Changer les traditions de Noël, c’est pas un cadeau !

Période de réjouissances par excellence, le temps des Fêtes est aussi celui des rituels imposés. Peut-on se défaire des obligations qui pèsent trop lourd ?

Urbazon / Getty Images

Difficile de se battre contre un événement implanté depuis plus de deux siècles. Si Noël tel que nous le vivons — ou le subissons ! — aujourd’hui plonge ses racines profondes dans le christianisme, tout le folklore autour du sapin richement décoré, de la course aux cadeaux et bien sûr du père Noël s’est installé tranquillement à partir du XIXe siècle en Europe, pour ensuite faire la conquête de l’Amérique. 

On ne cesse de répéter que le monde a changé, mais certaines traditions demeurent. Et elles causent parfois des maux de tête dans une société où la famille nucléaire n’est plus la norme et où l’univers du travail est entraîné dans de multiples bouleversements. Sans compter les crises économique et pandémique, qui ont laissé des traces sur nos portefeuilles et nos psychés ! 

Petit guide de survie avec Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, et Jean-Philippe Warren, professeur de sociologie à l’Université Concordia et auteur de l’essai Hourra pour Santa Claus ! (Boréal).  

Pourquoi les traditions de Noël sont-elles ancrées si profondément dans la vie de nombreuses familles québécoises ? 

Christine Grou : Dans la vie, tout change, et les passages sont nombreux, de l’enfance à l’âge adulte ou des études au monde du travail, par exemple. Donc, tout change… sauf les traditions ! Et cela nous sécurise, puisque c’est un ancrage qui définit notre identité, autant celle d’un individu que celle d’une nation. Les traditions sont aussi associées à des souvenirs heureux, c’est pourquoi on les aime et on désire les maintenir. Même lorsqu’un proche disparaît, on veut les garder pour entretenir sa mémoire.  

Jean-Philippe Warren : Noël est une fête magnifiée pour plusieurs raisons. Il reste peu de fêtes religieuses au calendrier — au XIXe siècle, on en comptait 200 ! —, donc chacune d’elles fut longtemps célébrée avec plus d’intensité. La dimension économique demeure importante. Valoriser le labeur, les sacrifices et l’épargne, comme on le faisait jadis, ça posait problème au capitalisme et à la société industrielle qui produisait de plus en plus de biens superflus. Le discours religieux s’est ainsi laissé infiltrer par un discours économique. Ce n’est pas pour rien que l’enfant est au cœur de cette fête, puisqu’il est un être de désirs, il veut tout ! Demandez à un adulte ce qu’il aimerait recevoir pour Noël : rien, la plupart du temps…  Tandis que pour un enfant, le magasin au complet n’est pas suffisant. Encore aujourd’hui, certains commerces font 50 % de leur chiffre d’affaires annuel pendant la période des Fêtes. De plus, dans beaucoup de familles, à part les mariages et les funérailles, c’est l’un des rares moments où tout le monde est ensemble.

Cette rareté devrait créer de la hâte, nous réjouir, surtout après les affres du confinement. Alors pourquoi les Fêtes riment-elles souvent avec fatalité ?

Christine Grou : Malheureusement, c’est le côté obscur de la Force ! Une tradition, ça ne devrait pas être une obligation ; quand elle devient lourde, cela peut susciter un certain fatalisme. Sentir une pression signifie que la tradition a perdu son sens, alors que celui-ci demeure très important. Les séparations, les décès, les chicanes peuvent s’avérer extrêmement pesants dans le temps des Fêtes. Une tradition doit être suffisamment flexible, s’adapter à notre style de vie, pour continuer d’avoir un sens. Et il ne faut surtout pas imposer des changements à la dernière minute, mais prendre le temps, bien avant Noël, de préparer le terrain, de demander à ceux et celles qui tiennent le plus aux traditions : qu’est-ce qui est primordial pour toi ? Pour une mère, ce n’est peut-être pas toujours le réveillon du 24 décembre, mais d’avoir tous ses enfants réunis, surtout dans un contexte de familles recomposées, par exemple.  

Jean-Philippe Warren : La pression est forte pour que nous participions à la « magie » de Noël, qui est une construction artificielle. Une personne sans enfants peut l’éviter, et d’ailleurs les 20-35 ans affirment souvent ne pas aimer cette fête, mais les choses changent dès qu’on est parent. Un père ou une mère qui ne donne pas de cadeaux se fera juger. Alors les gens dépensent, s’endettent, mangent trop, et se retrouvent avec des personnes qu’ils ne veulent pas voir. Mais ils font cela pour le bien des enfants ! Et dire que Noël transcende supposément les malheurs, les misères, les chagrins et les dépressions.

Certaines personnes souhaitent changer, voire bousculer les traditions. Cette posture attise, disons-le, une certaine hostilité. Est-ce peine perdue ?

Christine Grou : Ce sera notre deuxième Noël pandémique. L’an dernier, nous avons tous été obligés de nous adapter. Pour certains, ce fut une grande perte, pour d’autres, un temps pour réfléchir à ce que l’on tient à conserver et ce que l’on ne veut plus. Mais la résistance de l’un n’est pas celle de l’autre, car notre rapport à la tradition dépend de son importance dans notre vie. Ceux et celles qui désirent ne rien changer révèlent davantage leur incapacité à s’adapter, et le fait que leur vie est moins bien remplie. Mais il est essentiel de les écouter de façon empathique, de donner de l’espace à leur tristesse, car ces personnes vivent un grand sentiment d’impuissance. Quand elles sentent qu’on fait vraiment des efforts pour les accommoder, et que ce n’est pas le cœur léger que nous bousculons certaines traditions, le modèle choisi risque de plaire un peu plus.
Jean-Philippe Warren : Changer les traditions, ça peut se faire dans les cercles d’amitié, parce qu’on n’est pas obligé de garder un lien avec ceux qui ne comprennent pas que l’on a envie d’être seul, par exemple. Dans une famille, c’est plus compliqué, car c’est tout ou rien. Il faut négocier à l’intérieur d’un cadre non négociable. Noël est cependant le seul moment de l’année où nous sommes collectivement autorisés à mentir. Les excuses sont donc acceptées par tout le monde, même si chacun sait au fond que ce sont de pieux mensonges : les vacances en Floride, soi-disant les seules de l’année ; la fameuse crevaison sur le chemin du réveillon ; l’obligation de partir tôt à cause des enfants. Tant et aussi longtemps que les êtres humains auront besoin d’être valorisés et appuyés par leur famille, bonne chance à celui ou celle qui voudra se débarrasser de Noël !

Les commentaires sont fermés.

Il me semble qu’on ne change pas pour le changement, mais pour un mieux-Être. La liberté me donne le choix de garder l’ancienne ou d’établir une nouvelle tradition. En Occident, on a remplacé le Dieu Esprit (spirituel) par le Dieu Économie (matériel); réalisera-t-on comme société qu’on a besoin des deux et même d’un troisième, relié aux sentiments et émotions? Le récit de naissance de Jésus m’enseigne qu’il n’y avait pas de place pour Lui à l’auberge (de mon coeur); c’est dans une étable (dépouillement) que l’accouchement a eu lieu; pourtant, il a attiré autant des personnes pauvres (les bergers) que celles plus nanties et scientifiques (les mages); les parents de Jésus ont reçu des cadeaux qu’ils n’ont pas demandés; peut-être pouvons-nous en offrir à nos proches qui sont dans le besoin, comme la sécurité, la compréhension, l’écoute, l’Amour, la Paix, le pardon, quoi d’autres?

Noël, ou Yule comme le nommaient les Vikings, est plus qu’une tradition, surtout chrétienne! Il a ses origines dans les célébrations paiënnes de la fin de l’année (sa mort) et le bain de lumière et de chaleur qui encourageaient le soleil à revenir. Ça toujours marché, alors pourquoi arrêter cette fête de la nature maintenant?

Dans une société qui se dit laïque, c’est bizarre de voir le Premier ministre et ses acolytes faire des pieds et des mains pour «remercier» les Québécois d’être dociles et de les «récompenser» en allégeant les normes sanitaires pour que plus de monde puisse se rassembler pour une fête fondamentalement religieuse (contrairement au Jour de l’An). On s’acharne sur les minorités religieuses et leurs costumes mais on se fend en quatre pour une fête religieuse et on baisse la garde face à une pandémie qui ne finit pas de finir – toute une récompense pour ceux qui vont attraper la Covid!

C’est un genre de schizophrénie identitaire où on ne sait plus qui on est et où le capitalisme a bien compris qu’en s’imprégnant de religion chrétienne, il peut faire de l’argent. Pas de problème si des familles vont s’endetter d’année en année sur des cartes de crédit aux taux usuraires, cela fait le bonheur de votre banquier qui est souvent aussi le propriétaire de votre maison!

Oui, les gens ont besoin de fêtes mais en fin d’année on pourrait revenir aux anciennes traditions et mettre l’accent sur le Jour de l’An, fête essentiellement laïque qui peut se passer de cadeaux, et délaisser Noël car la religion doit être une affaire individuelle.

Noël, ou Yule comme le nommaient les Vikings, est plus qu’une tradition, surtout chrétienne! Il a ses origines dans les célébrations paiënnes de la fin de l’année (sa mort) et le bain de lumière et de chaleur qui encourageaient le soleil à revenir. Ça toujours marché, alors pourquoi arrêter cette fête de la nature maintenant?