Crise étudiante: des espoirs, des droits et des responsabilités

Lorsque viendra l’heure des bilans de la crise étudiante de ce printemps 2012, il faudra se méfier des apparences. Car ce conflit n’est pas simplement affaire de hausse des droits de scolarité et de présumés enfants rois ni un affrontement traditionnel gauche-droite.

Crise étudiante: des espoirs, des droits et des responsabilités
Photo: Mathieu Breton

Il ne s’agit pas que de la maladresse d’un gouvernement démocratiquement élu, mais impopulaire, qui impose ses choix légitimes à une minorité jeune et rebelle. Ce n’est pas qu’un conflit générationnel – têtes grises et blondes se côtoient dans les manifs. C’est autre chose qu’un affrontement traditionnel gauche-droite.

C’est le révélateur d’une tension nouvelle entre deux visions de l’avenir, l’une propre à l’ancien monde – où les pouvoirs publics n’interagissent pas avec les citoyens sur Facebook et Twitter -, l’autre cherchant – parfois maladroitement aussi – à faire naître de nouvelles structures démocratiques pour répondre aux défis de demain.

Ça peut nous déplaire. Nous heurter. Nous pouvons même nous en moquer. Mais prenons acte de la nouvelle donne au lieu de nier son existence.

Bien sûr, ces jeunes en révolte ne représentent que 35 % de l’ensemble des étudiants. Bien sûr, leurs actions – parfois antidémocratiques – ont occasionné des inconvénients et des dépenses publiques importantes (heures supplémentaires des policiers, des profs, etc.). Bien sûr, ils n’ont pas réussi à convaincre la majeure partie de l’opinion publique du bien-fondé de leur cause.

La hausse des droits de scolarité – 255 dollars par année pendant sept ans – apparaît juste à une majorité de travailleurs (près de 60 %, selon les sondages). Parmi eux, il y en a qui peinent à joindre les deux bouts, s’estiment déjà surimposés, craignent pour leur retraite et ne voient pas pourquoi ils subventionneraient encore plus les étudiants, souvent issus de la classe aisée moyenne. Pour assurer la qualité de l’enseignement, les universités ont désespérément besoin d’argent. Et il y a des limites à « améliorer la gestion ».

La gratuité scolaire, tous la souhaitent. Mais la majorité croit qu’elle n’est pas réaliste dans l’état actuel des finances publiques et des besoins de la société. Les manifestants doivent tenir compte de ce fait. Et trouver le courage d’imaginer une sortie de crise qui préservera l’énergie de leur mouvement.

Car sur le fond, ils ont fait des gains importants. Ils ont obtenu un rehaussement de l’accessibilité aux études, comme le démontre l’étude du fiscaliste Luc Godbout. Ils ont aussi semé un vent nouveau, qui ne cessera pas de souffler si facilement.

Un stratège parmi les étudiants doit se lever pour dire que ces victoires-là sont une belle récolte après 13 semaines de lutte. Et qu’il est temps de sauver leur session et de préparer la pro­chaine étape : celle du scrutin provincial, dans lequel ils pour­ront faire d’autres gains s’ils unissent leurs forces derrière les partis qui soutiennent leurs idées. « À nous la rue ! » vibrerait aussi bien en campagne électorale.

Les dizaines de milliers de jeunes qui ont vécu ce printemps ne vont pas simplement rentrer en classe, cet été, se tricoter un avenir pépère. Ils se sont forgé des idées, des alliés et un caractère au cours de ces soirées passées à arpenter le bitume. Ils ont quitté le monde gluant du « on-n’y-peut-rien ». Ils ont respiré l’odeur enivrante de la foule. Ils savent qu’ils ne sont plus seuls, condamnés à « prendre le monde comme il est ». Nous les reverrons. Dans des partis politiques ou hors des partis. Ils sont plus adaptés au monde qui vient qu’à celui qui s’achève. Et nous devrions nous en réjouir. Car nous avons besoin d’eux.

Ce sont ces jeunes qui affronteront les menaces écologiques, les crises financières et cette « guerre civile numérique » qui s’annonce, dont l’économiste et anthropologue français Paul Jorion a si bien décrit les contours dans La guerre civile numérique (Textuel, 2011). Selon lui, cette guerre est déjà commencée. Elle mobilise partout dans le monde des défenseurs de la liberté aussi bien que des pirates informatiques. En face d’eux, des gouvernements et des milieux d’affaires qui craignent la transparence.

Dans ce monde numérique, le gouvernement Charest n’a pas brillé ce printemps.

Parmi les pouvoirs publics, seul le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a su parler aux étudiants avec les outils du monde numérique. Le compte Twitter du SPVM – sur lequel les policiers discutent avec les manifestants, en temps réel, des actions policières – fait sans doute beaucoup pour réduire l’agressivité et limiter la violence. Tout comme l’humour et l’ouverture d’esprit de la jeune trentenaire qui gère ce compte et qui a su donner aux policiers l’image humaine à laquelle ils ont droit, celle des protecteurs de tous – les manifestants comme les passants qui rentrent chez eux après le travail.

La fracture numérique entre le pouvoir et les citoyens ne sera pas le seul constat de ce printemps. Plusieurs questions ont émergé, qui agiteront l’espace public longtemps après la fin du conflit, peu importe le gouvernement en place. Comment décide-t-on qu’une manifestation tantôt légale devient illégale ? Comment protéger les citoyens et leurs biens sans enfreindre le droit constitutionnel de manifester ? Devrait-on baliser le droit de grève des étudiants par un code, comme l’est le droit de grève des travailleurs par le Code du travail ?

Il faut plonger pendant quelques heures avec notre journaliste dans un congrès de la CLASSE pour comprendre le questionnement de ces jeunes quant aux modes de gouvernance, aux risques de la médiatisation des leaders…

Si, comme l’écrivait la philosophe allemande Hannah Arendt, « l’éducation est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité », on peut dire que le Québec a réussi à éduquer ses enfants. Ils veulent prendre leur part de responsabilité. Même si leur manière de le faire n’est pas celle que l’on souhaiterait.

 

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