Consigne sur le verre : le ministre fait fausse route

Avec son projet de nouvelle consigne sur le verre, le ministre Benoît Charette ne règle aucun des défis que rencontre la filière de la récupération et du recyclage. Cette solution pourrait même venir compliquer la situation.

Photo : iStockPhoto

J’ai longtemps cru que la solution à la « crise du recyclage » serait d’élargir la consigne à tous les contenants de verre. Mais après avoir réalisé un reportage sur la récupération et le recyclage (Les 5 travaux du recyclage, décembre 2019), visité quelques centres de tri et interviewé deux douzaines d’acteurs du milieu, j’ai complètement changé d’avis sur cette question.

Le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques Benoît Charette fait fausse route avec son projet de nouvelle consigne sur le verre.

Voici pourquoi.

1) La plupart des 23 centres de tri du Québec savent séparer le verre. Ils le font dès le début du processus de triage, si bien qu’il y a très peu de contamination des ballots par le verre. Seuls les plus anciens centres, comme celui de Montréal, le font en fin de processus de tri, ce qui entraîne davantage de contamination par le verre. Or, le nouveau centre de triage de Lachine, ouvert cet automne, corrige ce problème. On est donc devant un cas typique de « Montréalocentrisme »: les journalistes devraient visiter des centres de tri autres que ceux de Montréal et Châteauguay, qui figurent parmi les pires exemples. Leur exploitant, Groupe TIRU, qui avait très mauvaise réputation dans le milieu, vient d’ailleurs d’annoncer qu’il se retirera complètement de l’industrie. Mais ce serait une erreur de baser une politique générale sur les pratiques d’un canard boiteux alors que les trois quarts des centres de tri travaillent correctement.

2) Le gros du verre consigné ne pourra jamais être refondu pour en refaire des bouteilles car notre consommation de verre ne correspond pas à ce que l’on produit. Au Québec, plus de la moitié du verre utilisé est de couleur verte : il provient surtout d’Europe (vin, huile, eau). Or, la très grande majorité des fonderies du continent ne font que du verre brun ou clair. La dernière du Québec, Owens Illinois dans le quartier Pointe-Saint-Charles à Montréal, ne produit que du verre clair. Autrement dit, quand bien même on séparerait soigneusement tout le verre par couleur, il n’y aurait aucun acheteur pour plus de la moitié du verre !

3) La nouvelle consigne restera partielle. Elle ne touchera que les contenants de boisson. Vos pots d’épicerie (confiture, sauce, etc.) devront quand même être mis au bac, et il faudra quand même les trier en centre de tri. Le problème du tri sera compliqué du fait qu’il y aura moins de volume pour cette opération.

4) Il est loin d’être acquis que la population suivra. En Ontario, qui a introduit ce type de consigne en 2007, 30 à 40 % des bouteilles consignées finissent quand même dans le bac. Il n’y a aucune raison de croire que les Québécois se comporteront différemment. Le ministre promet 400 sites de dépôt pour 1 131 municipalités québécoises ! M. Untel et Mme Toulmonde, qui ont déjà du mal à trier correctement leurs rebuts à la maison, feront-ils deux, quatre ou dix kilomètres en voiture pour aller porter leurs bouteilles de verre à une consigne spéciale ?

5) La création d’une nouvelle consigne coûtera très cher, peut-être un demi-milliard de dollars au bas mot. Il faudra acheter les terrains pour 400 sites de dépôt (très chers dans les régions de Montréal et de Québec), construire des entrepôts, les équiper en machinerie et en camions, embaucher du personnel (dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre). La consigne ne financera pas ces immobilisations: elle servira à rembourser les consommateurs. Bref, on s’apprête à investir un demi-milliard de dollars dans un système parallèle de consignation qui ne réglera aucun des problèmes de la filière de récupération, et qui va même l’empirer.

6) La nouvelle consigne va nuire au financement de la récupération et du recyclage. Actuellement, 85 % des coûts de la collecte et du triage des matières recyclables sont financés par les 3 400 entreprises qui produisent les emballages et les contenants et qui sont membres d’Éco Entreprises Québec. Si on crée une nouvelle consigne, les entreprises à l’origine de ces contenants vont se retirer d’Éco Entreprises Québec. La Société des alcools du Québec finance déjà 10 % de la filière de collecte sélective à travers les 18 millions de dollars qu’elle verse annuellement à Éco Entreprises Québec.

7) On nuit aux perspectives pour le développement des autres marchés. Depuis 10 ans, le Québec a consacré des efforts importants pour développer de nouveaux débouchés pour le verre. Au lieu d’être refondu en bouteille, le verre concassé sert d’abrasifs et de sable de filtration, par exemple. Tricentris, à Lachute, qui est en pointe là-dessus, a développé avec l’Université de Sherbrooke un produit, la silice précipitée tirée du verre pulvérisé. Ce produit se vend 160 dollars la tonne et Tricentris a signé un contrat avec une entreprise qui achètera 100 % de son verre — plus de 30 000 tonnes par an. L’Université Laval travaille également à un nouveau débouché, le verre en mousse (qui servirait d’isolant ou de bloc de remplissage pour des fondations). Bref, le premier problème du recyclage du verre est un problème de marché, pas le tri, mais la nouvelle consigne va compromettre les solutions qui se mettaient en place.

La nouvelle consigne sur le verre ne règle aucun des cinq défis que mon reportage avait identifiés et que rencontre l’ensemble de la filière de la récupération et du recyclage pour toutes les matières (papier, verre, plastique et métal). Outre la recherche de débouchés, il faut régler le problème de l’indiscipline des consommateurs (qui envoient n’importe quoi dans le bac), l’écoconception, la désorganisation de la filière et le manque de données fiables.

Exemple typique de mauvaise écoconception : les microbrasseries multiplient les formats de bouteilles, ce qui complique la consignation de ce type de bouteille et donc leur réutilisation. Ne serait-il pas plus simple d’imposer un format standard ?

La principale motivation pour créer une nouvelle consigne est qu’elle est « populaire ». En juillet 2017, un sondage SOM montrait que 91 % des Québécois — et moi le premier — étaient convaincus qu’il faut sortir le verre de la collecte sélective en créant un troisième système de consigne qui viendrait s’ajouter à ceux des bouteilles de bière et des canettes. Mais il n’est pas certain que 91 % des gens aient raison sur cette question. Cette solution, d’une seconde consigne parallèle, ne tient aucunement compte de l’ensemble de la filière de la récupération et du recyclage et vient même compliquer la situation.

Il reste à espérer que cette histoire de consigne connaîtra la même carrière que le fameux « tunnel Bonnardel » sous l’île d’Orléans, solution bancale au problème du troisième lien à Québec. Un ministre annonce un peu vite un projet bâclé en juin 2018. Puis il révise les plans sept mois plus tard avec un projet plus réfléchi qui tient compte de tous les paramètres — ce qui est d’ailleurs à son honneur, précisons-le.

Alors, continuez de réfléchir, monsieur Charette !

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9 commentaires
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Parfaitement d’accord, sauf sur l’un des points. celui du recyclage des verres de couleurs.
A ce que l’on sache, les bouteilles de bières, entre autres, ne sont pas constituées de verre transparent, mais verre « brun », ou ‘vert ». Donc, les types de verre de couleurs peuvent être recyclés en de nouveaux contenants, et les « fonderies » peuvent facilement le faire… Si le marché est là.
D’ailleurs, un « pot » de concombres quelconques d’un brun pâle n’empêcherait aucunement la protection de l’aliment… C’est uniquement l’habitude d’ici à la « transparence » dans tout qui empêche d’avoir autres que le transparent… D’autant plus, que généralement il y d’énormes étiquettes sur le contenant « transparent » pour indiquer son contenu que l’on voit…
Depuis plus de 60 ans, j’ai voyagé dans plusieurs pays d’Europe, et plusieurs pots de verre sont de couleurs, ou tellement « peinturés » qu’il est impossible de voir ce qu’ils contiennent…
Quant aux centres de triages, il faut s’interroger sur la manière de faire, du « laissé-faire » des administrations des différents niveaux de GV – jamais sanctionné il va s’en dire, et du niveau de la recherche pour les matières « recyclables » …
Le recyclage des papiers/cartons en de nouveaux papiers/cartons allait bien… Puis, d’un coup… « le on ne peut plus le faire »… À cause du n’importe quoi pour la justification…
Et les matières plastiques qui sont facilement recyclables… Ben là, franchement on ne peut pas parce.. n’importe laquelle des possibles raisons… La même histoire du « on ne peut pas » pour le styromousse… même histoire dans tout: « on ne peut pas à cause de… ». Ailleurs, il le réussisse, mais ici… OUF! RE-OUF!!

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On parle de recclage, mais on nous dit, ceci ou cela ne se recycle pas. Que les services de recyclage, nous remettent via le public, une charte des matériaux a mettre au bac bleu. carton, plastique, métaux ou autres.

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Cest qui avait été parlé d’introduire le verre clairé dans la peinture des ligne jaune et blanche Ca jamais ete fait Ca plusieurs année que je disait d’introduire le rubber des pneus dans le betume seulement 5% Ca aurait éliminer les pneus au lieu des avoir dans les dépôts pis en plus on nous charge pour àlors il devrais s’informer au lieu d’écouter toujours les écologistes tu commence par rencontrer les
Joueurs apres tu prend des décisions éclairer c’est com les Publisac les papetiere en a de besoins car pour expédier au etat doive avoir un gros pourcentage de recycler dans le papier àlors il faut faire attention si on commence à jouer dans la cour dès autre on peut les mettre dans la misere aussi àlors avant de prendre des décisions commençer par rencontré les bonne personnes

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Enfin, un article sensé sur le recyclage ! Il faut vraiment n’y connaître rien pour croire qu’une consigne va améliorer la gestion des matières résiduelles au Québec surtout quand une grande ville comme Montréal ne prend pas sa part de responsabilités. Bravo monsieur Nadeau !

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Merci Monsieur Nadeau de cet excellent article. Puis-je ajouter un dernier point en défaveur de la consigne ? Les gens iront certainement aux dépôts en voiture ce qui ajoutera à la pollution alors que le camion de recyclage continuera de passer chaque semaine devant les portes des citoyens…

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Jean-Benoît Nadeau connaît certainement bien l’industrie du recyclage. Mais je me permets de soulever quelques questionnements aux points qu’il soulève dans son article.

Par exemple, à moyen terme ou long terme, la compagnie Owen Illinois pourrait-elle produire autre chose que du verre clair s’il y en a en quantité suffisante?

Par ailleurs, je pense que la population pourrait suivre avec beaucoup de sensibilisation et des campagnes efficaces, qui rejoignent bien les citoyens. Je crois que les gens sont prêts à faire leur part, mais ils veulent voir que ce qu’ils font fonctionnent.

Finalement, d’un point de vue plus global, pourquoi ne pas profiter de cette annonce sur la consigne élargie pour y aller avec des réformes majeures et revoir en profondeur les systèmes actuels de récupération et de recyclage des matières? Le verre, en théorie, se recycle à l’infini. Et d’un point de vue environnemental, avec l’économie circulaire que permet la consigne, les bienfaits sont indéniables. Il est certainement permis de poser cette question.

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tout le débat présentement est parti du fait que plusieurs personnes ont lancé l’idée que le recyclage ne fonctionnait pas au Québec et si je pouvais vous prouver que ça fonctionne moi à l’exception de la ville de Montréal ça changerait votre vision

Je reconnais que ce n’est vraiment pas partout qu’il y a des problèmes avec les centres de tri et le recyclage. Vous souhaitez me prouver que le recyclage fonctionne, parfait. Je suis intéressé à en savoir plus.

Mais la question demeure : considérant que l’économie circulaire nécessite moins de ressources et cause sans doute moins de tort à l’environnement, pourquoi opter pour le recyclage comme on le connait alors qu’on pourrait faire autrement?

Bien qu’il apporte des considérations intéressantes, cet article manque définitivement de nuances et l’auteur est clairement de mauvaise foi. La consigne est un pas dans la bonne direction car elle permettra d’obtenir un verre sans contaminants dont la valeur sera supérieure sur le marché. Pour l’instant, le verre sert de recouvrement dans les sites d’enfouissement. Il n’est pas vendu à 160$ la tonne. C’est le verre consigné d’ontario qui est utilisé en pilote dans les nouvelles technologies dont l’article fait mention. Et une partie significative pourra être refondue. La qualité du verre recyclé québécois, on l’obtiendra en bonne partie avec la consigne, même s’il reste encore énormément de défis.
La consigne avait besoin d’un coup de modernité. Effectivement, cette nouvelle sur la consigne ouvre la porte à la révision de TOUT le système du recyclage québécois, qui, personne ne dira le contraire, va très mal en ce moment.

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