Cinq têtes dures et un juge

Quatre mois après leur arrestation, cinq intellectuels connus (dont Michel Chartrand), soupçonnés d’être affiliés au FLQ, subissaient un procès qui prit bien souvent des allures de joute oratoire. Un livre à paraître en témoigne. Extrait.

Cinq têtes dures et un juge
Photo : Wikimedia Commons

Un spectaculaire procès s’ouvre au palais de justice de Montréal en janvier 1971. Sur le banc des accusés, Michel Chartrand, Pierre Vallières, Charles Gagnon, Robert Lemieux et Jacques Larue-Langlois, tous arrêtés aux premières heures de l’application de la Loi sur les mesures de guerre, le 16 octobre 1970. Les procureurs de Sa Majesté voient en eux les cinq meneurs intellectuels d’une conspiration séditieuse.

L’époque est survoltée. Michel Chartrand aussi. Dès le premier jour du procès, sa verve endiablée lui vaut pas moins de quatre condamnations pour outrage au tribunal. Lui et ses coaccusés parvien­dront à faire de leur procès celui du pouvoir politique en place. Et ils seront acquittés des accusations portées contre eux. À l’occasion du 40e anniversaire de la crise d’Octobre, la maison d’édition Lux publie ce mois-ci les échanges les plus marquants de ce « procès des Cinq », dont voici un extrait.

 

* * *

­(LE VENDREDI 5 FÉVRIER 1971)

Michel Chartrand – Si on procède pas en public, Monsieur le Président, vous venez de me perdre comme accusé, je ne veux plus rien faire ici, c’est clair ça ?

Le tribunal – On verra.

Michel Chartrand – Vous verrez ce que vous voudrez, je vais aller dedans, je vais rester dedans, j’attendrai quand on pourra faire un procès normal.

Le tribunal – C’est un procès normal.

Michel Chartrand – Non, c’est pas un procès normal. Quand le public est pas là, c’est pas un procès normal.

Le tribunal – Vous avez dit que ça privait le public : en quoi le public serait privé ?

Michel Chartrand – Le public a droit d’être là, c’est fondamental, c’est dans la loi britannique. Le public a pas manifesté, il y avait algarade, il y avait discussion entre vous et un accusé. Envoyez-nous des mépris de cour, mais vengez-vous pas sur le public. Si vous êtes pas capable de vous retenir, donnez votre place. Prenez des ajournements.

[…]

Le tribunal – J’ai prononcé le huis clos et le huis clos va continuer.

Michel Chartrand – Bien, vous ne m’aurez plus comme accusé. Je vous garantis ça, je m’en vais retourner aux cellules. Bonjour.

[…]

 

(LE LUNDI 8 FÉVRIER 1971)

Le procès recommence à huis clos, et les premières interventions se rapportent aux circonstances qui ont amené le juge à prendre cette décision.

Michel Chartrand – Monsieur le Président, si vous permettez, on a pu avoir des expressions qui vous ont déplu vendredi, c’est malheureux. Pour ma part, moi, je m’en excuse. Il y a des expressions que vous n’aimez pas. Ça fait 16 ans que vous êtes en toge, ça fait 20 ans que je suis en manches de chemise, moi ; alors, ça peut arriver qu’on n’ait pas tout à fait le même langage. Seulement, je pense que vous allez admettre que je n’ai pas besoin de la tribune de la Cour pour dire ce que je pense. Moi, [si] je prétends que le public doit assister au procès, c’est parce que j’ai toujours vu les tribunaux de mon pays fonctionner comme ça et puis je ne voudrais pas être responsable de ce qui se passe, si des procès sont à huis clos, surtout des procès qui sont de cette nature-ci […].

[…]

Le tribunal – […] Nul mieux que moi ne comprend la nécessité de tenir les procédures au vu et au su du public, et je crois que nul plus que moi n’est en faveur de la plus grande publicité possible, parce que, justement, on sait jusqu’à quel point les procès à huis clos dans des pays totalitaires, des procès qui se tenaient dans le temps de la Star Chamber 1, ont été injustes.

Mais il ne faut pas oublier que mon devoir ici, c’est de maintenir l’ordre et que je dois également penser à la bonne administration de la justice.

Par conséquent, je suis prêt à ce stade à lever le huis clos, mais j’avertis les intéressés que s’il y avait récurrence de scènes disgracieuses comme celle qu’il y a eu, tant de la part de certains accusés que de la part d’une partie du public (après que j’ai quitté la place, d’après les renseignements que les journaux nous ont fournis), bien alors, je m’appuie­rais de nouveau sur mon droit, et cette fois-là, le huis clos sera déclaré d’une façon péremptoire. Pour le moment, le huis clos est levé.

1. La « chambre étoilée » était une cour de justice anglaise siégeant au palais de Westminster de 1486 à 1640. Les audiences se tenaient en secret, sans inculpation, sans droit d’appel, sans jury et sans témoins. Elle est devenue le symbole des abus de pouvoir de  la monarchie anglaise.



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Le procès des Cinq, publié aux éditions Lux,
comprend une préface de Louis Hamelin.

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