Comment rendre les filles bonnes en maths et les garçons sensibles

Des recherches en psychologie sociale le révèlent : il suffit d’un rien pour que des différences hommes-femmes pourtant considérées comme innées et immuables disparaissent comme par magie.

Illustration © Paul Bordeleau
Illustration © Paul Bordeleau

Pour la première fois de l’histoire, la médaille Fields, sorte de prix Nobel des maths, a été attribuée à une femme. C’est l’Iranienne Maryam Mirzakhani, professeure à l’Université Stanford (Californie), qui vient de rafler la distinction, remise tous les 4 ans, depuis 1936, à un mathématicien de 40 ans ou moins.

Pour la lauréate, cet exploit laisse espérer d’autres percées féminines dans ce milieu démesurément dominé par les hommes. Mais l’extrême rareté des Maryam Mirzakhani de ce monde en confortera d’autres dans leur conviction que les maths et les sciences, ça restera toujours, sauf exception, une affaire de gars. Simple question de biologie, diront-ils.

Or, en matière de genre, rien n’est jamais qu’une histoire de biologie. Et rien n’est aussi simple.

De fait, quand on écume les centaines d’études qui ont cherché à distinguer les facultés mentales des deux sexes, une différence ressort du lot : la rotation mentale, c’est-à-dire la capacité de manipuler mentalement des formes géométriques en trois dimensions. Les hommes réussissent mieux que les femmes dans ce genre de tests, et cette supériorité, l’une des mieux établies dans la littérature scientifique, expliquerait leur surreprésentation en sciences, en génie et en maths. En revanche, quand on évalue l’empathie ou la sensibilité sociale (par des questionnaires ou des exercices de déchiffrage du langage non verbal, par exemple), les femmes, en règle générale, s’en sortent mieux que les hommes. À chaque sexe sa spécialité, pas vrai ?

Photo © Stanford University / Sipa USA
Photo © Stanford University / Sipa USA

Maryam Mirzakhani, première femme à recevoir la médaille Fields, sorte de Nobel des maths.

Ces résultats, certains spécialistes les tiennent pour preuves que l’homme et la femme, par essence, n’ont pas le même potentiel — du fait de leur biologie, de l’architecture de leur cerveau, de leurs hormones. Il vient de Mars, elle de Vénus ; il agit, raisonne et construit ; elle parle, s’émotionne et compatit. Normal que les femmes abondent dans les métiers de soins et de services et qu’elles désertent les sciences et la techno ! Naturel qu’elles assument la plus grande part des tâches ménagères et de l’éducation des enfants ! C’est en raison de leur empathie instinctive et de leur incapacité constitutive à lire un plan. Que voulez-vous, on est fait comme ça. À quoi bon se battre contre les forces de la nature ?

Le hic, c’est qu’il suffit d’un rien pour que ces différences s’évanouissent sous les yeux des scientifiques, comme par enchantement.

La psychologue Catherine Good, de l’Université de la Ville de New York, et ses collègues s’en sont rendu compte lorsqu’ils ont fait passer un examen de maths à des étudiants inscrits à un cours avancé de calcul à l’université. La moitié des participants se sont fait dire que l’expérience visait à comprendre pourquoi certaines personnes sont meilleures que d’autres en mathématiques ; dans ce groupe, les filles ont moins bien réussi que les garçons. L’autre moitié des étudiants ont reçu un examen identique, mais des instructions légèrement différentes : on a pris soin de leur préciser que des milliers de gens avaient déjà passé ce test et qu’aucune disparité entre les sexes n’avait été trouvée. Dans ce second groupe, non seulement les filles ont comblé l’écart, mais elles ont mieux fait que leurs camarades masculins.

La littérature scientifique regorge de cas semblables : rien qu’en posant leurs questions autrement, rien qu’en modifiant subtilement leurs protocoles, des chercheurs font disparaître des différences hommes-femmes pourtant considérées comme innées, immuables, et sans cesse brandies pour justifier le statu quo.

Ce que ces tests mesurent, en réalité, ce ne sont pas des aptitudes dictées par la nature, mais des stéréotypes, si bien assimilés par les garçons et les filles dès leur jeune âge que ces derniers finissent par se conformer, malgré eux, à l’idée que la société se fait de leurs forces et de leurs faiblesses. Faites-leur oublier ces préjugés, et pouf ! comme par magie, leur performance se redresse.

On peut prendre garde aux clichés qu’on cautionne, ces carcans mentaux qui déforment la manière dont on perçoit les autres et aussi, tristement, la façon dont on se voit soi-même.

Les psychologues américaines Anne Koenig et Alice Eagly ont observé la même chose pour un champ d’expertise traditionnellement féminin, l’empathie. Elles ont demandé à des hommes et des femmes de décoder le langage verbal et corporel d’acteurs jouant des saynètes. Lorsqu’on leur présentait l’exercice comme un test de sensibilité sociale et qu’on leur mentionnait en passant que les hommes sont moins doués dans ce domaine, ceux-ci obtenaient effectivement de moins bons résultats que les femmes. Mais lorsque le même test était décrit de manière plus neutre, comme une mesure de « la capacité de traiter de l’information complexe », les hommes s’en tiraient tout aussi bien qu’elles. La légendaire supériorité féminine tout à coup envolée, parce qu’on a changé quelques mots — parce qu’on a su faire oublier aux hommes le préjugé défavorable à leur endroit.

En psychologie sociale, c’est ce qu’on appelle la « menace du stéréotype » (un concept d’abord documenté en 1995 par Claude Steele et Joshua Aronson, qui étudiaient l’écart entre le rendement scolaire des Noirs et celui des Blancs aux États-Unis). Tout le monde sait que les filles sont « censées » être moins bonnes en maths et que les gars sont « censés » être moins sensibles aux émotions d’autrui. Ces messages sociaux, omniprésents, se transforment en pression insidieuse quand vient le temps de montrer ce qu’on sait faire. La peur de donner raison au stéréotype, logée dans un repli de notre conscience, peut nous tourmenter et nous rendre nerveux au point de nous faire trébucher.

Le phénomène est si puissant que le simple fait de cocher « H » ou « F » avant un examen de maths suffit à le déclencher ! Ce tout petit détail nous ramène à l’esprit notre identité de « gars » ou de « fille » et tous les stéréotypes qui viennent avec celle-ci, et notre rendement s’en ressent : les hommes s’améliorent, les femmes régressent. Recueillir cette information à la fin de l’épreuve plutôt qu’au début fait fondre l’écart entre les scores des deux sexes, selon de récents travaux américains.

On ne peut pas tous, comme Maryam Mirzakhani, exploser les stéréotypes en faisant avancer les connaissances sur « la symétrie des surfaces incurvées »… Mais on peut prendre garde aux clichés qu’on cautionne, ces carcans mentaux qui déforment la manière dont on perçoit les autres et aussi, tristement, la façon dont on se voit soi-même. Propager l’idée que les gars et les filles sont fondamentalement distincts, les figer dans des rôles supposément prescrits par la nature, non seulement c’est discutable sur le plan scientifique, non seulement c’est un manque désolant d’imagination, mais c’est le moyen le plus sûr de leur couper les ailes.

 

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5 commentaires
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Je sais que je suis bonne en math……en orientation aussi…et en plan…..je suis une femme….

Je travaille auprès d’enfants en difficulté en mathématique. La majorité de mes élèves sont des garçons… Le mythe s’effacerait-il peu à peu?!

Merci pour ce compte rendu éclairant! Je connais une femme qui prétend avoir un mauvais sens de l’orientation. Pourtant, elle fait toujours la navigatrice quand elle part en voyage avec ses amies! Je lui ai posé des questions simples sur ce qu’elle ne comprenait soi-disant pas (p. ex. sais-tu lire une carte routière? arrives-tu à savoir où tu te situes? comprends-tu s’il faut tourner à droite ou à gauche?…), et tout d’un coup, son « incompétence » avait disparu. Elle s’est laissé persuader par les stéréotypes de son entourage.

Bonsoir,

Ce qui est étonnant concernant cette histoire de manipulation mentale d’objets en 3D est que l’exercice le plus complexe et aboutit de manipulation mentale d’objet en 3D est la construction d’un parton d’après croquis de mode. Il faut concevoir la pièce de vetement en volume, mentalement s’entend, à partir du dessin 2D et définir ou vont être les « angles » de ce solide, pour pouvoir déplier toujours mentalement parlant le patron. Ainsi, l’on obtient une image mentale de comment le tissus doit être découpé et de combien de pièces composeront chaque pièce du vetement. Là ou cela se corse encore plus, est qu’il faut mentalement prendre en compte la nature du tissu, ainsi que le sens du droit fil (le tissu ne s’étirant pas de la même manière dans le droit fil ou dans le biais).

Or la couture est unaniment vue de nos jours comme une activitée de femmes. Il s’agit pourtant rien de moins que de géométrie dans l’espace appliquée, sur des formes d’une complexité très avancée.

NB: pendant longtemps tailleur fut un métier masculin exclusivement. Mais c’est une réalité historique parfaitement oubliée de nos jours.

J’ai tu le droit de me fâcher. Durant les années 80 on avait écrit un tel article… Au diable les logues. C’est bien simple, depuis que les filles ont compris, dans les années 70 qu’elles pourraient faire autres choses que torcher une maison et servir un homme, elles ont travaillé différemment à l’école parce qu’elles ont voulu se rendre à l’Université… Faites une recherche Google et il est très facile de comprendre la développement intellectuel des filles. Je ne peux croire qu’en 2014, près de 50 ans après la révolution tranquille on ose encore écrire de telles sornettes dans les médias… Lisez les commentaires et écoutez les profs qui enseignent au primaire sur le comportement des garçons à l’école…. C’est bien simple, pour réussir, il suffit d’arrêter de s’amuser et de travailler pour apprendre. Ça fait 40 ans que je le crie. Enseignante au secondaire pendant 35 ans, tous mes élèves travaillaient en Économie familiale, garçons autant que filles. Je leur donnais des auto-collants…. C’est l’IDEE du BON POUR MOI DE LE FAIRE qui fait agir.