Comment une petite ville du Manitoba a éliminé la pauvreté

Un projet de revenu minimum garanti a déjà vu le jour, dans les années 1970, à Dauphin, au Manitoba. Et pendant cette période, la pauvreté y a disparu. 

Photo: campscout.com
Dauphin, Manitoba. (Photo: Campscout.com)

Eric Richardson se souvient encore du traumatisme que lui a causé sa première visite chez le dentiste. Comme bien des enfants, le jeune Manitobain n’avait pas aimé l’expérience. «J’avais 10 caries!» se remémore-t-il. Le bilan du spécialiste était aussi douloureux que triste: Eric, à 12 ans, n’avait jamais reçu de soins dentaires. Sa famille, loin d’être aisée, ne pouvait tout simplement pas se le permettre.

«Si j’ai encore toutes mes dents aujourd’hui, c’est grâce au programme de revenu minimum garanti», dit le quinquagénaire, enjoué, à l’autre bout du fil.

De 1974 à 1979, des chèques mensuels ont été envoyés aux plus pauvres de la petite ville agricole de Dauphin, au Manitoba. Ce programme de revenu minimum garanti (RMG), baptisé Mincome, a injecté des milliers de dollars dans les poches des familles de la collectivité rurale.

Et c’est ainsi que la pauvreté a disparu pendant cinq ans à Dauphin, et que la vie de Richardson a pris un nouveau départ.

Un programme «unique»

Alors que l’idée de garantir un revenu décent pour tous refait surface au Québec et au Canada, peu de gens savent qu’une telle expérience a déjà été menée à l’intérieur même des frontières du pays.

Mincome est le premier programme de ce genre en Amérique du Nord. Contrairement à d’autres projets-pilotes menés à la même époque aux États-Unis, à Dauphin, l’accès aux prestations se faisait sur une base volontaire et aucune condition n’était exigée, outre celle d’habiter la ville. Et à l’inverse des programmes d’aide sociale, il n’y avait pas de discrimination entre les personnes aptes au travail et celles qui ne le sont pas.

Au total, quelque 1 000 familles — dont les Richardson — ont bénéficié de ce coup de pouce inespéré.

Chaque famille de la petite ville de moins de 10 000 âmes se voyait offrir la même somme, soit 60 % du seuil de pauvreté établi par Statistique Canada, qui varie selon la taille des ménages et de la collectivité. Par exemple, en 1978, ce seuil s’élevait à 10 000 dollars avant impôt pour une famille avec deux enfants dans une ville de moins de 30 000 habitants. Cette famille aurait donc reçu 6 000 dollars, ce qui équivaudrait à 21 500 dollars aujourd’hui. De plus, 50 cents étaient retranchés des prestations pour chaque dollar gagné autrement. Il lui aurait donc été possible de gagner jusqu’à 12 000 dollars avant de perdre l’accès au programme. 

«Ce n’était pas beaucoup d’argent, mais c’était suffisant pour faire des choix», dit Eric Richardson.

Le cadet de six enfants se souvient que ce supplément de revenu a permis à ses parents d’acheter une table à dîner et des chaises flambant neuves. Un ensemble que sa mère, qui tenait un petit salon de coiffure, et son père, qui cumulait les boulots, n’auraient pu s’offrir autrement. «J’ai encore ces meubles chez moi!» s’exclame Eric Richardson.

Son ami Clarke Wallace, qui avait 15 ans à l’époque de Mincome, possède aussi toujours le tracteur que ses parents ont pu se procurer dans les années 1970 grâce au programme. «Nous ne nous sommes jamais considérés comme pauvres, mais nous l’étions. Presque toute notre enfance», confie ce fils de fermiers, aujourd’hui prospère propriétaire d’une entreprise de camionnage.

Celui qui a racheté la ferme familiale, à Dauphin, raconte que ses parents ont été les cobayes du programme pendant trois ans. «Mais nous n’étions plus admissibles la dernière année, parce que les revenus de mes parents étaient rendus trop élevés. C’est notamment le tracteur qui a permis de faire croître l’entreprise familiale.»

Les deux hommes n’hésitent pas à vanter les mérites du RMG. C’est, selon eux, grâce à Mincome s’ils sont restés sur les bancs d’école plus longtemps que leurs frères et sœurs aînés. Et Eric y est même toujours: il est aujourd’hui professeur de menuiserie.

Les résultats de Mincome

Coût de l’expérience? Dix-sept millions de dollars, financés à hauteur de 75 % par Ottawa (sous les libéraux de Pierre Elliott Trudeau), et la balance par le gouvernement manitobain (les néodémocrates d’Edward Schreyer).

À cause de problèmes budgétaires et de changements de gouvernements, on n’a pas donné suite à l’expérimentation.

Les chercheurs qui y étaient affectés n’ont reçu pour mandat que l’archivage des données, et non leur analyse. Résultat: aucun rapport final n’a été produit. Il a fallu attendre 2007 pour que la chercheuse Evelyn Forget, de l’Université du Manitoba, examine les 1 800 boîtes de documents qui ont accumulé la poussière pendant près de 30 ans.

Les résultats de ses travaux sont saisissants. «Malgré une aide financière modeste, nous avons observé de grands changements, explique-t-elle en entrevue. Mincome donnait des allocations aux travailleurs pauvres, qui sont nombreux dans une ville agricole comme Dauphin, et qui ne sont souvent pas admissibles à l’aide sociale. Dans les années 1970, la population avait de la sympathie pour les mères avec de jeunes enfants, mais pas pour les hommes en âge de travailler.»

Evelyn Forget a observé une réduction du taux d’hospitalisation (accidents, blessures et cas de santé mentale) de 8,5 % à Dauphin durant la période qu’a duré le projet-pilote.

Quatre décennies plus tard, l’économiste croit toujours qu’un RMG, même modeste, peut améliorer la santé d’une collectivité et, par le fait même, réduire les dépenses élevées de ce secteur. «Quand on fait chuter le taux de pauvreté, peu importe l’époque, on note une amélioration de la santé physique et mentale d’une population. Aujourd’hui, je suis certaine qu’en réduisant la pauvreté nous verrions une baisse de consommation de médicaments, des données qui n’existaient pas dans les années 1970.»

Son étude révèle aussi que le nombre d’heures de travail n’a pas diminué, contrairement à ce que plusieurs critiques pourraient croire. Seuls les mères de jeunes enfants et les adolescents ont réduit leur temps de travail. Les raisons sont simples: les femmes restaient plus longtemps à la maison après avoir accouché, et les adolescents ont pu pousser plus loin leurs études. «Les familles encourageaient les jeunes garçons à avoir un travail pour soutenir la famille. Quand Mincome est arrivé, elles avaient soudainement plus d’argent pour soutenir leurs adolescent plus longtemps.»

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Le graphique ci-dessus montre clairement que le nombre d’élèves qui ont continué à étudier après la 11e année a bondi à Dauphin de 1974 à 1978. (Source: Evelyn Forget, Revisiting Mincome, 2011)

Malgré les leçons tirées de Mincome, le programme n’a jamais été étendu au reste du pays.

Mais cela pourrait changer. De nombreux politiciens du Québec et du Canada se sont dernièrement montrés ouverts au RMG. C’est le cas du ministre fédéral Jean-Yves Duclos, qui a pour mandat de mettre sur pied une stratégie canadienne de réduction de la pauvreté. En entrevue avec le Globe and Mail, le 5 février dernier, il affirmait être «personnellement ravi [de voir] des gens intéressés par l’idée».

Un projet-pilote est prévu en Ontario pour 2017. Les libéraux du Manitoba en promettent un nouveau s’ils délogent les néo-démocrates aux élections provinciales, le 19 avril prochain. Même les maires de Calgary et d’Edmonton y songent.

Le Québec ne fait pas exception. «Je suis sérieux quand je parle de ça», affirmait le premier ministre, Philippe Couillard, en février. «On lit, on regarde ce qui se fait dans d’autres pays. […] Il y a deux pays actuellement qui ont annoncé leur intention d’aller de l’avant, dont la Finlande. Il y a quelque chose qui m’attire dans ce concept-là.»

C’est pourquoi M. Couillard a assigné le dossier à son ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, François Blais. L’ancien universitaire est un expert de la question. Dans son livre Un revenu garanti pour tous: Introduction aux principes de l’allocation universelle, publié en 2001, il prône un modèle de revenu universel minimum. Selon cette formule, un «salaire» de base est versé à chaque personne, peu importe son revenu. Toutefois, pour les plus riches, la prestation ne serait que symbolique, puisqu’elles la rembourseraient sous forme d’impôt.

Aucun détail n’a été révélé pour le moment. Mais dans son livre, François Blais proposait de remplacer les programmes de soutien financier déjà en place par un revenu de base pour tous. Les Québécois pourraient dire adieu aux allocations familiales, aux crédits d’impôt pour enfant à charge, au Supplément de revenu garanti ou à la Sécurité du revenu, par exemple. Les prestations d’aide sociale et de solidarité sociale pourraient aussi être appelées à disparaître.

Le revenu de base défendu par François Blais se distingue de celui appliqué à Dauphin, appelé impôt négatif, où on ne versait pas de prestations aux plus riches.

À combien devrait s’élever un revenu minimum garanti?

Là-dessus, les politiciens restent flous. En 2014, Québec solidaire promettait un revenu minimum garanti annuel de 12 600 dollars, soit 5 124 dollars de plus que l’aide sociale au Québec.

Si les 12 600 dollars étaient distribués à chaque adulte québécois, la facture s’élèverait à plus de 82 milliards de dollars.

Cette somme astronomique est deux fois plus élevée que les dépenses en santé et services sociaux (38,4 milliards en 2016-2017). Reste à voir de combien celles-ci seraient réduites par l’abolition de programmes d’assistance.

Ces 12 600 dollars ne suffiraient pourtant pas pour se sortir de la pauvreté, si l’on se fie à différents indicateurs (Mesure de panier de consommation, Mesure de faible revenu à 50 % ou 60 % de la médiane). Pour 2013, les seuils de faibles revenus pour une personne seule se situaient entre 17 246 dollars et 22 199 dollars, après impôt.

Les calculs de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) sont encore plus généreux. Selon le groupe d’experts, un salaire pour vivre «dignement» en 2015 allait de 24 067 dollars pour une personne seule à 51 107 dollars pour une famille de quatre.

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Source: IRIS, Quel est le salaire viable? Calcul pour Montréal et Québec en 2015, avril 2015

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15 commentaires
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J’en ai déjà entendu parlé. Un des objectifs n’est-il pas également de réduire les coûts puisque le RMG remplace plusieurs programmes (tel que mentionné dans l’article)? Difficile d’être contre l’efficacité.

Cet exemple de Dauphin est tout-à-fait intéressant.

L’idée d’un revenu universel pour tous est dans l’air du temps. Il se comprend d’autant mieux que le travail et la manière de travailler évoluent, sans compter les robots et autres machines intelligentes qui arrivent à grand pas et pourraient gruger un très grand nombre d’emplois.

De la même façon, on a pu constater au fil des ans que les revenus les plus profitables ne sont pas essentiellement ceux du travail comme cela était le cas pendant un certain temps (les trente glorieuses) ; lorsque ceux qui s’enrichissent à présent, tirent leur enrichissement de leurs placements, lorsque ce n’est pas la spéculation, lorsque c’est en de multiples cas, le fruit de la croissance de leurs biens. Que ce soit des biens immobiliers ou des œuvres d’art et autres objets de collection.

Ainsi le travail s’il est utile et même indispensable pour mille et un services, cela ne rend pas les gens plus riches pour autant. Paradoxe pour paradoxe, le capitalisme ne peut pas se développer, s’il manque d’acheteurs et les États ne peuvent faire face à leurs obligations s’ils manquent de contribuables. Même le crédit ne peut pas se développer si les gens n’ont pas de revenus suffisants ; pas plus les taux d’intérêts ne peuvent rester bas si les acheteurs sont à risque.

Le seul problème, c’est qu’un tel système, s’il était réellement institué ; c’est qu’il pourrait sonner le glas du travail salarié, le glas des avantages sociaux tels que l’ancienneté, le glas des fonds de retraites de travailleurs à tout le moins dans sa forme actuelle. En même temps ce pourrait être un levier pour les employeurs pour renégocier toutes sortes de rémunérations à la baisse (ce qui pourrait disons-le avoir un impact positif sur la compétitivité des entreprises).

Un autre problème exposé entre autre par un économiste français : Baptiste Mylondo, c’est un risque de dérapage au niveau de l’inflation. Une inflation trop grande entrainerait évidemment un accroissement des coûts afférents à ce type de revenu, s’il est indexé sur l’inflation. Tout dépendamment du nombre de prestataires, surtout si cette prestation est universelle, le poids financier d’une telle mesure pourrait assez rapidement devenir insoutenable pour l’État.

Quand l’intérêt principal d’une telle mesure, c’est sa permanence dans le temps.

Si sortir l’humain de l’extrême pauvreté est la plus belle chose qui soit. Elle implique aussi que tout le monde respecte scrupuleusement la règle du jeu ; ce qui veut dire en économie les conditions de la réalisation de profits, la redistribution des profits, tout comme l’éradication de toutes formes de fraudes à tous les niveaux avec en prime un certain sens basic et universel de la vertu pratiquée par tous sans nulle distinction.

— Et si nous y parvenions, les prisons seraient également vides très bientôt 🙂

« Coût de l’expérience? Dix-sept millions de dollars, financés à hauteur de 75 % par Ottawa (sous les libéraux de Pierre Elliott Trudeau), et la balance par le gouvernement manitobain (les néodémocrates d’Edward Schreyer). » Je ne peux m’empêcher de constater que le programme a été entièrement subventionné par les AUTRES et non par les habitants de la petite ville en question.

…et quand francois sera là, j’ y serai (Gagnon m’a trouvé fatiguant, Laughrea également)

La solidarité sociale, la VRAIE Monsieur, est basée sur le VOLONTARISME et non sur la coercition telle qu’appliquée par les différents niveaux de gouvernements.

Je suis solidaire lorsque je décide VOLONTAIREMENT d’appuyer une cause et non lorsque je suis FORCÉ de le faire via l’extorsion mafieuse que sont les taxes et impôts abusifs auxquels nous sommes tous astreints.

Voilà, pour moi ce qu’est la SOLIDARITÉ!

Mon cher Francois,

Je connaît votre mantra libertarien à l’effet que l’impôt c’est du vol et je vous plains. Ça doit pas être drôle d’être une victime à chaque fois que vous vous procurez un service ou un bien (TPS – TVQ) ou que vous recevez votre chèque de paye (déduction a la source). Vous savez, être une victime ça cause des traumatismes et ça laisse des traces a la longue. Vous pourriez demander une prestation au fond d’indemnisation des victimes d’acte criminel. Une idée comme ça.

http://www.lemonde.fr/m-moyen-format/article/2016/04/01/a-new-york-les-riches-veulent-payer-plus-d-impots_4894021_4497271.html

Votre discours est irritant. On dirait le même discours que les marxistes, mais inversé.

Vous trouvez les familles Disney et Rockfeller marxistes ? Intéressant.
J’imagine qu’une fois qu’on sait que Poutine et son entourage utilisent les paradis fiscaux panaméens , on pourrait dire qu’ils sont libertariens.

Serge, En vous lisant, j’ai l’impression d’être en France. Nous sommes en Amérique : il faut être constructif ! En passant, l’évolution de la rémunération du capital et du travail depuis 3 siècles a été largement exposée par Thomas Piketty dans « le capitalisme au XXI siècle ». L’avez vous lu ?

À partir de quel âge le RMG sera-t-il octroyé ? N’y a-t-il pas un danger que certaines personnes utilisent cet argent pour s’acheter de la drogue et créer, ainsi, un problème qui risque de couter plus cher que le montant du RMG octroyé ? L’idée de base me parait fort intéressante puisqu’il y a déjà eu un exemple concret positif au Manitoba. L’expérience mérite d’être reprise en imposant des balises très strictes pour éviter les abus, soit couper le RMG si l’argent est utilisé à mauvais escient.

Si il faut être « pauvre » pour obtenir cette aide, alors l ne s’agit pas de revenue de base (donné à tous sans condition de ressource) et si en plus, on déduit cette aide pour chaque dollar gagner en travaillant … le RMG est donc une sorte de RSA à la canadienne