Château Montebello : le refuge des grandes fortunes

Pendant que l’Occident glisse dans la Grande Dépression, le plus vaste château en bois rond du monde s’élève à Montebello. Retour sur les années folles du club de la démesure.

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Constitué de 10 000 billots de cèdre rouge, le Château a été bâti en quatre mois, de mars à juin 1930. – Photo : Jean-François Lemire

Lorsque Lucille Grenier, 90 ans, évoque l’histoire du Seigniory Club, elle peine à contenir son enthousiasme. Reviennent à sa mémoire les bals costumés du samedi soir, les spectacles de chanteurs vénitiens en gondole et les cours donnés par des vedettes de différentes disciplines sportives. « C’était le summum de la vie en haute société. On vivait dans un monde de rêve », se remémore-t-elle avec émotion.

Ce monde de rêve, Lucille et son frère, Camille, 88 ans, l’ont bien connu. Leurs parents, qui étaient propriétaires, à Montréal, de la lingerie Grenier, spécialisée dans les sous-vêtements haut de gamme, auraient été, en 1934, les premiers francophones à devenir membres du Seigniory Club. Jusqu’à l’âge adulte, Lucille et Camille passent tous leurs étés dans ce club exclusif, à pratiquer la natation, l’équitation, le golf, le tir au pigeon d’argile, la pêche, et à faire la fête. « Pendant que le monde entier vivait la Grande Dépression, ici, c’étaient les années folles », se souvient Lucille Grenier.

Car les membres du Seigniory Club ne subissent pas les conséquences de la crise. Magnats de la finance, PDG, héritiers de familles aristocratiques ou politiciens en vue, ces gentlemen vivent dans un monde à part. Ils font partie du 1 %, comme on dirait aujourd’hui. Et en cette période d’austérité, ils n’ont aucune intention de réduire leur train de vie. Ils se réfugient à Montebello, sur les terres de l’ancienne seigneurie de Louis-Joseph Papineau, la Petite-Nation, à mi-chemin de Montréal et d’Ottawa. À un jet de pierre du manoir du leader de la rébellion des Patriotes de 1837-1838, on bâtit ce qui reste la plus grande construction en bois rond du monde.

Ce projet titanesque naît dans la tête d’un Américain d’origine suisse, Harold Saddlemire. Promoteur d’un centre de villégiature dans le Maine, il acquiert, en 1929, le manoir des Papineau, que les héritiers n’avaient plus les moyens d’entretenir, et de vastes terres que ceux-ci avaient précédemment vendues, reconstituant en partie la seigneurie de la Petite-Nation. C’est sur ce territoire presque sauvage de 32 375 hectares qu’il lance le projet Lucerne-in-Quebec, nom s’inspirant de la ville suisse.

Harold Saddlemire — « homme de petite taille, mais de grande persuasion », écrira plus tard sa première collaboratrice canadienne, Tess Mackey — réussit un tour de force. Il convainc les plus influents personnages du Québec de se joindre au conseil d’administration de Lucerne-in-Quebec. Siègent à la même table Louis-Alexandre Taschereau, premier ministre de la province, Edward Beatty, président du Canadien Pacifique, ainsi que les présidents de la Banque Canadienne Nationale (l’ancêtre de la Banque Nationale), de la Banque de Montréal et de la Banque Royale. L’avenir du Seigniory Club s’annonce glorieux.

En mars 1930, six mois après l’acquisition du domaine, on entreprend la construction du quartier général du club, le Log Château, rebaptisé Château Montebello en 1970, un bâtiment de forme étoilée de plus de 200 chambres qui, sous ses apparences rustiques, contient toutes les commodités de la vie moderne.

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Tout évoquait le prestige au Château : le terrain de golf…
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… comme la grande cheminée aux six âtres. – Photos aimablement fournies par Fairmont Le Château Montebello

Le temps presse. Il ne reste que quatre mois avant l’ouverture prévue, le 1er juillet, jour de la fête du Canada. Au plus fort des travaux, 3 500 ouvriers s’activent sept jours sur sept, jour et nuit, sous des projecteurs, à bâtir ce palais en bois rond constitué de 10 000 billots de cèdre rouge importés de l’Ouest américain. On construit à la hâte des logements temporaires pour cette armée de travailleurs, mais ça ne suffit pas. Tout le village de Montebello est mis à contribution. Des familles louent des lits selon des horaires de 12 heures.

Toutefois, le curé Chamberland, de Montebello, voit d’un très mauvais œil le travail dominical. L’affaire crée la polémique. Dans le journal Le Droit, un éditorialiste prend à partie le premier ministre Taschereau. « Les affaires passent avant la mise en force des lois, même divines », écrit-il sur un ton scandalisé. Pour faire taire le curé, les promoteurs emploient un moyen vieux comme le monde : ils lui offrent un voyage de deux mois à Rome, toutes dépenses payées !

Ce palace en rondins est construit en employant des techniques scandinaves, alors inconnues en Amérique du Nord. Plus de 800 ébénistes, surtout d’origine européenne, sculptent les billots à la hache sous la direction d’un expert, le Finlandais Victor Nymark.

Le 1er juillet (certaines sources mentionnent le 4 juillet), mission accomplie ! Le gouverneur général du Canada inaugure le Log Château, le Cedar Hall, où logeront les employés, ainsi que le garage. Tout a été construit en 111 jours, une prouesse technique sans précédent. « Malgré la rapidité d’exécution, ce bâtiment ne comporte aucun vice de construction », soutient Michel Fontaine, directeur des ressources humaines du Château Montebello, où il travaille depuis plus de 30 ans.

Le Log Château représente la quintessence de l’architecture en bois rond, avec sa cheminée hexagonale de 20 m de hauteur qui trône, avec ses six âtres, au cœur d’un majestueux hall que surplombent deux étages de mezzanine. De grands tableaux évoquant l’histoire du Canada peints par le réputé artiste Adam Sherriff Scott enjolivent les murs. On est loin de la cabane en bois rond du trappeur !

Après l’inauguration, le rythme de construction se poursuit de plus belle : piscine olympique intérieure, centre sportif, port de plaisance, piste de bobsleigh et terrain de golf conçu par Stanley Thompson, une sommité en la matière. On érige aussi un tremplin de saut à ski, sous la direction de Herman Smith-Johannsen, dit « Jackrabbit », un an avant les Jeux olympiques de Lake Placid de 1932. « Il était si haut qu’on le voyait de Pointe-aux-Chênes, à une vingtaine de kilomètres », se rappelle Lucille Grenier.

En 1931, le président de Lucerne-in-Quebec, Harold Saddlemire, démissionne. Il retourne vivre aux États-Unis et on n’entend plus jamais parler de lui. A-t-il fait fortune au Canada ? On l’ignore. Plusieurs légendes circulent à son sujet, comme son présumé suicide. À la suite de son départ, le nom de Seigniory Club éclipse totalement Lucerne-in-Quebec. Seuls quelques détails architecturaux, comme la lettre « L » sur les portes en fer forgé, rappellent aux visiteurs le nom original.

Le Canadien Pacifique, qui finance le complexe à coups de millions de dollars, s’approprie les lieux. Les liens entre le Seigniory Club et le CPR — le Canadian Pacific Railway, comme on disait à l’époque — demeurent complexes. Il semble que le CPR louait, à peu de frais, les installations au club et épongeait ses nombreux déficits. « Contrairement à ce qu’on pouvait croire, les frais d’abonnement annuels étaient peu élevés : seulement 125 dollars en 1942. C’était une véritable aubaine, car une fois sur place, toutes les activités étaient gratuites », explique Camille Grenier, qui gère encore aujourd’hui la lingerie familiale.

Les membres profitent d’un immense territoire sauvage où, avec l’aide de guides autochtones, ils chassent le cerf de Virginie, présent en abondance, et pêchent sans restriction dans les nombreux lacs poissonneux. Pour aguicher les sportsmen, on aménage une pisciculture sur les rives du lac Poisson Blanc et les biologistes du club annoncent, en 1931, l’éradication des moustiques !

Le chanteur Bing Crosby, star de l’époque, profitera de son séjour, en 1948, pour pêcher 20 truites brunes en trois heures, aventure relatée dans The Gazette. Au fil du temps, premiers ministres canadiens, ambassadeurs de nombreux pays, dirigeants de multinationales et têtes couronnées visitent les lieux à titre d’invités, comme la princesse Grace de Monaco et le président américain Harry Truman. Les activités mondaines se succèdent sans relâche. Les hommes portent des costumes blancs et les femmes s’habillent de leurs plus beaux atours. « Les dîners étaient spectaculaires », affirme Lucille Grenier.

À son apogée, dans les années 1960, le Seigniory Club compte 1 350 membres. Pour y adhérer, il faut appartenir à la haute société et être parrainé. Juifs et gens de couleur étaient formelle-ment exclus. Quant aux francophones, ils étaient, dit-on, tolérés. Vincent Lavoie, 94 ans, prospère homme d’affaires de la région, a dû à l’époque s’y prendre à plusieurs reprises pour accéder au cénacle. « Le fait que j’avais déjà travaillé au château me disqualifiait automatiquement. » Ne lâchant pas prise, il décide de se plaindre à la direction du CPR. « Tout d’un coup, on m’a accepté sur-le-champ », dit-il avec ironie.

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Une cheminée hexagonale de 20 m de haut trône au cœur du hall, surplombé par deux étages de mezzanine.
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De grandes toiles rappelant l’histoire du Canada ornent les lieux. – Photos : Jean-François Lemire

Malgré la présence de nombreux francophones, comme la famille DeSerres, des magasins du même nom, tout fonctionne uniquement en anglais dans ce club exclusif. « Quand mon père a été surpris à parler en français avec le barman, quelqu’un lui a crié “speak white! » se rappelle Lucille Grenier, encore indignée. Le Seigniory Club comptait aussi une forte proportion de membres américains, attirés par les espaces sauvages du Canada.

Quant à la population locale, elle n’accède au château que lors de soirées de cinéma dans le ball-room. « C’était très intimidant de se rendre sur les lieux, car les gardiens de sécurité étaient d’un zèle exemplaire », se rappelle Pierre Ippersiel, 74 ans, natif de Montebello et aujourd’hui président de la Société historique Louis-Joseph Papineau. Le patriarche Grenier affirmait à qui voulait l’entendre qu’il fallait un passeport pour entrer sur la propriété, un mythe auquel beaucoup croyaient fermement.

Atteints de la folie des grandeurs, les promoteurs du Seigniory Club subdivisent dans les années 1930 le mont Westcott, situé juste au nord du Log Château, en 1 300 lots de 3 000 m2. On invite les membres à les acquérir pour y construire des log cabins, habitations dessinées par le cabinet d’architectes qui avait aussi conçu le château, Lawson and Little. En échange, on leur accorde une adhésion à vie. L’entreprise fut un échec. Moins de 50 minichâteaux en bois rond furent bâtis sur la colline en 40 ans.

La fin des années 1960 sonne le glas de ce club sélect. Les « seigneurs » désertent de plus en plus le château, sauf pour les grandes fêtes de Noël et de Pâques. Lucille Grenier attribue cette baisse d’intérêt à la révolution dans les transports. « Le monde s’ouvrait à nous. La Côte d’Azur nous attirait comme un aimant », raconte-t-elle. Son frère, Camille, lui, opte pour des vacances en famille au bord de la mer, à Old Orchard, dans le Maine. « Je voulais vivre une autre expérience avec mes enfants », confie-t-il.

Malgré la protestation des membres du Seigniory Club, le Canadien Pacifique annonce la conversion du Log Château en hôtel grand public en 1970. C’est la fin d’une époque. L’hôtel privé, rebaptisé Château Montebello, s’intègre à la chaîne hôtelière du Canadien Pacifique, qui possède déjà le Château Frontenac, à Québec, et le Château Lake Louise, non loin de Banff, en Alberta. Lucille Grenier se souvient avec horreur de l’arrivée de « touristes en bedaine » venus visiter le domaine.

Le club subsistera et continuera à entretenir des liens étroits avec le Château Montebello, en profitant de services exclusifs, mais en 1992, les 150 derniers membres le dissolvent. L’hôtel, aujourd’hui tenu par la chaîne Fairmont, appartient à la caisse de retraite ontarienne OMERS. En 2013, cette dernière a vendu l’ancien territoire de chasse et pêche de 265 km2 du Seigniory Club à un groupe d’investisseurs, dont fait partie Patrick Pichette, directeur financier de Google. Les nouveaux propriétaires veulent relancer cette réserve naturelle, actuellement gérée comme une pourvoirie. La renaissance de la pisciculture du Seigniory Club figure dans les plans, mais le rêve d’éradiquer les moustiques est bel et bien mort !

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Aujourd’hui, de luxueux yachts sont amarrés au port de plaisance.
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Photo : Simon Diotte

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My grandfather, was required to move his family off the farm which was expropriated for construction in 1930. He built the family home where I today reside in the village. Our entire family , worked at the Seigniory Club at one time or another. My grandfather Honore shingled part of the roof, my aunt Jeannine worked in the housekeeping until retirement , my uncle Vincent, at the front desk, my father Rolland was the caddy- master and assistant to the hall of fame golf pro – Damien Gauthier. I myself attempted to earn a few dollars as a caddy in the early 60’s. My mother also worked as a chef’s assistant and recalls meeting my father at the movies on staff night in 1946. Having attended English school , I was one of the fortunate villagers who was able to mix with the Club’s guests. Occasionally I would recognize someone famous, however I was more interested in the beautiful young girls at the swimming pool!