Coureur des mers

C’est à croire qu’il avait de l’eau salée dans les veines ! Capitaine à 17 ans, Joseph-Elzéar Bernier deviendra célèbre dans le monde entier pour sa connaissance des océans et ses voyages épiques. Mais finira largué par le Canada…


(Source: Archives nationales du Canada)

Par les annales de l’histoire, nous savons que de nombreux enfants du fleuve Saint-Laurent devinrent des coureurs des bois, qui explorèrent en canot, à pied et à cheval l’Amérique septentrionale d’un océan à l’autre. Ils furent bien oubliés. Mais plus oubliés encore sont les grands coureurs des mers. Car une authentique tradition maritime existe dans notre culture.

Joseph-Elzéar Bernier naît le 1er janvier 1852 à L’Islet-sur-Mer, dans une famille de grands marins. Costaud, rondelet, Joseph sera toujours de petite taille. Avant l’âge de sept ans, il a déjà passé deux années en mer sur le bateau de son père, Thomas. Ce dernier était capitaine de voilier au long cours et il emmenait parfois sa famille avec lui pour de longues périodes. Le petit Bernier ne fera pas long feu à l’école. Il termine ses études primaires, mais dès l’âge de 14 ans, le tout jeune homme est marin à bord du Saint-Joseph, voilier construit par son père. En 1868, il devient officier sur ledit voilier. L’année suivante, à la surprise générale, Thomas confie le commandement du Saint-Joseph à son fils. Capitaine à 17 ans ! En 1869, il livre une cargaison de planches de sapin en Angleterre, où il fera sensation. Il sera considéré comme le plus jeune capitaine au monde.

Il se marie en 1870 avec Rose-de-Lima Caron, une fille de L’Islet âgée de 15 ans. Il fera son voyage de noces en bateau. Joseph-Elzéar est alors commandant du Saint-Michel, voilier de 132 pi (40 m) qui requiert 13 hommes à la manœuvre. Il se rend en Angleterre, puis en Italie, avant de revenir au port de Boston avec une cargaison de marbre. Voyage épique et difficile durant lequel Rose fera une fausse couche dramatique. Le couple ne pourra plus avoir d’enfants.

En mars 1872, Bernier étudie pour devenir capitaine au long cours sur tous les bateaux. Puis, il entre au service de James Ross, armateur de Québec. Pendant 20 ans, de 1872 à 1891, il livre en Europe des voiliers construits à Québec. Il fait 44 traversées. En 1880, pendant une tempête, il fait naufrage sur les côtes de l’Irlande. Sa femme, Rose, le prie de mettre fin à ses longs voyages ; elle rêve d’une vie plus normale, elle veut adopter un enfant. Mais le capitaine Bernier, qui n’a pas 30 ans, ne peut se résoudre à abandonner la mer. En 1882, il achète un voilier immobilisé à Singapour, où il se rend afin de superviser les travaux exécutés par des ouvriers chinois. Il revient en 1883, aux commandes de son bateau, après une absence de presque deux ans.

En 1885, le capitaine et son épouse adoptent finalement une jeune fille de 10 ans, Mina. Mais Joseph-Elzéar ne sera pas longtemps à la maison. Il prend le commandement du Cambria, sur lequel il fera de très grands voyages, avec sa famille, de Liverpool à Rio de Janeiro, puis de Rio à Valparaíso en contournant le cap Horn — établissant un record de vitesse pour le trajet —, puis de Valparaíso à Astoria, en Oregon — enregistrant un autre record, qui en fait une vedette dans les journaux américains. Puis, de l’Oregon, il repart pour l’Irlande, un voyage de 117 jours. Au terme de cette équipée extraordinaire sur le Cambria, il abandonne son commandement et, peut-être devant l’insistance de Rose, devient maître du port de Lauzon. Il a 33 ans, un impressionnant parcours derrière lui. Sa femme est contente. Mais cette pause à terre ne durera que trois ans. En 1890, il reprend la mer. Toutefois, en 1893, les chantiers maritimes de Québec ferment les uns après les autres, il n’y a plus de grands voiliers à livrer de par le monde ; le capitaine est sans travail.

Joseph-Elzéar accepte alors le poste de directeur de la prison de Québec. Ce travail sédentaire lui permettra de lire amplement et de se découvrir une nouvelle passion : la navigation dans l’Arctique. Autodidacte, il devient spécialiste des questions nordiques et se prépare sérieusement à aller au pôle, rêvant d’être le premier homme à réaliser cet exploit. Il confie son projet à la Société de géographie de Québec, qui le soutiendra toujours. Il a des appuis, certes, mais a besoin d’argent. En 1898, il écrit à sir Wilfrid Laurier afin d’obtenir la caution politique et l’aide financière du gouvernement du Canada, arguant qu’il était dans l’intérêt de tous que ce soit lui, un Canadien, qui atteigne en premier le pôle Nord. Cependant, l’accusé de réception est froid. En 1899, le capitaine Bernier rencontre le premier ministre Laurier, mais ce dernier ne croit pas au projet, il refuse de se laisser séduire.

Les années passent et le capitaine Bernier se bat bec et ongles pour réaliser son rêve. En 1904, il reprend espoir. Le ministère de la Marine l’autorise à trouver le meilleur bateau possible pour la navigation arctique. Il choisit le Gauss, rebaptisé l’Arctic, qui avait hiverné deux hivers en Antarctique pour le compte d’expéditions scientifiques allemandes. Bernier croit préparer finalement son voyage vers le pôle, mais en juillet, le Ministère l’avise qu’il n’en est rien ; l’Arctic est affecté à la patrouille de la baie d’Hudson, au service de la Police montée. La déception est vive.

Néanmoins, de 1904 à 1911, le capitaine Bernier remplira de grandes missions arctiques à bord de son bateau, qui allait devenir légendaire. Il accomplira un travail colossal d’exploration maritime en vue d’annexer au Canada les îles et territoires de l’Arctique. En 1908, ce sont les grandes fêtes du 300e anniversaire de la fondation de la ville de Québec. L’Arctic fera une sortie protocolaire et spectaculaire du port pour entreprendre sa deuxième expédition de reconnaissance dans le Grand Nord.

En 1909, l’Américain Robert Edwin Peary atteint le pôle. C’en était fait du rêve du capitaine Bernier. Wilfrid Laurier aura eu le déshonneur de bloquer son projet jusqu’à la fin. En 1910-1911, le capitaine fait sa dernière grande expédition pour le compte du Canada. Chacun de ses voyages dans l’océan Arctique durait presque deux ans, et le capitaine comptait toujours sur le même équipage aguerri.

Largué par le gouvernement, le capitaine Bernier n’abandonne pas ses activités nordiques. En 1912, il achète la Minnie Maud, une vieille goélette qui a plus de 20 ans de service. Il entreprend un voyage qui sera une entreprise privée de prospection minière et de commerce avec les Esquimaux. Alfred Tremblay et le géologue A.B. Reader, deux vieux compagnons de Bernier, sont de l’expédition. Ils publieront un livre, Cruise of the Minnie Maud. Le capitaine Bernier est connu par les Inuits sous le nom de Kapitaikallak, le petit gros capitaine. En 1914-1915, il fait un autre voyage sur un nouveau bateau, le Guide, et cette fois, il emmène des cinéastes avec lui, ce qui donnera un premier documentaire sur l’Arctique au Canada, Land of the Midnight Sun !

À son retour à Québec, de tristes nouvelles l’attendent. Durant son absence, sa femme, Rose, est morte. Elle avait 62 ans. De plus, sa fille, Mina, s’est mariée sans son autorisation. Dépité, malcommode, le capitaine de 66 ans rompt définitivement les liens avec les siens. En 1919, il se remarie avec Marie-Alma Lemieux. Le couple aura un enfant, un garçon mort à la naissance, ce qui sera un drame pour Bernier.

De 1922 à 1925, le capitaine reprend du service sur l’Arctic pour la patrouille gouvernementale du Grand Nord canadien. L’Arctic était devenu un bateau aussi légendaire que son capitaine. À la fin, toutefois, il sera vendu et démantelé, dégréé. Bernier voulait qu’il soit transformé en bateau-école ou conservé comme bateau-musée. Mais encore une fois, le gouvernement fit la sourde oreille aux demandes du vieux capitaine. In extremis, Bernier rachète la carcasse du voilier ; cependant, elle finira abandonnée sur une grève de Lévis.

Joseph-Elzéar Bernier prendra sa retraite définitive en 1927, à l’âge de 77 ans. Jusqu’en 1934, il vivra dans sa belle maison de la rue Fraser, à Lévis. Il était célèbre dans le monde entier, un peu moins reconnu chez lui. Il finance lui-même la rédaction d’un livre majeur sur sa vie et sur son travail dans l’Arctique. Cela donnera l’ouvrage inachevé intitulé en anglais Master Mariner. À la fin de sa vie, Bernier fit de nombreuses démarches pour immortaliser son nom. Il aurait tant voulu être nommé sir Joseph-Elzéar Bernier. Mais il ne le sera pas. Il meurt des suites d’une crise cardiaque le lendemain de Noël 1934, dans sa maison de Lévis. Il avait 82 ans.

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