Cours d’éducation à la citoyenneté : voici ce qu’il doit enseigner

Alors que la démocratie recule un peu partout dans le monde, un cours d’éducation à la citoyenneté est pertinent. À condition de porter sur ce qui entoure l’institution et la pratique de la citoyenneté, et non sur les sentiments subjectifs autour du nationalisme.

Manon Allard / Getty Images

L’auteur est professeur de sociologie politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Ses recherches actuelles portent sur les nationalismes et le populisme au Canada, au Québec et en Allemagne.

À un an des élections québécoises, les thèmes sur lesquels la Coalition Avenir Québec (CAQ) ira en campagne commencent à se dessiner. L’annonce récente d’un nouveau cours d’éducation à la citoyenneté s’inscrit sur cet horizon. Elle a activé en quelques jours une polarisation où les fantômes de la culpabilité et de la fierté ont ressurgi.

Pourquoi une telle méfiance envers ce cours ?

En partie parce que la CAQ a démontré par le passé que sur les enjeux identitaires, comme l’immigration, elle n’hésite pas à emprunter des éléments d’un répertoire national-populiste light.

Cela dit, bien que François Legault ait déjà déclaré, en 2016, être à l’aise d’être comparé à Donald Trump, ce n’est pas dans la ligue des Trump, Viktor Orbán ou Éric Zemmour que joue le premier ministre du Québec. À bien des égards, son nationalisme économique s’inscrit dans une tradition qui a été pratiquée à gauche comme à droite par le passé. Ses appels à une plus grande décentralisation des pouvoirs ne sont pas particulièrement populistes, et il n’a généralement pas abordé la pandémie avec le même mépris de la science que les Trump ou Jair Bolsonaro.

Le nouveau « père » de la nation

La CAQ inspire la méfiance à certains et emprunte au registre populiste dans les dossiers identitaires et dans sa façon de cadrer ses adversaires, par exemple en qualifiant Gabriel Nadeau-Dubois de woke, un terme que François Legault définit comme « [quelqu’un] qui veut nous faire sentir coupable de défendre la nation québécoise et de défendre ses valeurs ». Avec cette déclaration, le premier ministre s’est présenté non seulement comme l’interprète en chef des valeurs québécoises, mais aussi comme le juge de ce qui constitue ou non une critique légitime d’une politique publique ou mémorielle au nom du sentiment très subjectif qu’est la culpabilité.

Ce type de déclaration explique pourquoi certains attendent ce nouveau cours avec appréhension. Il ne justifie cependant pas les comparaisons dérisoires, qui ont circulé sur les réseaux sociaux, avec la Chine maoïste ou d’autres régimes totalitaires.

On peut très légitimement trouver que certaines critiques de l’ancien cours d’éthique et culture religieuse ont été montées en épingle, mais cela ne justifie pas un traitement tout aussi démagogique d’un cours dont on n’a pas encore vu le contenu. Rappelons qu’il y a déjà eu un cours d’histoire et éducation à la citoyenneté, que des savoirs existent en ce domaine et que nous n’avançons pas ici en terrain inconnu.

L’importance de la citoyenneté comme lien social

Dans un contexte où de nombreux observateurs constatent un recul de la démocratie un peu partout dans le monde, un cours d’éducation à la citoyenneté est une initiative qui doit être saluée.

La société québécoise, comme toute autre, est traversée par des enjeux complexes. Il ne manque pas de thèmes liés à la citoyenneté auxquels les jeunes pourront être amenés à réfléchir. S’ils peuvent le faire dans un cadre pédagogique approprié, il est difficile de trouver des raisons de s’y opposer.

Mais la citoyenneté et les sentiments vécus qui découlent du fait national sont deux choses différentes. La citoyenneté est garantie par l’État de droit et vice versa. Les sentiments vécus qui découlent du fait national, eux, aussi forts et réels soient-ils, restent subjectifs. Un cours sur la citoyenneté doit porter sur ce qui entoure l’institution et la pratique de la citoyenneté, et non pas faire mousser les sentiments subjectifs autour du nationalisme vécu.

La citoyenneté est le lien social à la fois le plus fragile, le plus abstrait et le plus important pour un régime démocratique. Fragile, parce qu’il requiert que l’on adhère à des règles de droit, non pas nécessairement parce qu’on les aime, mais parce que l’on considère le processus à partir duquel elles sont établies comme plus légitime que le recours à l’arbitraire ou à la violence. Abstrait, parce que comme la santé, la citoyenneté est ce que l’on tient pour acquis quand elle nous accompagne, mais que l’on regrette lorsque l’on en est privé. Important, parce qu’il s’agit du lien social qui tient les autres en place.

C’est grâce à la citoyenneté que l’on peut faire et défaire les autres liens sociaux dans le débat démocratique et non dans le recours à la violence.

Transmettre des savoirs sur des enjeux complexes

Sur le fond, un tel cours devra aborder les thèmes classiques et actuels de la sociologie de la citoyenneté : les institutions, les mouvements et les processus par lesquels s’est développée et se pratique la démocratie au Québec et au Canada. On pense à l’État de droit, mais aussi aux droits et libertés et à la division des pouvoirs et champs de compétence. Il est essentiel de rappeler au moyen des sciences que le contexte dans lequel ces institutions se sont établies au Québec n’est pas le même qu’en France ou aux États-Unis.

Le cours devra aborder les composantes civiques, politiques et sociales par lesquelles on étudie la citoyenneté depuis les travaux du sociologue britannique T.H. Marshall. Ces dimensions se sont développées à un rythme propre au Québec et de façon différente pour les hommes, femmes, propriétaires, ouvriers, Canadiens français, Anglais, Premières Nations, Innus, Juifs, etc. Encore une fois, il existe des savoirs empiriques concrets pouvant être transmis sur ces questions.

Nous sommes également en droit de nous attendre à ce qu’un tel cours aborde des enjeux brûlants d’actualité : l’écocitoyenneté, la citoyenneté à l’ère numérique, les sexualités et le consentement, le pluralisme, la déconfessionnalisation, la laïcité et les phénomènes de radicalisation. Les parents connaissent l’importance de ces enjeux et il se fait une recherche de pointe sur ceux-ci en sciences sociales au Québec.

Ce cours exigera que les enseignants reçoivent une solide formation notamment en sociologie, en science politique et en histoire. On leur demandera d’encadrer et de transmettre des savoirs sur des questions que même les adultes ont beaucoup de difficulté à débattre. Il faudra leur donner du temps, un accès à de la formation et reconnaître la complexité de la tâche qu’ils ont à accomplir.

Qu’en est-il de la composante culturelle annoncée dans le cours ?

À première vue, on peut se demander pourquoi une dimension culturelle est intégrée à un cours d’éducation à la citoyenneté, plutôt qu’à un autre cours.

Or, il faut se rappeler que ce n’est pas d’hier que des sociologues de toutes tendances, de Jean‑Charles Falardeau à Gérard Bouchard, ont recours à des œuvres littéraires pour faire revivre des contextes de transformation des pratiques citoyennes au Québec. Si les sociologues ont reconstruit les structures politiques et économiques du Québec des années 1950, un roman comme Bonheur d’occasion est extraordinaire pour reconstituer la vie des Canadiens français. On doit aussi se souvenir que la démocratisation de l’accès à l’éducation publique et à la culture a été une matrice fondamentale apportée par la Révolution tranquille.

Ici, à nouveau, il faudra faire confiance aux enseignants, respecter leur liberté d’enseignement, baliser et non imposer, et laisser autant d’espace à des œuvres moins connues qu’aux œuvres canonisées. Gabrielle Roy, Louis Hémon ou Jacques Ferron, bien entendu, mais An Antane Kapesh ou Naomi Fontaine ont également leur place dans cette réflexion.

Ni fierté ni honte : un parti pris pour la démocratie

En somme, ce cours doit-il chercher à exalter la fierté nationale ou, au contraire, à faire de la honte et de la pénitence le tissu du lien social ? Ni l’un ni l’autre.

Si la citoyenneté peut générer de la fierté, son exaltation n’est pas ce que son enseignement doit rechercher. L’objectif d’un tel cours devra être sobre : transmettre une explication et une compréhension de l’origine et du fonctionnement des institutions garantissant la citoyenneté au Québec et au Canada.

Si un tel cours ne doit pas viser à inspirer de la fierté, doit-il chercher à susciter de la honte ou l’intimité culturelle ? Non plus. La honte que partage un groupe d’individus unis par des liens historiques et culturels peut renforcer des liens sociaux entre eux, mais elle génère aussi des frontières avec des gens à l’extérieur du groupe.

La compréhension par empathie peut nous amener à comprendre des sentiments et des valeurs, mais ce n’est n’est pas la même chose que les ressentir. L’enseignant doit chercher à faire comprendre des points de vue opposés, mais il doit laisser aux manipulateurs et propagandistes l’objectif de les faire ressentir. La compréhension réciproque, qui n’exclut pas le désaccord, est essentielle à la démocratie. La mise en commun de la honte ou du ressenti, elle, ne doit pas constituer le socle de la citoyenneté.

Si la fierté et la honte ne sont pas de bonnes conseillères, quels sentiments un tel cours devrait-il susciter ? Aucun, si ce n’est un parti pris pour la démocratie. Le cours doit viser à transmettre des savoirs, des méthodes et des compétences. Cette transmission engendrera inévitablement des sentiments, des malentendus, des questionnements et de nouvelles pratiques sociales et citoyennes. Mais ce n’est pas au législateur de donner une orientation politique à ces sentiments. Ce rôle reviendra à la société civile, comme il se doit en démocratie.

Cet article est republié à partir de La Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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Il me semble qu’il manque quelques choses dans cet article sur les enjeux de sociétés; peut-être sont-ils inclus, mais je ne les vois pas. Dans les enjeux brûlant d’actualité, il manque les idéologies qui sont les idée élevées au rang de Dieu que nous avons voulu laïciser dans notre société. Quant aux sentiments et valeurs à ne point transmettre via un cours, peut-on enseigner l’harmonie au sein de nos personnes, familles, quartier, société? La capacité de vivre avec les différences d’opinion et de pensées sans se sentir menacer dans nos identités personnelles et sociales.

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Il manque en tres gros la responsabilité citoyenne qui va avec ses droits et libertés.

J’ai aimé et partagé cet article sur l’éducation à la citoyenneté, pierre angulaire de notre démocratie. Face à nos sociétés de plus en plus polarisées, c’est rafraîchissant de lire un article équilibré et rempli de sagesse. Il faudra confier l’élaboration de ce cours à des savants à l’esprit ouvert qui penseront à accompagner ce cursus d’un contenu spécifiquement prévu pour la formation des maîtres. Beau défi qui exigera la capacité d’orienter les désaccords vers l’objectif commun de protéger la démocratie.

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Cette première phrase du dernier paragraphe m’a quelque peu interpelé ¨ (Si la fierté et la honte ne sont pas de bonnes conseillères, quels sentiments un tel cours devrait-il susciter ? Aucun, si ce n’est un parti pris pour la démocratie.)¨
Je conçois que la honte n’est peut-être pas bonne conseillère, tout comme la colère, mais la ¨fierté¨ … ? S’il est un sentiment qui porte une personne vers l’avant, c’est bien la fierté, et cette fierté n’a pas de couleur ni de religion. Elle insuffle une appartenance à quelque chose de plus grand que soi tel un peuple, une nation, un pays, une civilisation et, en bout de ligne, à une démocratie.
La fierté est un sentiment de ¨bâtisseur¨ sans être automatiquement un désir de conquérant souvent destructeur. On parle souvent de ¨bâtisseurs de cathédrales¨, alors, il ne faut pas oublier qu’il faut plus d’un bâtisseur pour ce faire.
Chaque humain est une maille dans le tricot. Une maille peut être manquante sans affecter le résultat final, mais que chaque maille soit seule, rien n’en ressort du travail, il n’y a pas de tricot.

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La fierté est omniprésente dans plusieurs sphères d’activités de nos sociétés, elle permet des accomplissements exceptionnels, notamment dans plusieurs disciplines sportives. Plusieurs êtres humains sur la planète sont fiers de leur nation et ressentent des émotions en entendant leur hymne national et en voyant leur drapeau. La plupart des disciplines des sciences humaines suscitent des émotions, ce qui est moins le cas des disciplines strictement rationnelles tel que les mathématiques, sciences fondamentales et appliquées. La compréhension d’une situation par empathie existe mais elle est différente d’une situation vécue…le niveau et l’intensité du ressenti est différent. Par essence, l’être humain ne peut as être désincarné complètement de ses émotions, même dans l’apprentissage de la citoyenneté, mais on doit élever des remparts contre le lavage de cerveau.

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J’espère que cet article sera consulté par les membres de l’entourage du Premier Ministre. Tellement plus nuancé que les écrits de Mathieu Bock Côté… auxquels notre PM semble se référer un peu trop souvent..

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Qu’avez-vous contre MBC ? N’est-il pas un véritable sonneur d’alerte dont les arguments sont vérifiables sans contredit et dont peu de contradicteurs peuvent désarçonner. Je me méfie bien plus des idéologues ¨woke¨ qui s’acharnent à tout ¨déconstruire¨ dans une folie furieuse, dressant tout le monde les uns contre les autres.