Changer le monde, un mot tabou à la fois ?

L’université souffre d’immenses biais systémiques et idéologiques qui doivent être corrigés par de véritables efforts allant bien au-delà de la censure de quelques mots ici et là. 

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Ancien directeur général pour le Québec et l’Atlantique de la Fondation David-Suzuki, l’auteur est maintenant président-directeur général de la Fondation du Grand Montréal.

Les récentes controverses à propos de la censure d’œuvres littéraires dans un contexte universitaire m’ont remis en mémoire certaines expériences vécues lors de mes études. Je suis en première année à l’Université McGill et j’assiste à un cours d’introduction à l’économie, dans un immense auditorium aux côtés de 150 autres étudiants. Vers le milieu du cours, le professeur fait une mise en situation avec un homme et une femme fictifs. Il dit : « A man and a lady… » Une main se lève dans l’auditorium : « Monsieur, pourquoi dites-vous lady et non woman ? Pourquoi ne dites-vous pas lady et gentleman ? » S’ensuit un échange tendu entre le professeur et l’étudiante sur le thème de l’égalité entre les hommes et les femmes. Après de longues minutes, le professeur reprend, excédé : « A HE person and a SHE person… » 

C’était en 1992, durant la première vague de la pensée politiquement correcte. L’étudiante avait raison sur ce point : le fait de ne pas désigner les hommes et les femmes par des termes neutres et équivalents nous ramenait symboliquement à une forme de discrimination qui devait être combattue. Mais cette prise de bec stérile était demeurée à la surface des enjeux : personne dans la classe n’avait remis en question les fondements discriminatoires de la science économique, discuté des inégalités de revenus entre les hommes et les femmes, ou noté que tous les auteurs que nous lisions étaient des hommes. L’étudiante avait gagné son combat. Elle avait manifesté son indignation, le professeur avait fini par plier et le mot avait été effacé. Fin de l’histoire.

L’année suivante, dans un autre cours d’économie, un étudiant dominait les discussions en promouvant des idées libertariennes qui affirmaient qu’il appartenait au libre marché de déterminer l’allocation des ressources dans la société, en culture, en santé et en éducation, qu’il était normal qu’il y ait des gagnants et des perdants, que c’était aux perdants de travailler plus fort, et que l’action gouvernementale était foncièrement mauvaise. Il prenait toute la place et intimidait toute la classe, tant sur le fond que dans la forme de ses interventions, sous le regard bienveillant de la professeure. Aucun des mots qu’il prononçait n’était déplacé ou ne suscitait l’indignation. Mais sa pensée n’en était pas moins dangereuse : il manipulait les bâtons de dynamite idéologiques qui ont mené à la crise financière et économique de 2008, et personne ne lui donnait la réplique. Pendant que le campus était absorbé par les débats sur les mots et la rectitude politique, les idées qui légitimaient le pouvoir de l’argent et les inégalités systémiques faisaient tranquillement leur chemin. 

Toujours à la même époque, j’ai eu la chance de suivre un cours d’histoire de la pensée européenne, où nous lisions des œuvres littéraires du tournant du XXe siècle. C’est le cours le plus intéressant et le plus important que j’ai eu dans ma vie, celui qui m’a donné les clés pour comprendre les courants de pensée qui circulent encore aujourd’hui dans notre société. La mort de Dieu chez Nietzsche ; la violence et la puissance autodestructrice de Dmitri (l’aîné des frères Karamazov, personnages de Dostoïevski), qui présageaient le fascisme ; la froide rationalité de son cadet Ivan, qui laissait voir les abus futurs des dictatures communistes ; et l’humanisme chrétien d’Aliocha, un autre frère, que j’ai retrouvé ensuite sous une forme athée chez Camus. Avec en trame de fond la lutte entre la pensée scientifique d’un côté et les croyances et superstitions de l’autre, qui est encore bien présente aujourd’hui alors que la science et les faits subissent les assauts de l’ignorance. C’est dans ce cours que j’ai obtenu les clés pour comprendre le monde contemporain, reconnaître mes propres valeurs et choisir mon camp.

Les œuvres au programme étaient toutes écrites par des hommes blancs, à une époque où le racisme et le colonialisme étaient la norme. Les idées auxquelles nous étions confrontés nous bousculaient. Comment enseigner la mort de Dieu à des croyants ? Les courants antisémites qui parcourent l’œuvre de Dostoïevski à des juifs ? Le sexisme de tous ces auteurs à des femmes ?  La pensée raciste et colonialiste à ses victimes ? 

Y avait-il des mots choquants dans ces œuvres ? Fort probablement. Mais nous acceptions ensemble le principe qu’il fallait les connaître pour les comprendre, et ainsi être en mesure de mieux combattre ces idées.

Voici où je veux en venir : effacer les mots ne change rien sur le fond. Les idées ont la tête dure et tant qu’elles ne sont pas battues, elles trouvent d’autres termes pour s’exprimer et elles continuent de se propager dans l’ombre et la respectabilité. Personnellement, j’aime mieux mener le combat des idées sur le terrain de la clarté.  

Retour à mon cours de littérature. Dans Les frères Karamazov, Ivan rencontre en rêve le diable, qui est personnifié par un homme relativement aisé, bien habillé, affable et poli. Le mal n’est pas représenté par le feu et le sang, mais par une personne tout à fait respectable. 

Dans mon parcours universitaire, le mal ne m’est pas apparu dans les mots employés dans les œuvres littéraires, mais plutôt dans les idées d’un étudiant qui doit aujourd’hui mener une carrière brillante quelque part dans le monde des affaires, et surtout dans le silence assourdissant des autres étudiants.

L’université est le lieu de toutes les possibilités : à la fois de la libre pensée où l’on peut découvrir les clés intellectuelles et s’affranchir des dogmes qui nous conditionnent, et de l’endoctrinement dont le but est de produire des individus qui contribueront à perpétuer les systèmes de pouvoir déjà en place. Ces deux forces s’affrontent toujours sur les campus, et en cela, les débats qui les traversent sont essentiels dans notre société.

Je conviens que certains mots ne doivent plus être utilisés, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne doivent pas être étudiés. Mais les mots ne doivent pas être les arbres qui cachent la forêt. L’université souffre encore d’immenses biais systémiques et idéologiques qui doivent être corrigés par de véritables efforts allant bien au-delà de la censure de quelques termes ici et là. 

Dans mon parcours universitaire, je n’ai eu aucune formation à la pensée antiraciste. On ne m’a jamais enseigné que l’accumulation primaire du capital dans les sociétés occidentales s’était faite par l’esclavage et la colonisation. Que les structures de colonisation à l’origine de la fondation du Canada étaient encore en place aujourd’hui. On m’a représenté les Premiers Peuples comme des sociétés primitives affranchies par l’arrivée des Européens. Pas un mot sur leurs savoirs traditionnels et leurs structures sociales. 

On ne m’a jamais expliqué les causes des inégalités, qui m’ont été présentées comme une forme d’état naturel de l’humanité. On m’a enseigné que la croissance et le profit, et non la justice et l’équité, étaient les objectifs de l’économie. Que l’être humain était au sommet du monde plutôt qu’une espèce interdépendante de 30 millions d’autres, que la nature était un réservoir de ressources à extraire, que la croissance infinie était possible dans une biosphère. J’ai tout appris sur l’Occident, rien ou presque sur le reste du monde. 

Il doit y avoir un véritable débat sur le rôle de l’université. Et il doit passer par une révision complète des programmes et des valeurs de ces établissements. Trente ans plus tard, je vois l’histoire se répéter : pendant qu’on s’affronte sur les mots dans les facultés de littérature, la machine à endoctrinement poursuit son travail dans les facultés d’économie. 

Je termine sur une phrase du colonel Kurtz dans Apocalypse Now !, de Francis Ford Coppola : « We train young men to drop fire on people, but their commanders won’t allow them to write “fxxx” on their airplanes because it’s obscene ! »

Pour changer le monde, il faudra aller au-delà des mots. 

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Changer le monde, un mot tabou à la fois ?
Vous avez raison : des mots clairs doivent d’abord et avant tout mener à la clarté des idées.
Et en favoriser le changement!
Merci pour ce texte intelligent et « éclairant »!

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Effectivement, les universités reflètent les valeurs d’une société dominante et font peu de cas des autres cultures. Dans ce sens, ce sont aussi des outils d’assimilation et d’acculturation pour ceux qui ne sont pas issus de la culture dominante.

Prenons par exemple le droit. Le système juridique canadien est basé sur le colonialisme et l’accaprement des territoires autochtones. En droit autochtone on repose très souvent sur la Proclamation royale de 1763 du pouvoir colonial britannique qui définit les droits des peuples autochtones, sans aucune consultation avec ces derniers.

Puis, quand nous entrons dans les détails, on se rend compte que le droit canadien reconnaît le concept de terra nullius qui a permis aux pouvoirs coloniaux de s’emparer des territoires autochtones qui, selon ce concept, n’appartenaient à personne, les Autochtones n’étant pas des personnes. Puis, pour plus de sûreté, le colonisateur a tempéré un peu son approche en reconnaissant certains droits aux peuples autochtones en faisant des traités (qui sont très peu respectés).

Pour les nations autochtones qui n’ont pas de traités, le colonisateur leur impose l’obligation de prouver l’occupation continue du territoire depuis le contact avec les Européens… Le fardeau de la preuve est sur les épaules des peuples qui étaient sur ces territoires depuis des millénaires!

Concrètement, ça veut dire que les Kanyen’kehà:ka (Agniers puis Mohawks pour les Euro-Canadiens) ne peuvent prouver leurs droits territoriaux puisqu’après les premiers contacts (avec Cartier 1534 – 1540) ils ont disparu de leur territoire très probablement en raison des maladies apportées par les Européens (on sait qu’environ 90 à 95% de ces peuples ont été éradiqué par les épidémies) et que les survivants se sont réfugiés chez les autres nations iroquoïennes au sud pour revenir plus tard, lorsque certains d’entre eux ont été convertis au catholicisme par les missionnaires français. Donc, les règles de droit du colonisateur, celles qu’on enseigne dans les universités et qui sont appliqués par les tribunaux de la société dominante, font que leurs droits ont été « légalement éteints » à cause en grande partie de maladies apportées justement par ces colonisateurs européens. On ignore complètement la tradition orale des Kanyen’kehà:ka et leurs traditions juridiques et cela non seulement des tribunaux mais aussi d’éminents historiens (et d’un politicien du nom de Joseph Facal) qui prêchent pour la paroisse du colonisateur.

Dans le mot université il y a le mot « univers » et un tel établissement se doit d’être universel, ouvert à toutes les cultures et les ethnies sauf que maintenant, les universités d’ici se contentent d’être les porte-voix de la société dominante, occidentale de souche européenne, et de se fendre en quatre sur les mots. Quel malaise!

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Il est plus facile pour les pro-censure de se convaincre qu’ils changent le monde en faisant des manifs contre des mots que d’admettre que le véritable changement se fera ou non lorsque leur génération va prendre le volant – et ils risquent de s’apercevoir que certains de leurs idéaux étaient faux et d’autres impossible à appliquer sous le poids des systèmes qui refusent le changement.
P.S. Tous les pays sont fondés sur le colonialisme, des esclaves et les conquêtes – la plus part en font si bien abstraction que la mode actuelle au Nord de l’Amérique se leurre que nous sommes les seuls pays avec une mauvaise conscience!

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Je dirais plutôt : « que certains de leurs idéaux étaient faux et d’autres impossible à appliquer sous le poids de la nature humaine qui refuse d »opérérer les changements que l’on soulhaite ».

S’il faut revoir l’enseignement universitaire, ce n’est certainement pas pour remplacer un endoctrinement par une autre, celle de l’idéologie « woke » comme le démontre ce texte où le terme « systémique » est utilisé dans un vaste flou sémantique.

Il est vrai que l’économie est dominée par la doctrine néoclassique et qu’il devrait s’enseigner différent courant de pensée économique, mais de là à s’imaginer « que l’accumulation primaire du capital dans les sociétés occidentales s’était faite par l’esclavage et la colonisation » est une affirmation complètement idiote. Le capitalisme s’est développé à l’origine dans des sociétés industrielles et non dans des sociétés agricoles où l’esclavage dominait. Quand Marx demandait aux prolétaires de se libérer, il ne pensait pas à des esclaves, mais à des ouvriers de manufactures et de mines qui vendaient leur force de travail pour devenir esclaves de celle-ci.

Quand l’auteur mentionne qu’on lui a enseigné « que la croissance et le profit, et non la justice et l’équité, étaient les objectifs de l’économie », il aurait mieux fait de fréquenter la faculté de droit ou de sociologie de son université, car l’économie est par sa nature amorale.

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Je suis de tout cœur avec vous. Heueusement que vous avez suivi ce cours. Malheureusement, la capacité d’analyse n’est pas donée à tous. Elle vous a été donnée, à vous, et vous êtes au bon endroit pour en faire profiter le monde. Une traduction anglaise s’impose.

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Réflexion extrêmement intéressante qui s’applique à toutes les sphères de la transmission de la connaissance, essentiellement universitaire, qu’elle soit de l’ordre des sciences humaines, pures, ou appliquées. L’enseignement universitaire ayant comme principe premier, a mon avis, de forger l’esprit critique afin de faire avancer les connaissances de façon impartiale et sans parti pris. Ce qui n’est malheureusement plus le cas dans bien des domaines ce qui handicape profondément la vraie démarche scientifique.

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Ce texte contient tous les clichés woke sur « les Blancs », les « Colonisations » etc… Je n’ai pas le temps de faire une recherche photographique sur la Toile pour fixer la « couleur » de cet auteur; chose certaine si ce discours se pense « inclusif » et généreux bonne chance à la Fondation du Grand Montréal pour attirer des donateurs…

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« effacer les mots ne change rien sur le fond. Les idées ont la tête dure et tant qu’elles ne sont pas battues, elles trouvent d’autres termes pour s’exprimer et elles continuent de se propager dans l’ombre et la respectabilité. »

De fait, comme arguait J. S. Mill, le mieux consisterait à toujours laisser dire, afin de pouvoir «dédire» au besoin, par voie argumentative plutôt qu’en censurant a priori. Car en faisant ceci, on n’éradique pas cela. Loin de là. Ça survit et sévit en profondeur. Sujet à se remanifester. Parfois sinon souvent (en) pire.

Vrai aussi que se confiner à bannir des mots partout, y compris d’enseignement universitaire, ou d’aller jusqu’à retirer d’importantes oeuvres historiques du curriculum ou de bibliothèques parce que s’y trouvant certains mots…; ce n’est certainement pas là LE ‘Move’ le plus brillant ou futé du siècle. Comme avait dit la directrice du Devoir, ce n’est pas parce que le concept « minorité de blocage » choque ou déplaît, qu’on en serait pour autant dispensés du « devoir d’analyse » en résultant. Or, qu’est-ce l’université, justement, sinon lieu où incombe de connaître et savoir pour pouvoir reconnaître et analyser le plus complètement ou le plus judicieusement possible ?

C’est un peu pas mal ce que fait NPierre ci-dessus, en concluant en mettant en relief la souhaitable (logique) universalité de l’université. Si, donc, on se mettait à y dissimuler ceci cela sous l’boisseau, parce qu’en indisposant d’aucun.e.s; il est à se demander OÙ, ailleurs, resterait-il loisible d’appréhender les choses les plus ‘délicates’, les plus ‘sensibles’ du monde et de la vie, sans avoir à se cacher pour le faire? Incidemment, peut-on se demander ici où est ‘passée’ Verushka Lieutenant-Duval, dont on n’entend plus parler et qu’on n’entend plus parler; restera-t-elle une sacrifiée de bien-pensance (dominante?) de l’heure, ou pourra-t-on la « rescaper » au moyen de la raison et de sa dignité, de l’équité et d’élémentaire humanité ?

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C’est toujours tristement comique quand un endoctriné essaie de nous convaincre qu’il faut désendoctriner les autres, surtout quand il s’appuie sur une vision très partielle de l’histoire et une méconnaissance totale de ce que cherche vraiment la science économique. Trop de culture trop générale, aucun ancrage dans une vraie connaissance, et voilà où cela nous mène, dans la superficialité d’une critique de supermarché. Dommage pour l’Actualité, qui nous sert généralement du meilleur grain à moudre.

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