Comment le français est-il devenu… le français ?

L’analyse d’un serment rédigé à Strasbourg au IXe siècle, puis traduit pour illustrer l’évolution de la langue aux XIe, XVe et XVIIe siècles, montre de fascinantes transformations. 

montage : L’actualité

En évoquant la « naissance » du français dans ma plus récente chronique, j’ai sciemment évité une question : à quoi reconnaît-on le vieux français comme du français plutôt que du latin ou une autre des langues romanes ? C’était pour mieux y revenir, afin d’expliquer qu’il n’existe pas de réponse absolue et définitive : on est dans le relatif et l’évolutif. D’autant que toutes les langues romanes du nord de la France étaient mutuellement intelligibles et évoluaient en parallèle.

Pour clarifier la question, j’ai consulté Francis Gingras, professeur au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal et directeur du Centre d’études médiévales de l’Université de Montréal de 2012 à 2019. Il m’a expliqué que pour comprendre ce qui se passe avec le vieux français, il vaut mieux le diviser en quatre périodes : protofrançais (IXe siècle), ancien français (XIe siècle), moyen français (XIVe) et français « moderne » (XVIIe, assez proche du nôtre).

Pour illustrer le tout, je suis allé potasser le site Web de la Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d’expression française en Amérique du Nord (CEFAN) de l’Université Laval, qui nous fournit quatre versions d’un même texte, les Serments de Strasbourg, soit une pour chacune de ces périodes. Les diverses traductions proviennent du grand linguiste Ferdinand Brunot, pour sa magistrale Histoire de la langue française.

Très loin du français d’aujourd’hui…

En 842, à Strasbourg, deux petits-fils de Charlemagne, Charles et Louis, ont scellé une alliance militaire contre leur troisième frère, Lothaire. Ce document est important puisqu’il est l’un des plus anciens textes avérés de protofrançais. Il débute comme suit :

« Pro deo amur et pro christian poblo et nostro commun saluament d’ist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo, et in aiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi altresi fazet et ab Ludhernulplaid nunquam prindraiqui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit. »

Si vous y comprenez quelque chose, vous êtes doué ! (Et remarquez que cette version est tout de même plus récente que l’originale, puisqu’elle aurait été transcrite au siècle suivant.) La traduction de Ferdinand Brunot en français actuel donne ceci :

« Pour l’amour de Dieu et pour le salut commun du peuple chrétien et le nôtre, à partir de ce jour, autant que Dieu m’en donne le savoir et le pouvoir, je soutiendrai mon frère Charles de mon aide et en toute chose, comme on doit justement soutenir son frère, à condition qu’il m’en fasse autant, et je ne prendrai jamais aucun arrangement avec Lothaire, qui, à ma volonté, soit au détriment de mon dit frère Charles. »

… mais pas si proche du latin non plus

La présence de mots comme « poblo, nostro, cosa, fradra » nous indique que ce protofrançais est une langue dite romane, très distincte du latin classique, où l’on aurait plutôt écrit « populi, nostram, re, fratrem ». Outre le vocabulaire, la grande différence entre le latin classique et le roman, c’est l’érosion du système de déclinaison. En latin, quand le mot « rose » était sujet (la rose éclôt), on disait « rosa », mais quand il était complément d’objet direct (je donne la rose), on disait « rosam ». Et il y avait trois autres possibilités : on disait « rosae » quand le mot était complément du nom (le nom de la rose) ou complément d’objet indirect (je pense à la rose). Mais s’il s’agissait d’un complément circonstanciel (je t’aime comme une rose), alors c’était plutôt « rosā ». Et il y avait un autre ensemble de variantes au pluriel.  

Dans les langues romanes, et même en ancien français, ces variantes étaient réduites à seulement deux cas : sujet et objet (ou complément). Cette simplification du système de déclinaison a entraîné la création de plusieurs nouveautés, notamment les articles définis (li, le, la, les) et indéfinis (un, une, uns, unes), qui n’existaient pas en latin. Ces innovations venaient ajouter des précisions à ce qui s’était perdu avec l’ancien système.

Quand le français devient français

Comme les versions d’un même texte d’une période à l’autre sont plutôt rares, le linguiste Ferdinand Brunot s’était « amusé » à traduire la première version des Serments en français du XIe siècle, soit l’ancien français. Le résultat est assez différent de l’original :

« Por dieu amor et por del crestiien poeple et nostre comun salvement, de cest jorn en avant, quan que Dieus saveir et podeir me donct, si salverai jo cest mien fredre Charlon, et en aiude, et en chascune chose, si come on par dreit son fredre salver deit, en ço que il me altresi façet, et a Londher nul plait onques ne prendrai, qui mien vueil cest mien fredre Charlon en dam seit. »

Ce qui saute aux yeux ici, c’est qu’on s’éloigne encore plus du latin, les terminaisons en a, en i et en o ayant disparu. C’est une des principales caractéristiques de l’ancien français par rapport au protofrançais, selon Francis Gingras. 

Comme l’explique le professeur à l’UdeM, l’autre grosse évolution à partir du XIe siècle réside dans la quantité de textes disponibles. Auparavant, les écrits étaient rares. Mais le renforcement du pouvoir royal à compter du XIe siècle ainsi que le développement du commerce, de la littérature et des directives gouvernementales ont produit une quantité phénoménale de documents.

Dans ma précédente chronique, j’avais parlé du françoys comme d’une koinè, une langue commune, autour de Paris. Le françoys est également associé à une scripta, une norme écrite assez uniforme et qui va demeurer très prestigieuse et stable pendant deux ou trois siècles.

Enfin, « relativement stable », puisque la langue ne cesse pas de se transformer. À l’époque du « moyen français », au XVe siècle, la version de Ferdinand Brunot des Serments de Strasbourg ressemble à ceci :

« Pour l’amour Dieu et pour le sauvement du chrestien peuple et le nostre commun, de cest jour en avant, quan que Dieu savoir et pouvoir me done, si sauverai je cest mien frere Charle, et par mon aide et en chascune chose, si comme on doit par droit son frere sauver, en ce qu’il me face autresi, et avec Lothaire nul plaid onques ne prendrai, qui, au mien veuil, à ce mien frere Charles soit à dan. »

On y est presque. Ici, la grosse affaire, c’est la disparition du système de déclinaison. On va dire « le peuple, le frere », que ces mots soient sujet ou objet : ce qui devient déterminant, c’est leur position par rapport au verbe. Mais ce moyen français demeure difficile à lire pour nous six siècles plus tard. Il est nettement moins étrange que l’ancien français, mais l’écart est presque aussi grand qu’avec l’espagnol ou l’italien.

Les fluctuations vont rester importantes. Un exemple tardif du moyen français nous vient des Essais de Michel de Montaigne, écrits vers 1580. Si vous en lisez la version expurgée en français de 1835 (le nôtre), vous ne verrez pas que le vrai Montaigne utilisait une demi-douzaine d’orthographes différentes pour le verbe « connaître » : « connoistre, connaistre, cognoistre, cognaitre, congoitre, congnaitre ». Ces orthographes étaient le reflet de toutes les langues régionales encore parlées et qui continuaient de s’influencer les unes les autres. Il faut dire que Montaigne écrivait un siècle avant l’apparition du premier dictionnaire, le Richelet, qu’il n’avait point encore eu l’heur de cognoistre.

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Très brillant article qui m’a rappelé à quel point j’avais été étonné en 1960 de voir mon père converser en abénakis avec des Têtes-de-Boules, Montagnais et Malécites, disait-il, et à quel point tous se comprenaient à en juger par leurs francs rires… même s’ils ne s’étaient jamais fréquentés.

Il m’avait tout simplement laissé entendre que le schème de pensée des tribus de l’Est du Canada, de même que leur vocabulaire, est fondamentalement semblable, et que seules leurs spécificités régionales permettent de les distinguer.

Ce texte confirme par ailleurs que c’est par une pratique courante du koinage que nous, francophones, glissons facilement – et trop souvent sans retenue – vers un anglais qui, sans sa vaste tapisserie de termes français, ne serait peut-être qu’une certaine forme d’argot, et encore ?…

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