Cours en ligne à accès libre : formation sans frontières

Suivre des cours au MIT de Boston tout en fréquentant l’école de son quartier à Sherbrooke, c’est possible grâce aux MOOC, des cours en ligne à accès libre qu’offrent de plus en plus d’universités. Révolution en vue.

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Jean Talbot, directeur de l’apprentissage et de l’innovation pédagogique à HEC Montréal. – Photo : Mathieu Rivard

À peine âgée de 12 ans, Khadija Niazi a déjà réussi plusieurs cours universitaires en ligne. Cette écolière de Lahore, au Pakistan, a étudié l’intelligence artificielle à Stanford (Californie), l’astronomie à Duke (Caroline du Nord) et s’est initiée à la physique avec un professeur du Massachusetts Institute of Technology (MIT). Tout ça, sans sortir de chez elle ni débourser une roupie !

Déterminée à devenir physicienne, Khadija continue de fréquenter l’université en ligne tout en allant à l’école primaire de son quartier. « Ça me donne la chance de m’avancer dans mes études », a déclaré la fillette, invitée à une table ronde sur les massive open online courses (MOOC, ou cours en ligne à accès libre), au Forum économique mondial de Davos, en janvier dernier.

« Quand j’atteindrai ce niveau de scolarisation, la matière me sera familière et ce sera très facile pour moi ! » La petite Pakistanaise y voit plus qu’un intérêt égoïste. « Durant ces cours, on participe à des forums de discussion avec des étudiants de différentes races, religions, cultures, qui forment une immense classe, dit-elle. Je pense que les MOOC pourraient amener la paix dans le monde. » Vaste programme. Mais bon, la jeunesse est idéaliste !

En attendant, les MOOC ont déjà mis en branle une véritable révolution. Après la musique, le cinéma, les journaux et les livres, c’est au tour de l’enseignement de devoir faire face à la dématérialisation. Certes, le mouvement des « ressources éducatives libres » (expression adoptée par l’Unesco en 2002) ne date pas d’hier. Les leçons vidéo gratuites se multiplient sur le Net, avec comme chef de file la Khan Academy, créée en 2006 par l’Américain Salman Khan, auteur de L’éducation réinventée (Lattès). Ce diplômé du MIT a commencé par aider ses proches en mathématiques au moyen d’Internet avant de distribuer à tous ses tutoriels, désormais traduits en français. Et de prestigieuses universités américaines diffusent des cours sur YouTube depuis 2009.

Avec les MOOC, on a toutefois passé la vitesse supérieure. Il ne s’agit plus seulement de regarder passivement une vidéo enregistrée dans un amphithéâtre, mais de participer à un cours décomposé en capsules ludiques et entrecoupé de quiz, forums de discussion, devoirs, lectures et autres examens, et souvent assorti d’un certificat de réussite.

Pour permettre au public de s’y retrouver et d’accéder à ces cours en un simple clic, des plateformes spécialisées sont apparues depuis 2012. Les trois plus importantes à ce jour — Coursera, edX et Udacity — sont américaines, mais elles regroupent des cours d’universités de tous les continents. Leur succès est fulgurant : à elles trois, elles comptent plus de 7 millions d’étudiants (jusqu’à 180 000 dans un cours !) en maths, histoire, médecine, littérature, langues…

La jeune Pakistanaise Khadija Niazi. Déterminée à devenir physicienne, elle fréquente l'université en ligne. - Photo : Sergey Illin
La jeune Pakistanaise Khadija Niazi. Déterminée à devenir physicienne, elle fréquente l’université en ligne. – Photo : Sergey Illin

Difficile de ne pas devenir accro : on peut étudier à son rythme, chez soi ou au café, et appuyer sur la touche « pause » pour revoir ce qu’on a mal compris. D’abord inscrite pour les besoins de ce reportage, j’y ai moi-même vite pris goût. Depuis quelques semaines, je me passionne pour la philosophie politique avec mon prof, Michael Sandel, une star de Harvard. Je suis aussi un cours d’histoire à Princeton et un de paléobiologie (l’étude des organes fossiles) à l’Université de l’Alberta. Pour l’instant, l’offre est essentiellement anglophone — américaine surtout — et l’acronyme MOOC s’impose même dans le milieu francophone. (L’une des versions françaises, cours en ligne ouverts à tous, ou CLOT, sonne bien clos pour un phénomène qui se veut ouvert !)

N’empêche que des universités francophones commencent à percer le marché. L’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), par exemple, offre 4 cours sur les plateformes Coursera et edX et en a 17 autres en préparation. « Notre but est d’acquérir une visibilité mondiale et ainsi d’attirer plus d’étudiants et de professeurs sur le campus, ce qui nous permettra de devenir plus sélectifs, dit Pierre Dillenbourg, directeur du Centre pour l’éducation à l’ère digitale, de l’EPFL. Nos quatre MOOC ont attiré 150 000 personnes : pas mal pour une petite université de 8 000 étudiants ! »

Pierre Dillenbourg, directeur du Centre pour l'éducation à l'ère digitale de l'École polytechnique fédérale de Lausanne. Les quatre MOOC de la petite université de 8 000 étudiants ont attiré 150 000 personnes. - Photo : Alain Herzog
Pierre Dillenbourg, directeur du Centre pour l’éducation à l’ère digitale de l’École polytechnique fédérale de Lausanne. Les quatre MOOC de la petite université de 8 000 étudiants ont attiré 150 000 personnes. – Photo : Alain Herzog

Profiter d’une telle vitrine planétaire fait saliver de nombreux établissements. Mais si les étudiants n’ont rien à payer pour suivre un MOOC, les universités doivent mettre le paquet. Selon la qualité de la présentation, l’élaboration d’un cours gratuit en ligne peut coûter de 15 000 à 110 000 dollars. Il faut repenser les cours sans sacrifier leur contenu, créer des activités propres à un effectif international et très hétérogène. Les MOOC peuvent toutefois être utilisés par les étudiants inscrits sur le campus, comme c’est le cas à l’EPFL, et permettre la mise en place de la pédagogie inversée (les étudiants assimilent la théorie par eux-mêmes à l’aide de vidéos et l’approfondissent en classe par des exercices en équipe).

Et au Québec ? Pour l’instant, un seul établissement offre des MOOC : HEC Montréal, qui a lancé sa propre plateforme, EDUlib, en octobre 2012. Ses trois cours (Introduction au marketing, Problèmes et politiques économiques et Comprendre les états financiers) ont attiré 15 000 personnes de 150 pays, dont beaucoup en voie de développement. « Le bilan est très positif, dit Jean Talbot, professeur de technologies de l’information et directeur de l’apprentissage et de l’innovation pédagogique à HEC Montréal. Le public a répondu à l’appel, dont beaucoup de personnes qui ne seraient pas venues à l’université autrement : la deuxième ville de provenance après Montréal était Port-au-Prince. »

De son côté, l’Université Laval compte lancer un premier MOOC-pilote à l’automne 2014. Mais pas question de se jeter dans l’aventure tête baissée. « Nous sommes un très grand acteur de la formation à distance au Québec et nous tenons à préserver notre réputation d’excellence en la matière, dit Éric Martel, agent de recherche et de planification au Bureau de la formation à distance. Nous souhaitons surtout faire connaître nos principaux axes de recherche et d’enseignement, et donc offrir des MOOC spécialisés sur certains thèmes pointus. » Thème retenu pour le premier : le développement durable.

L’Université Laval n’est pas la seule à jouer de prudence. « D’autres y pensent, mais elles veulent s’assurer que le jeu en vaut la chandelle », dit Stéphane Villeneuve, professeur au Département de didactique de l’Université du Québec à Montréal. Selon le chercheur, qui a présenté la conférence « Les MOOC et les universités francophones : retard honteux ou intentionnel ? » au congrès de l’Association francophone pour le savoir (Acfas) en avril, le retard est intentionnel. « L’objectif est de ne pas faire les mêmes erreurs que dans l’intégration des nouvelles technologies, sans évaluer les conséquences sur l’apprentissage d’outils comme les tableaux blancs interactifs ou les tablettes. »

Un des problèmes soulevés par les MOOC est le fort taux d’abandon, qui peut s’élever à plus de 90 %. Beaucoup de ceux qui s’inscrivent à un tel cours ne suivent qu’une ou deux séances, ne répondent pas aux quiz ou ne se rendent pas à l’examen final. Aller jusqu’au bout des 6 à 17 semaines que durent en moyenne les cours demande un engagement important (de 3 à 12 heures de travail hebdomadaire) et j’avoue avoir décroché de certains parce que le prof était ennuyeux ou le sujet trop exigeant. Cela n’inquiète pas Jean Talbot. « Il faut voir ça autrement, dit-il. Pour notre cours de marketing, par exemple, 568 étudiants ont passé l’examen final sur les 3 800 inscrits. Pour toucher autant de monde, il faudrait à un professeur au moins 10 cours en classe et plus de deux ans ! »

En principe gratuits, les MOOC ne le sont pas tous entièrement. Certaines plateformes, dont Coursera, imposent des frais pour la remise d’une attestation de réussite (de 30 à 100 dollars). Ou encore pour la vérification de l’identité de l’étudiant, ce qui confère une valeur supplémentaire à son certificat. Pour le moment, il ne s’agit pas de vrais diplômes, décernés par les universités, mais bien d’attestations délivrées par la plateforme. D’autres services payants font leur apparition, du tutorat aux offres d’emplois.

Méconnus de bien des employeurs, les MOOC ne le resteront pas longtemps. « Des étudiants inscrivent ces formations dans leur CV, et on commence à avoir des questions de la part d’employeurs », dit Jean Talbot. Au siège de Coursera, on indique que de nombreuses entreprises sont désireuses d’entrer en contact avec des étudiants ayant terminé leurs cours et que beaucoup de ceux-ci ont décroché un emploi ou obtenu une promotion. « Même si ces attestations de réussite n’ont pas la même valeur qu’un diplôme, elles montrent que vous êtes discipliné et que vous avez la volonté d’apprendre et de rester à jour », dit Pierre Dillenbourg, de l’EPFL.

Ce type de certificat risque-t-il de dévaloriser un jour les diplômes universitaires ? Pour l’instant, les MOOC ne donnent droit à aucun crédit universitaire (à quelques rares exceptions près). Il s’agit en outre de cours et non de programmes complets, mais là encore, tout évolue à la vitesse grand V. Ainsi, à l’automne 2014, la plateforme Udacity lancera un projet-pilote qui risque de faire des remous : une maîtrise en informatique entièrement en ligne. Créée en partenariat avec le Georgia Institute of Technology et soutenue financièrement par AT&T, cette formation ne sera pas gratuite, mais elle représentera une aubaine : 7 000 dollars, contre 27 000 pour la même maîtrise sur le campus.

Est-ce le début de la fin des campus ? Sebastian Thrun, fondateur de Udacity, en est convaincu. « Dans 50 ans, il ne restera que 10 universités dans le monde », a-t-il déclaré fin 2012 dans The Economist.

« C’est 100 % faux ! » rétorque George Siemens, directeur du Technology Enhanced Knowledge Research Institute, de l’Université d’Athabasca, en Alberta, spécialisée dans la formation à distance. Concepteur de la théorie de l’apprentissage du « connectivisme », à l’origine des MOOC, Siemens estime que nous entrons au contraire dans une période de plus grande diversification des universités. « Nous assisterons à une certaine consolidation dans le secteur universitaire, mais aussi à une présence accrue, et non pas réduite, des universités dans les économies avancées. »

* * *

Ce qu’ils en disent…

edu-a« De retour au Québec après avoir travaillé en Colombie-Britannique, je voulais poursuivre mes études. Pour trouver ma branche, j’ai suivi des cours gratuits en ligne : quatre ou cinq à la fois, comme dans une vraie session universitaire. Pendant mon voyage en Afrique, l’hiver passé, je n’ai suivi que trois cours : je téléchargeais les vidéos sur mon ordinateur et faisais mes quiz et examens quand j’avais une connexion Internet. Je n’ai pas de DEC, mais les certificats obtenus pour ces MOOC ont contribué à mon inscription à l’université. Cette formation me servira pendant toute ma vie professionnelle. »

Marc Antoine Gendreau, 22 ans, étudiant en finance corporative à l’Université du Québec à Rimouski, 3 cours sur EDUlib, 17 sur Coursera et 1 sur Udacity

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« Je suis emballé par la formule : ça me permet de garder mes neurones actifs. Je me suis d’ailleurs inscrit à d’autres cours. J’y investis au moins six heures par semaine et je suis très assidu… sauf pendant ma période intensive de pêche. Mais comme c’est très flexible, je me rattrape sans problème ensuite ! »

André Bélisle, 64 ans, cadre supérieur à la retraite, 1 cours de Harvard sur edX et 1 sur EDUlib

 

« Grâce à ce cours, je suis retourné aux études en septembre ! Ça m’a donné l’espoir d’être capable de réussir un cours universitaire. Et ça m’a fait comprendre qu’il n’était pas trop tard pour continuer à étudier. »

Stéphane Coulombe, 36 ans, étudiant en sciences économiques à l’Université de Montréal, 1 cours sur EDUlib

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« Suivre des cours en ligne me permet de renforcer mes connaissances en économie et de rester compétitif dans mon travail. Plus particulièrement, ceux d’EDUlib m’aident à me familiariser avec la société canadienne, car je suis en processus d’immigration. Ça facilitera mon intégration ! »

Xavier Ngankam, 31 ans, Cameroun, titulaire d’une maîtrise en biologie, travaille dans le domaine de la finance, 1 cours sur EDUlib et plusieurs autres sur edX

 

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Coursera
Entreprise commerciale fondée en 2012 par 2 professeurs de Stanford, Daphne Koller et Andrew Ng

> 435 cours dans une foule de disciplines (objectif : 5 000 cours d’ici 3 à 5 ans)

> 86 universités (triées sur le volet), surtout américaines, mais aussi canadiennes (dont celles de la Colombie-Britannique, de Toronto et de l’Alberta), européennes et asiatiques

> 4,6 millions d’inscrits

 

EDUlib
Plateforme créée en 2012 par HEC Montréal

> 3 cours déjà offerts, dont l’un sera répété cette année > 2 nouveaux cours prévus pour l’automne et le printemps > Prévoit concevoir 2 cours par année

> 15 000 inscrits de 150 pays pour les 3 premiers cours

 

edX
OSBL créé en 2012 par Harvard et le MIT, edX est un consortium de 28 universités

> 67 cours de 12 universités, surtout américaines (Berkeley, Harvard…), mais aussi canadienne (Toronto), chinoise et autres

> Parmi les nouvelles arrivées annoncées pour 2014, McGill, qui offrira 3 cours : Le monde de la chimie des aliments (notamment avec le passionnant professeur Ariel Fenster), Les catastrophes naturelles et Rééquilibrer la société (Faculté de gestion)

> 1,2 million d’inscrits (objectif : éduquer 1 milliard de personnes)

 

Udacity
Organisme d’enseignement privé fondé en 2012 par un ex-professeur de Stanford, Sebastian Thrun

> 22 cours (informatique, design, mathématiques, sciences)

> 400 000 inscrits

 

FutureLearn
Lancé par l’Open University (enseignement à distance depuis les années 1970)

> Ce consortium d’une vingtaine d’universités britanniques, irlandaise et australienne annonce un démarrage cet automne

 

Edunao
Se présente comme la première plateforme européenne

> Cours : philosophie, droit, sciences politiques, informatique…

> En français

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