums, bazarde ceux que je possède et consomme avidement les services d’Apple Music et Spotify, auxquels nous sommes abonnés à la maison. Demeure ordinaire, dans laquelle prolifèrent ordinateurs, tablettes numériques, téléphones intelligents, iPod…

Ainsi, grâce à ces plateformes numériques et aux outils auxquels elles nous donnent accès, nous nageons dans l’abondance. Les productions culturelles sont accessibles à la pelle, et l’argent que j’économise avec la version numérique de magazines américains — qui coûte parfois le tiers du prix de la version papier — est désormais dépensé en livres, en sorties au cinéma. Ou pour d’autres magazines.

Et quand, le vendredi soir, ma blonde et moi désirons écouter de la musique en finissant la bouteille de vin, nous nous échangeons le téléphone intelligent, branché sur le service musical, et faisons jouer à peu près tout ce qui nous fait envie. C’est franchement génial, et je suis alors porté par un sentiment de liberté. L’ivresse du choix infini.

Mais plus ça va, et plus j’ai la gueule de bois. La quantité me pèse. Faire le choix d’un disque, d’un film ou d’une série télé est devenu pénible et me fait presque regretter les déplacements et l’argent que j’épargne désormais. Je gaspille un temps fou à zapper d’un titre à l’autre, d’un extrait à l’autre, d’une liste de lecture à l’autre, incapable de m’arrêter. Trop de choix paralyse.

Déjà, j’avais ce sentiment chez le disquaire ou au club vidéo. Je venais de passer une heure à errer devant les pochettes. Puis, soudainement, j’étais attiré par la musique ou le film qui jouait, et qui avait été choisi par un employé. Ou alors j’échangeais avec celui-ci, nous discutions de nos découvertes. C’était autre chose que d’être conseillé par un algorithme, quand même.

L’accablement de l’abondance gagne aussi le monde médiatique, Internet me donnant instantanément accès aux critiques du New York Times, du Guardian, de Libé, du Monde ou du Corriere della Sera, traduit par Google en quelques secondes.

Toutes ces possibilités sont relayées par mes contacts des réseaux sociaux, qui y ajoutent leurs propres commentaires. Si bien qu’on atteint ce qu’Umberto Eco décrit comme le « vertige de la liste », dans son ouvrage du même nom. Ce qui explique un peu ma détresse.

Censé être la revanche du consommateur, cet excès de choix est-il finalement nuisible ? Chose certaine, il exacerbe le sentiment permanent de rater un truc, d’être à côté de la plaque. Comme ces magazines que j’achète en version numérique : je n’ai jamais le temps d’en lire le quart.

Toutes les époques sont étranges. Et il se peut qu’en vieillissant nous nous sentions parfois largués par les changements technologiques. Ce n’est pourtant pas mon cas. Je suis seulement critique : dans cette guerre de l’abondance que se livrent les fournisseurs afin d’obtenir notre adhésion, j’ai le sentiment que tous ces contenus deviennent une sorte de plaque lisse sur laquelle notre intérêt rebondit, comme un caillou sur l’eau. Si bien qu’on n’arrive plus à s’arrêter pour aller en profondeur. Trop de choix tue jusqu’au désir de choisir, finalement.

Et je n’ai pas eu besoin de voir les 72 films anticapitalistes sur Netflix pour m’en rendre compte.

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1 commentaire
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Et avec l’abondance des « catalogues d’humains » tels Tinder, Happn, Réseau Contact et autres sites de rencontre, il est aussi triste de constater que ce phénomène s’applique malheureusement de plus en plus aux humains qui partagent notre vie, les amours comme les amis… On flippe, on like, on dislike, on ne va surtout pas trop en profondeur et on passe au suivant, celui ou celle qui va peut-être convenir à tous nos critères… Après tout, on a « tellement de choix », non? Aucun problème avec chacune de ces plateformes, mais le comportement qui l’accompagne souvent, lui, me laisse perplexe. Ces plateformes nous font-elles chosifier les gens?