COVID-19, précarité et immigration ne font pas bon ménage

Comment la pandémie complique la vie d’une famille pakistanaise menacée d’expulsion.

Photo : Ariane Labrèche

Les murs du minuscule salon sont tapissés de photos du mari et des trois enfants de Nusrat, qui préfère taire son vrai nom par crainte de nuire à son dossier de demandeuse d’asile. Le soleil fait miroiter le cuivre des crucifix accrochés au-dessus de la télévision. « Si le Canada nous expulse, on va nous renvoyer au Pakistan, se lamente la femme de 50 ans, les traits creusés par la fatigue. J’ai tellement peur pour ma famille. »

Et comme si ça ne suffisait pas, leur propriétaire veut reprendre leur logement et tente depuis des mois de les évincer.

Membres de la minuscule minorité chrétienne du Pakistan (2,5 millions, à peine 2 % de la population), Nusrat et son mari ont fui leur pays d’origine il y a une vingtaine d’années, à la suite des persécutions religieuses qu’ils disent avoir subies. Après avoir trouvé refuge en Afrique du Sud, où sont nés leurs trois enfants, le couple a de nouveau plié bagage, lassé des manifestations de xénophobie dont il était la cible.

Comme ils disposaient déjà de la résidence permanente en Afrique du Sud, Nusrat et les siens ont vu leur demande d’asile rejetée par Ottawa à leur arrivée au Canada, en 2017. Ils ont choisi de rester malgré tout et, leur statut ayant été révoqué en décembre dernier dans leur premier pays d’accueil, c’est au Canada désormais que réside leur seul espoir.  Leur avocate, Me Patil Tutunjian, est consciente que la seule demande d’asile ne met pas la famille à l’abri d’une expulsion, qui peut être ordonnée en tout temps.

Assise sur un divan en cuir fatigué, vêtue d’une tunique aux tons terreux, Nusrat s’installe devant la pile de documents qui recouvrent la petite table d’appoint. Des lettres de la Direction de la santé publique se mélangent aux avis de la Régie du logement et du ministère de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté. « Si un seul de ces documents se perd, ça pourrait compromettre tout notre dossier et entraîner notre expulsion », soupire-t-elle en replaçant ses cheveux bruns derrière ses oreilles.

Soudain, un gémissement traverse le rideau noir qui divise le petit salon en deux. Nusrat fronce les sourcils. « C’est mon mari. Il travaille de nuit. Techniquement, il est guéri, mais il tousse encore », dit-elle. La COVID-19, qu’il pense avoir contractée fin mai dans l’entrepôt d’une entreprise de matériel électrique où il travaille, l’a rendu très malade. Le virus l’a empêché de travailler jusqu’à la fin du mois de juin. Nusrat a fini elle aussi par attraper le virus et a dû arrêter de travailler comme préposée à domicile auprès de personnes âgées. La COVID l’a laissée si fatiguée qu’elle est physiquement incapable de reprendre le boulot.

Confiné dans le salon, le couple a reçu l’aide d’organismes communautaires de leur quartier de Parc-Extension. Des bénévoles sont venus déposer des sacs d’épicerie devant leur porte. Nusrat et son mari ont fini par guérir et, heureusement, leurs trois ados ne sont pas tombés malades. Nusrat y trouverait presque une raison d’espérer, si ce n’était de la tentative d’éviction qui plane encore au-dessus de leurs têtes. La mère de famille en a perdu le sommeil.

Une menace d’éviction… pas très catholique !

La lettre est arrivée en décembre 2019 : le propriétaire voulait reprendre leur appartement pour son fils, comme le lui permet la loi, et ils allaient devoir encore une fois faire leurs valises.

Trouver un nouveau logement dans ce quartier était déjà très difficile — le taux d’inoccupation à Parc-Extension n’est que de 1 % et le prix des loyers y a flambé après l’ouverture en 2019 du nouveau campus MIL de l’Université de Montréal —, la pandémie a rendu cette quête quasiment impossible. « Quand on est tombés malades, on ne pouvait tout simplement plus aller visiter des appartements, dit Nusrat. Je ne voulais pas sortir et infecter des gens ! »

Le mari de Nusrat s’est démené. À bout de ressources, il a même proposé de payer 200 dollars de plus par mois pour garder leur logement. Rien à faire : entre le propriétaire et les locataires, le ton est monté. Nusrat dit avoir été inondée de menaces et de propos agressifs. Elle affirme même que le propriétaire a été jusqu’à refuser d’empocher le loyer pour ensuite l’accuser de ne pas l’avoir payé.

Un jour, leur voisine a sonné à la porte, même si elle savait qu’ils étaient malades, et a annoncé vouloir visiter leur logement… que le propriétaire lui avait promis. « J’ai compris à ce moment-là qu’on allait se faire évincer sans excuse valable », ajoute Nusrat.

La mère de famille se lève et me demande de la suivre dans la cuisine. Le soleil éclaire faiblement la petite pièce aux tons crème. Au bout du comptoir où elle cuisine ses chapatis, de petites galettes traditionnelles de pain sans levain, elle me montre au plafond une poutre à la peinture écaillée, fendue par une infiltration d’eau. « Ils ont réparé ça l’an passé, explique-t-elle. Le propriétaire m’a dit qu’il ne ferait rien de plus tant que nous ne déménagerions pas. C’est une autre manière de nous pousser à partir. »

Le litige est maintenant devant la Régie du logement, que Nusrat commence à bien connaître. Pour l’instant, la famille de cinq personnes peut rester dans le petit appartement de deux chambres. Elle déposera bientôt une nouvelle requête en immigration, en espérant pouvoir profiter du programme de régularisation des « anges gardiens » mis en place par le gouvernement Legault.

Une petite lueur d’espoir pour la famille, même si une nouvelle tuile s’est récemment abattue sur elle : à la mi-septembre, une pancarte « À vendre » a été plantée sur le petit espace gazonné devant l’immeuble brun anonyme. Une nouvelle incertitude, qui s’ajoute à toutes celles portées par les travailleurs sans papiers qui occupent des emplois essentiels, trop souvent embourbés à l’intersection des discriminations et de la malchance.

Nusrat descend les escaliers menant à l’entrée. Elle s’adosse au cadre de porte, et ses yeux s’illuminent soudain. « J’ai oublié de vous proposer un thé ! La prochaine fois, il faudra prendre un thé et des biscuits », lance-t-elle avec un grand sourire.

En face, une voisine lui lance un « bonjour » bien sonore. Difficile de dire combien de familles comme celle de Nusrat naviguent en eaux troubles derrière les façades de Parc-Extension, quartier qui abrite la plus grande concentration de demandeurs d’asile au Québec. Mais ce qui retient l’attention, en cette matinée ensoleillée, c’est la bonne humeur, la solidarité. Celle qui sert de ciment à ce quartier en plein bouleversement.

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