Chère Québec

Notre collaborateur Benoît Aubin a écrit à sa ville natale en toute franchise. Deux invités ont signé des cartes postales. Pour le meilleur et pour le pire !

Écrire sur toi sans vexer tes habitants n’est pas du tout évident. Ils ont l’épiderme sensible et un seuil de tolérance très bas à l’égard des opinions des Montréalais à leur sujet. Je le sais, je suis né chez toi, dans un roman de Roger Lemelin — Au pied de la pente douce. J’ai grandi à Lévis, fait mes études à Sillery et à Sainte-Foy. Sécher les cours de latin, prendre un bateau, mettre un fleuve entre sa routine et soi, aller se perdre dans tes venelles à l’européenne pleines de monuments et de plaques qui rappellent qu’il y avait de la vie avant les centres commerciaux et la banlieue fut une expérience romantique totalement formatrice.

Comme pour ces femmes que la nature a dotées des attributs de la beauté et de l’élégance, la modestie ne fait pas partie de ta culture, toi qui attires des gens de loin, qui viennent te visiter, t’admirer et, souvent, t’envier. Grandir chez toi, c’est venir de quelque part. Tu confères une culture, une identité d’une richesse certaine.

Mais quand je vivais encore chez toi, tu ne t’aimais pas. Un peu comme les fermiers de l’époque qui mettaient la hache dans les armoires de pin pour se meubler en formica, tu tournais le dos à tout ce qui fait aujourd’hui ton charme et ta fortune. L’Université Laval, une des plus anciennes en Amérique, quittait ses vieilles pierres pour un campus construit au milieu de nulle part, dans les champs de Sainte-Foy ; la classe moyenne se répandait dans les bungalows de Charlesbourg. Il n’y avait que les déshérités et les robineux pour vivre dans Saint-Roch et, dans Limoilou, que ceux qui n’avaient pas les moyens de vivre à Beauport.

Tes maires, à l’époque, souffraient de montréalite aiguë, dessinant des tours, ouvrant des boulevards, créant de vastes espaces vides au cœur de ta vieille partie, qui s’était resserrée sur elle-même au cours des siècles pour se prémunir contre le nordet assassin qui y souffle en tout temps.

Avoir 20 ans chez toi, à l’époque du moins, ça voulait dire être devant un dilemme qui façonnerait le reste de sa vie : rester ou partir. Dans ce temps-là, rester voulait dire occuper un emploi de fonctionnaire, et partir s’appelait Montréal.

Montréal nous fascinait et nous effrayait, moi et mes amis — dont la moitié est restée, et l’autre est partie. Montréal avait des cafés où des artistes drogués récitaient des poèmes surréalistes ; elle voyait des films, des spectacles qui ne venaient jamais dans tes salles ; elle avait des bodegas, des synagogues, des jazzmans noirs, de vrais Chinois dans ses restaurants chinois. À Montréal on pouvait passer inaperçu, changer de vie, devenir célèbre ou changer de monde. Des étudiants aux cheveux longs y organisaient des manifs violentes, en planifiant le Parti québécois. On y faisait des films, de la télévision, de la pub, de l’argent. On y parlait anglais. À côté de ça, grandir chez toi, c’était un peu comme vivre chez ses parents.

Ça ne marche plus comme ça aujourd’hui. Il n’est plus nécessaire d’aller à Londres, Paris ou New York pour découvrir les mots, les noms, les habits, les idées à la mode ; on peut être totalement branché et cool avenue Belvédère. Ce qui enrage tes habitants, dans ce village planétaire, c’est plutôt le contraire : ils y sont branchés, mais n’y sont pas vraiment présents. La vie quotidienne, au Québec, la culture, la langue, le devenir, ce qui est cool et ce qui ne l’est pas sont définis dans les médias de Montréal. Et on sait ce qui s’y passe. Dans cette ville, les gens sont, depuis une quinzaine d’années, occupés à créer une société inédite, unique en Amérique : un melting-pot multiethnique, multiculturel, métissé, et francophone.

C’est à Montréal que sont nés le Mouvement Québec français, le PQ, le FLQ, la loi 101. Normal. Toi, tu n’en avais pas besoin. C’est à Montréal que se métisse le Québec de demain. Normal, c’est le tohu-bohu dans cette ville, on ne peut pas faire autrement, alors aussi bien y aller à fond.

Montréal est pleine d’anciens Québécois-de-Québec, comme moi, mais leur exode ne l’a pas touchée. Ta population et ton économie croissent. Les gens qui immigrent chez toi viennent principalement des régions, qui, elles, se vident. Toi, c’est le Québec, le vrai. Et tu es plus conservatrice que Montréal. Normal.

Être conservateur, c’est n’être pas trop pressé de voir arriver l’avenir et n’être pas trop porté à brasser la cage ou à courir des risques. Être conservateur, c’est savoir que les choses pourraient plus facilement empirer que s’améliorer.

Conservatrice, toi ? Pourrait-il en être autrement…